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Démocratie et Liberté selon Spinoza
Spinoza, Traité Théologico-politique, Garnier-Flammarion
 
"Je compose actuellement un traité sur la façon dont j'envisage l'Ecriture et mes motifs pour l'entreprendre sont les suivants : 1°) Les préjugés des théologiens ; je sais en effet que ce sont ces préjugés qui s'opposent surtout à ce que les hommes puissent appliquer leur esprit à la philosophie ; je juge donc utile de montrer à nu ces préjugés et d'en débarrasser les esprits réfléchis. 2°) L'opinion qu'a de moi le vulgaire qui ne cesse de m'accuser d'athéisme ; je me vois obligé de la combattre autant que je pourrai. 3°) La liberté de philosopher et de dire notre sentiment ; je désire l'établir par tous les moyens : l'autorité excessive et le zèle indiscret des prédicants tendent à la supprimer." (Lettre de Spinoza à Oldenburg, 1665.)

Extrait du Traité Théologico-politique : 

« Dans un Etat démocratique, des ordres absurdes ne sont guère à craindre, car il est presque impossible que la majorité d’une grande assemblée se mette d’accord sur une seule et même absurdité. Cela est peu à craindre, également, à raison du fondement et de la fin de la démocratie, qui n’est autre que de soustraire les hommes à la domination absurde de l’appétit et à les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la raison, pour qu’ils vivent dans la concorde et dans la paix. Ôté ce fondement, tout l’édifice s’écroule aisément. Au seul souverain, donc, il appartient d’y pourvoir ; aux sujets, il appartient d’exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit. Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on pense en effet que l’esclave est celui qui agit par commandement et l’homme libre celui qui agit selon son caprice. Cela cependant n’est pas absolument vrai ; car en réalité, celui qui est captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, est le plus grand des esclaves, et seul est libre celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison. » Baruch Spinoza, Traité théologico-politique (1670)

Commentaire : 

Le texte évoque la condition des sujets dans un Etat démocratique. La thèse de l'auteur est que dans un Etat de ce genre, les sujets sont libres et non esclaves car ils vivent nécessairement sous la conduite de la raison.

Les arguments de l’auteur sont les suivants :

  • Dans un Etat démocratique, les ordres absurdes ne sont pas à craindre car il est presque impossible que la majorité s’accorde sur une absurdité (prenne des décisions contraires à la raison).

  • La raison d’être de la démocratie est de maintenir les hommes dans les limites de la raison et sa finalité est de leur permettre de vivre dans la concorde et dans la paix.

  • La fonction du souverain est d’y pourvoir et le devoir des sujets est de lui obéir.    

  • Dans une démocratie, les sujets ne sont pas des esclaves car l'esclave n’est pas celui qui agit par commandement, mais par caprice et l’homme libre n’est pas celui qui agit par caprice, mais qui vit sous la conduite de la raison.

Spinoza explique la différence entre un régime despotique et un Etat démocratique : dans un Etat gouverné par un despote, les hommes sont obligés d'exécuter des ordres absurdes, par exemple dénoncer leurs parents ou leurs voisins, pleurer à l'enterrement de leur leader ou se prosterner devant sa statue.

 

Dans un Etat démocratique, des ordres de ce genre "ne sont guère à craindre" car les lois ne sont pas faites par un seul homme : celui que l'on doit obligatoirement pleurer, celui devant la statue duquel on doit obligatoirement se prosterner, mais par une "assemblée" composée d'un grand nombre d'hommes.

Spinoza défend donc implicitement l'idée que plus le nombre de personnes associées à une décision est grand et moins il y a de risques qu'elles prennent une décision absurde (contraire à la raison).

Le nombre est une condition nécessaire car l'assemblée doit représenter la majorité des sujets, mais ce n'est pas une condition suffisante. Encore faut-il que cette "grande assemblée" soit gouvernée par la raison.

Le fondement de la démocratie est de "soustraire les hommes à la domination absurde de l'appétit et de les maintenir dans les limites de la raison"... autrement dit, dans un Etat tyrannique, les hommes sont à l'image du tyran ; ils obéissent à leurs appétits et à leurs passions : la peur, l'ambition, la superstition, l'idolâtrie,  la folie des grandeurs, la volonté de puissance, l'avidité, alors que dans un Etat démocratique, les hommes obéissent à la raison, dans la mesure où le souverain, en tant qu'émanation de la "majorité d'une grande assemblée" obéit lui-même à la raison.

Spinoza opère une distinction entre le fondement de la démocratie qui est la raison et sa finalité qui est la concorde et la paix.

Le fondement de la concorde et de la paix est donc la raison et si l'on "ôte ce fondement", la raison, par exemple si la majorité ou le souverain refusent de se soumettre à la raison, alors "tout l'édifice (c'est-à-dire l'Etat démocratique) s'écroule".

Spinoza distingue entre le souverain et les sujets. Le souverain obéit à la raison (aux lois promulguées par la majorité de l'assemblée) et non à ses passions et à ses caprices.

Il appartient au souverain d'assurer les conditions de la concorde et de la paix en se conformant à la raison et il appartient aux sujets de les réaliser en obéissant aux ordres raisonnables du souverain.

Dans la mesure où la finalité de l'Etat démocratique dirigé par le souverain (nous dirions aujourd'hui le pouvoir exécutif) est la concorde et la paix, les ordres du souverain ne sauraient être absurdes ou contraires à l'intérêt des sujets. Ces derniers ont le devoir de se conformer à ce que le souverain "déclare être le droit". Cette affirmation de Spinoza peut sembler surprenante, mais souvenons-nous que ce que le souverain déclare être le droit ne provient pas de ses caprices et de ses passions, mais de la raison.

Ce principe, c'est-à-dire "exécuter les commandements du souverain et ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit", peut laisser penser que les hommes sont esclaves. Mais, précise Spinoza, il n'en est rien car la liberté consiste à obéir à la raison (et à faire des choses utiles) ou à un souverain qui se soumet lui-même à la raison et être esclave consiste à obéir à son plaisir et à ignorer ce qui est utile.

Par ailleurs, la démocratie telle que la conçoit Spinoza s'oppose aussi bien à la tyrannie qu'à la monarchie absolue de droit divin en raison de la fonction législatrice de "la grande assemblée" et du fait que le souverain doit obéir à la raison. Ce n'est que dans cette mesure que les sujets ont le devoir de lui obéir, ce qui sous-entend qu'ils ont aussi le droit de désobéir à des ordres contraires à la raison.

Le véritable souverain ou souveraine d'un Etat démocratique n'est donc pas un homme, mais la raison. La raison gouverne le souverain qui gouverne les sujets qui promulguent des lois conformes à la raison. Cet extrait du Traité théologico-politique préfigure la  théorie du contrat social de Jean-Jacques Rousseau et l'idée que la liberté véritable consiste à obéir aux lois.

 

 

 

 

 

 

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