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 Spinoza, Ethique et connaissance

Spinoza, Ethique, Garnier-Flammarion

Extrait : 

"Mais la puissance de l’homme est extrêmement limitée et infiniment surpassée par celle des causes extérieures ; nous n’avons pas un pouvoir absolu d’adapter à notre usage les choses extérieures. Nous supporterons, toutefois, d’une âme égale les événements contraires à ce qu’exige la considération de notre intérêt, si nous avons conscience de nous être acquittés de notre office, savons que notre puissance n’allait pas jusqu'à nous permettre de les éviter, et avons présente cette idée que nous sommes une partie de cette Nature entière, dont nous suivons l’ordre. Si nous connaissons cela clairement et distinctement, cette partie de nous qui se définit par la connaissance claire, c’est-à-dire la partie la meilleure de nous, trouvera là un plein contentement et s’efforcera de persévérer dans ce contentement. En tant en effet que nous sommes connaissants, nous ne pouvons rien appéter que ce qui est nécessaire ni, absolument, trouver de contentement que dans le vrai ; dans la mesure donc où nous connaissons cela droitement, l'effort de la meilleure partie de nous-même s'accorde avec l'ordre de la Nature entière."  (SPINOZA, Ethique, chap. XVIII)

Commentaire : 

La thèse développée par Spinoza dans cet extrait est que nous n'avons pas ou peu de pouvoir sur les choses extérieures car elles ne dépendent pas de nous, mais seulement sur les choses qui dépendent de nous, c'est-à-dire nos pensées et en particulier la principale d'entre elles dont dépendent les autres : savoir que nous ne sommes qu'une partie de la Nature et que nous sommes soumis à ses lois. Un tel savoir nous apportera le contentement, la joie. Spinoza établit donc un lien entre éthique et connaissance : si nous voulons trouver la joie, nous devons chercher la vérité et ne désirer que des choses nécessaires, c'est-à-dire possibles.

"La puissance de l’homme est extrêmement limitée et infiniment surpassée par celle des causes extérieures : nous n’avons pas un pouvoir absolu d’adapter à notre usage les choses extérieures." : les "choses extérieures" sont les choses qui ne dépendent pas (ou peu) de nous : la maladie, la mort, les accidents… Nous n’avons pas un pouvoir absolu sur ces choses. Nous n’avons choisi ni la forme de notre corps, ni de naître à tel endroit, dans tel pays, à tel époque. C’est la "contingence de l’être fini" : contingence est le contraire de nécessité. Seule la substance - Dieu, la Nature, la substance sont synonymes : "Deus sive natura sive Deus" - est éternelle et nécessaire ; nous ne sommes que des "accidents" de la substance.

Nous ne pouvons pas agir sur ce que les Stoïciens nomment "les choses qui ne dépendent pas de nous", mais nous pouvons maîtriser nos représentations, nos désirs, nos pensées.

L’homme cherche, comme tous les êtres vivants à "persévérer dans son être", c'est l'instinct de conservation que Spinoza nomme le "conatus", mais la réalité, les choses extérieures peuvent s’opposer à ce désir. Nous n’avons pas le pouvoir, par exemple, d’éviter la mort, mais nous avons celui de nous représenter la mort de façon adéquate, non pas comme une catastrophe irréparable, mais comme une nécessité liée à "l’ordre de la nature" dont nous faisons partie.

Spinoza reprend ici la définition que donne Descartes de la vérité comme connaissance "claire et distincte". "Claire et distincte" s’oppose à "obscur et confuse".  La connaissance est une "ascèse" pour Spinoza. Nous devons nous purifier des connaissances du premier genre : les opinions fausses, l’imagination,  la peur. 

 

Seule la connaissance claire et distincte, que Spinoza nomme "connaissance du troisième genre" peut nous apporter la joie ("un plein contentement") car en accordant la partie la plus haute de nous-mêmes à l'ordre de la Nature entière, nous cessons d'être contingents et mortels ; une partie de nous-mêmes, la partie la plus haute, devient nécessaire et éternelle, et c'est alors, ajoute Spinoza que nous sentons et nous faisons l'expérience de l'éternité ("sentimur et experimurque nos aeternos esse.") 

 

Il ne s'agit pas pour Spinoza d'une immortalité individuelle ; seule la substance (Dieu, la Nature) est éternelle, mon corps n'est pas éternel, mais la partie la plus haute de ma pensée en tant qu'elle s'accorde à l'ordre de la Nature a la capacité d' accéder à l'éternité dans le temps

 

N.B. : Selon Spinoza, la substance, Dieu, possède une infinité d'attributs, mais nous n'en pouvons connaître que deux : la pensée et l'étendue. On peut déceler chez Spinoza une triple source d'inspiration : le matérialisme antique et en particulier le stoïcisme (l'idée que Dieu et la Nature ne font qu'un); le rationalisme cartésien (la recherche d'un bon usage de la  raison) et la mystique juive (les attributs cachés de la substance éternelle). Reprenant la distinction que faisaient déjà les Grecs à propos de la "Phusis", Spinoza distingue entre la "natura naturata" et la "nature naturans". La "natura naturata", c'est ce que nous voyons (nous voyons des pierres, des arbres, des animaux, des hommes, des étoiles, etc.), mais nous ne voyons pas ce qui les porte à l'éclat du paraître (la natura naturans). La nature naturée (natura naturata) possède deux attributs : la pensée et l'étendue, la "nature naturante" (natura naturans) en possède une infinité que nous ne pouvons connaître en raison de la faiblesse de notre entendement.

 

"En tant que nous ne sommes pas connaissants", c’est-à-dire que nous restons englués dans la connaissance du premier genre : l’opinion, l’imagination, l'illusion, que nous prenons nos désirs pour des réalités en désirant que la réalité corresponde à nos désirs, par exemple échapper à la mort, nous "appétons", c'est-à-dire nous désirons des choses qui ne sont pas "nécessaires", qui ne sont pas possibles car elles ne relèvent  pas des lois de la Nature, et nous ne pouvons pas trouver le contentement, la joie.

 

Gilles Deleuze, dans ses cours sur Spinoza, utilise trois exemples qui illustrent les trois genres de connaissance présents dans l'Éthique, chacun correspondant à un genre de vie à part entière :

La connaissance du premier genre est empirique : "je barbote dans l'eau, mon corps subit les vagues et l'eau". La connaissance du second genre est empirique et rationnelle : "je sais nager, au sens où je sais composer mes rapports avec les rapports de la vague, avec l'élément eau". Les mathématiques sont la formalisation du second genre. Le troisième genre est purement rationnel : "je connais les essences dont dépendent les rapports, je sais ce que sont l'eau, l'onde, la vague, le principe d'Archimède, leurs causes", etc.

Pour Spinoza, la vie bonne, la vie heureuse, réside dans le bon usage de la faculté de nous connaître nous-mêmes comme une partie de la substance éternelle (Dieu ou la Nature). Le but de la vie, selon Spinoza, est d'être heureux, c'est-à-dire de chercher à accroître notre puissance d'agir, de chercher ce qui nous est vraiment utile. L'éthique de Spinoza est une éthique de la raison. 

 

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