Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pour accéder au texte, cliquer sur le lien.

Explication du texte :

La thèse de l'auteur est que nous ne savons pas souvent ce que nous souhaitons et ce que nous craignons parce que notre "intellect" n'a pas le courage d'en prendre clairement conscience, si bien que nous nous trompons sur les véritables motifs de nos actions.

Les arguments de l'auteur sont les suivants :

 - Quand le souhait que nous avons formulé sans l'avouer se réalise, nous éprouvons un sentiment de joie qui peut nous causer une certaine confusion.

- Nous pensions avoir des raisons purement morales de nous abstenir d'une certaine action et nous nous apercevons "après coup" que nous étions retenus en réalité par la peur.

L'auteur donne l'exemple du souhait d'hériter d'un proche parent. Nous "caressons" ce souhait pendant des années entières sans pour autant le formuler clairement et distinctement parce que souhaiter hériter d'un proche parent, c'est aussi souhaiter sa mort, ce qui est contraire à la morale et à "la bonne opinion que nous pouvons avoir de nous-mêmes" et provoque des sentiments de honte et de culpabilité désagréables.

L'affirmation selon laquelle nous ne savons pas ce que nous souhaitons ou ce que nous craignons est paradoxale parce qu'elle signifie au fond que l'on pourrait savoir sans savoir qu'on sait.  Les philosophies de la conscience affirment qu'il n'y a pas d'alternative entre le savoir et l'ignorance. Soit je sais quelque chose, soit je ne le sais pas. Schopenhauer affirme qu'il existe une troisième possibilité, un  compromis entre le savoir et l'ignorance.

L'alternative entre savoir et ignorance est valide au niveau de l'intellect, c'est-à-dire des facultés "supérieures" telles que l'entendement, le raisonnement, l'usage de la raison qui sont liés au langage, à la verbalisation.

Mais ce n'est pas parce que la spécificité de l'être humain réside dans la conscience, que l'être humain se confond avec elle. L'être humain n'est pas conscience pure. L'homme est aussi un être de désir et de crainte. Bien souvent, nous ne sommes pas pleinement conscients de nos désirs et de nos craintes car notre intellect "n'en doit rien savoir".

Schopenhauer explique ce dissensus entre l'intellect et le désir ou la crainte par l'amour propre", c'est-à-dire l'estime de soi.

On peut confronter la thèse de Schopenhauer à la conception spinoziste du libre-arbitre. Pour Spinoza, il n'y a pas de libre-arbitre, l'homme est entièrement déterminé par ses désirs et par ses besoins. Nous nous croyons libres dit Spinoza parce que nous ignorons les causes qui nous font agir ; la véritable liberté consiste à connaître ces causes. 

Schopenhauer affirme, à l'instar de Spinoza, que nous ignorons souvent les raisons qui nous font agir, par exemple je crois vouloir que quelqu'un vive le plus longtemps possible, alors que je souhaite secrètement sa mort pour hériter de lui, ou bien je m'abstiens d'une certaine action en croyant le faire pour des raisons purement morales, alors que je le fais par peur. 

Selon Schopenhauer, nous ne nous apercevons "qu'après coup" des véritables motifs (ou "mobiles") de nos actes, par exemple au moment de la mort d'un proche parent, nous sommes surpris et nous avons honte d'éprouver de la joie. De même, nous nous apercevons après coup que nous agissions par peur et non par respect de la morale si nous commettons une mauvaise action, dont nous abstenions jusqu'alors, une fois le danger disparu.

On peut rapprocher la thèse de Schopenhauer de la notion "d'inconscient" qu'elle préfigure.

Les phénomènes désagréables pour notre "amour propre" observés par Schopenhauer : le fait que nous n'avons pas clairement conscience de nos souhaits et de nos craintes, le fait que nous sommes surpris et honteux d'éprouver de la joie, alors que nous devrions éprouver de la tristesse, le fait que nous nous trompons entièrement sur le motif véritable de notre action ou de notre abstention, le fait que nous croyons agir pour des raisons purement morales avant de nous rendre compte que nous sommes retenus par la peur, montre que nous ne sommes pas faits d'une seule pièce.

L'exemple donné par Schopenhauer de la réaction à la mort d'un proche parent montre qu'il existe un conflit entre nos désirs inconscients (hériter de cette personne et donc souhaiter sa mort) et notre conscience morale, formée par notre éducation. Ce conflit se traduit dans la vie psychique par un "compromis" entre les exigences de la conscience morale (je dois souhaiter que la personne vive le plus longtemps possible) et les désirs inconscients (je souhaite la mort de cette personne pour pouvoir hériter).

Selon Schopenhauer, ce compromis se manifeste par le fait, que nous "caressons ce souhait, mais sans nous l'avouer, sans même en prendre clairement conscience". Nous nous arrangeons pour satisfaire notre  souhait  sans refuser les exigences  de la conscience morale. Mais si ce souhait vient à se réaliser, nous sommes surpris et confus d'éprouver de la joie car à ce moment-là, nous comprenons que "nous appelions cet événement de tous nos vœux"

Selon la psychanalyse, les "étrangetés" de notre comportement s'expliquent par l'existence d'une "autre scène", d'une autre instance psychique qui n'est pas guidée par les mêmes principes que notre conscience claire et qu'elle nomme "l'inconscient".

Dans la pensée philosophique traditionnelle, la volonté est une faculté de la conscience, aux côtés de l'entendement et de la raison. Freud envisage l'existence d'une "volonté inconsciente", ce qui constitue pour les philosophes de la conscience comme ou Alain ou Sartre une contradiction dans les termes.

Dans la philosophie de la conscience et de la liberté de Jean-Paul Sartre, un homme qui "caresserait" le désir d'hériter et serait tout surpris d'éprouver de la joie au moment du décès d'un proche parent, ne serait pas le théâtre d'un conflit entre le "moi" et le "surmoi", mais un pharisien de "mauvaise foi". De même, si nous nous abstenons de commettre une mauvaise action par peur, tout en nous attribuant le mérite de nous en être abstenu par respect, nous sommes non seulement des hypocrites, mais des lâches.

Freud compare la psyché humaine à un "iceberg" dont la partie visible est proportionnellement beaucoup moins importante que la partie invisible. La partie visible correspond à la conscience, la partie invisible correspond à l'inconscient (première topique) ou au "çà" (deuxième topique) et au "surmoi" (les valeurs morales, les interdits, la "loi du père").

Il y a donc selon Freud deux volontés : une volonté consciente et une volonté inconsciente. Quand les influences affectives sont trop fortes, La volonté consciente et l'intellect deviennent des "instruments" de la volonté inconsciente. Cette dépendance de la volonté consciente (le "moi" conscient) par rapport à la volonté inconsciente se révèle, selon Freud, dans les actes manqués, les lapsus et les rêves.

Dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud donne l'exemple du président d'une assemblée qui ouvre la séance en disant "la séance est close", au lieu de dire "La séance est ouverte." Freud explique que ce lapsus ("close" eu lieu de "ouverte") exprime le désir caché du président qui s'attend à une séance houleuse qu'il voudrait magiquement voir se clore avant même qu'elle ne s'ouvre.

Cet exemple amusant illustre bien la dépendance de la volonté consciente. La volonté consciente du président était de dire "la séance est ouverte." Sa volonté inconsciente était que la séance n'ait pas lieu ou soit déjà terminée et donc de ne pas avoir à l'ouvrir. "La séance est close" est le résultat produit par le désir du président. Le désir s'est emparé de sa volonté pour parler à sa place.

Selon Schopenhauer, nous ne connaissons pas toujours les causes qui nous font agir : "Souvent même nous nous trompons entièrement sur le motif véritable de notre action ou de notre abstention, jusqu'à ce qu'un hasard nous dévoile le mystère". Schopenhauer donne l'exemple d'une action dont nous abstenons pour des raisons morales, alors que nous apprenons "après coup", une fois tout danger disparu,  que ce n'était pas la morale qui nous retenait, mais la peur. 

Comment savoir si l'on agit par peur ou par respect du bien ? Dans le mythe de Gygès, Platon imagine qu'un homme a la possibilité de se rendre invisible grâce à un anneau magique. Gygès entre en possession de l'anneau et choisit d'assouvir tous ses désirs en commettant impunément tous les forfaits possibles et imaginables. Gygès n'observait donc pas les préceptes de la morale par respect du bien, mais par peur.

Ne disposant pas de l'anneau magique de Gygès, nous ne pouvons pas vraiment connaître les motifs profonds de nos actes et, bien souvent, nous ressemblons à Gygès avant qu'il n'entre en possession de l'anneau magique : nous nous abstenons de mal agir par peur du châtiment ou de l'opinion des autres et non par respect du bien.

L'intellect est subordonné à la vie affective ; nous avons le sentiment d'être libres de faire ce que nous voulons, mais nous sommes gouvernés par la part inconsciente de nous-mêmes : nos émotions, nos sentiments, nos affects... L'intellect n'est pas une instance "indépendante" ; vie intellectuelle et vie affective sont inséparables. "Les philosophes et les connaisseurs d'hommes" comme Schopenhauer nous mettent en garde contre l'illusion non seulement de l'autonomie de l'intellect, mais de l'illusion plus grave encore de la toute-puissance de l'intelligence par rapport à la vie affective. 

Selon C.G Jung, l'ignorance de ce qui nous fait agir et penser, peut être source de "névrose". La névrose représente, selon Jung, "un essai malencontreux de l'individu pour résoudre un conflit interne". Jung définit la névrose comme "désunion existentielle en soi-même". Chez la plupart des hommes, le motif de désaccord est que la conscience voudrait rester fidèle à son idéal moral, alors que l'inconscient tend vers son idéal "immoral" (selon les normes en vigueur à une époque donnée), le conscient s'efforçant de le nier.

L'enjeu philosophique de ce texte est de nous inciter à réfléchir honnêtement sur la nature de nos désirs et les véritables motifs de nos pensées et de nos actions pour cesser de nous mentir à nous-mêmes. Nous devons mettre de côté notre "amour propre" et abandonner "la bonne opinion que nous tenons à avoir de nous-mêmes" pour regarder nos désirs en face, non pas pour les assouvir systématiquement au dépens des autres, comme Gygès, mais pour faire en sorte que nos désirs inconscients deviennent conscients. 

La connaissance de soi-même, des souvenirs refoulés dans l'inconscient, la reconnaissance des pulsions inavouables du "ça" (l'inconscient) doivent nous aider en les nommant à exorciser nos désirs en éclairant leur provenance et à nous libérer des "monstres" qui sommeillent en nous.

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :