Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bac Philo, série ES, Explication d'un texte d'Emile Durkheim

Pour accéder au texte, cliquer sur le lien.

Explication du texte :

Le texte porte sur le thème de l'autorité.

La thèse de l'auteur est que nous obéissons à une personne en raison de l'autorité morale que nous lui reconnaissons, le commandement tenant son efficacité de l'intensité de l'état mental dans lequel il est donné.

Il propose les arguments suivants :

- Nous ne suivons pas les avis d'une personne parce que ses avis nous semblent sages.

- Quand nous sentons une pression intérieure et spirituelle se produire en nous sous l'effet de l'autorité morale, nous éprouvons du respect.

- Ce qui nous détermine alors, ce ne sont pas les avantages ou les inconvénients de l'attitude qui nous est prescrite, mais la représentation que nous avons du détenteur de l'autorité morale.

- Le commandement exclut toute idée de délibération ou de calcul.

Il donne implicitement l'exemple du commandement dans le contexte militaire : "Voilà pourquoi le commandement affecte généralement des formes brèves, tranchantes, qui ne laissent pas de place à l'hésitation..."

Emile Durkheim définit l'autorité (morale) "une énergie psychique immanente d'un certain genre qui fait plier notre volonté et l'incline dans le sens indiqué."

"immanente" signifie que l'autorité morale de la personne vient d'elle et non d'une autre personne ou d'une institution (même s'il détient cette autorité d'une autre personne et d'une institution) et c'est bien à cette personne que nous obéissons directement et non à son supérieur hiérarchique ou à l'institution.

Selon Durkheim, l'autorité morale possède des caractères spécifiques : elle se suffit à elle-même, elle exclut la délibération ou le calcul, elle relève d'un certain "état mental", elle affecte des formes brèves et tranchantes.

Max Weber a analysé les types d'autorité et de domination qui sont pour lui des formes de légitimation du pouvoir :

- La forme traditionnelle repose sur le respect sacré des coutumes et de ceux qui détiennent du pouvoir en vertu de la tradition.

- La forme légale se fonde sur la validité de la loi, établie rationnellement par voie législative ou bureaucratique.

- La forme charismatique repose sur le dévouement des partisans pour un chef en raison de ses talents exceptionnels.

Ces trois types de légitimité/autorité sont dans la réalité juxtaposés et enchevêtrés.

Le texte d'Emile Durkheim insiste sur la troisième forme d'autorité : la forme charismatique.

Lorsque "nous sentons cette pression intérieure et toute spirituelle se produire en nous sous l'effet d'une énergie psychique immanente qui fait plier notre volonté et l'incline dans le sens indiqué", nous éprouvons du respect.

L'expression "pression toute spirituelle" suggère que le respect diffère de la crainte. Nous n'obéissons pas à quelqu'un qui détient une autorité morale et l'exerce de façon charismatique par peur ni même par intérêt, mais par respect pour l'énergie psychique qui émane de cette personne. 

La définition durkheimienne de l'autorité s'applique à des situations particulières dans lesquelles la délibération, la discussion, le partage de l'autorité ne sont pas admises en raison des nécessités de l'action. Comme le dit l'adage "la discipline est la force des armées."

Dans les situations de ce genre, un seul homme dans un groupe donné détient une autorité sans partage. Cette autorité lui est conférée par une institution, mais, comme on l'a dit, ce n'est pas à l'institution que l'on obéit, mais à l'autorité morale "intrinsèque" qui émane de lui.

"Il tient son efficacité de l'intensité de l'état mental dans lequel il est donné. C'est cette intensité qui constitue ce qu'on appelle l'ascendant moral" : celui qui commande n'est obéi que dans la mesure ou il se trouve dans un certain "état mental". Il doit avoir la certitude absolue que son ordre ne peut pas ne pas être exécuté. 

"Or, les manières d'agir auxquelles la société est assez fortement attachée pour les imposer à ses membres se trouvent, par cela même, marquées du signe distinctif qui provoque le respect" : 

Durkheim définit le respect par le sentiment que nous ressentons quand nous sentons une pression intérieure et spirituelle se produire en nous sous l'effet de l'autorité morale. 

Selon lui, l'exercice de l'autorité nécessite d'un côte "l'intensité mentale dans lequel l'ordre est donné" et de l'autre côté le respect total avec lequel il est reçu.

La société est "assez fortement" attachée aux manières d'agir qui provoquent le respect". Rappelons ces "manières d'agir" : exercer une autorité sans partage, donner des ordres sans discussion ni délibération, obéir indépendamment de la valeur intrinsèque (moralité, légitimité, conformité à la raison) de l'ordre donné, se déterminer indépendamment de l'idée des avantages ou de inconvénients qui en résulteront (obéir sans calculer, sans  réfléchir), obéir à une personne sans autre considération que l'autorité qui émane d'elle.

Intérêt philosophique du texte :

Bien que le texte d'Emile Durkheim soit essentiellement descriptif, le fait de s'interroger sur le concept d'autorité, permet de prendre conscience du caractère culturel, historique et contingent des pratiques sociales en les soustrayant à l'idée d'une "essence éternelle". 

Caractéristique des sociétés fortement hiérarchisées, le genre d'autorité que décrit Durkheim favorise l'efficacité décisionnelle, aux dépens de la liberté des individus.

La définition que donne Durkheim de l'autorité est fortement remise en question de nos jours, en même temps que la société traditionnelle autoritaire qu'elle suppose, mais la notion de "respect" sur laquelle l'auteur met l'accent est toujours d'actualité. Le problème est de savoir comment concilier le respect à l'égard de normes communes et la liberté des individus. Ce problème se pose de façon particulièrement aigu dans le cadre de l'Ecole où l'effacement de l'autorité peut déboucher sur l'incivilité et l'anarchie.

Il est certain que les exigences nouvelles posées par la "crise de l'autorité" sont beaucoup plus complexes que les exigences traditionnelles des sociétés fortement hiérarchisées dans lesquelles l'autorité n'est pas remise en cause. Durkheim montre que ce genre de société fonctionne sur des principes très simples et une distribution préétablie des rôles sociaux : celui qui commande et ceux qui obéissent, celui qui est investi d'une "énergie psychique immanente" et ceux "qui éprouvent du respect sous l'effet de cette énergie psychique qui fait plier leur volonté et l'incline dans le sens indiqué".

Etienne de la Boétie, dans De la servitude volontaire, a montré que  le respect des opprimés en tant qu'obéissance inconditionnelle, était indispensable au maintien d'un régime d'oppression. Noam Chomsky et Edward S. Herman ont montré, de leur côté, dans La fabrique consentement (The making of consent) que le gouvernement et le secteur privé dans les démocraties modernes recourent rarement à des formes de coercition autoritaires, mais s'efforcent plutôt d'obtenir le "consentement" des citoyens par des moyens de pression psychologiques comme la publicité et la propagande médiatique. Mais il existe aujourd'hui bien d'autres moyens de susciter la "servitude volontaire"  comme obéissance irrationnelle à l'autorité que les méthodes coercitives évoquées par Emile Durkheim, le sport par exemple.

La vie en commun dans les sociétés de moins en moins autoritaires  en apparence (principalement en Europe occidentale et aux Etats-Unis) suppose de nouvelles normes telles que l'autorité partagée, la discussion et la délibération, la prise en considération de la valeur intrinsèque d'un projet, le droit et peut-être même le devoir de s'interroger sur les avantages et les inconvénients qui en résulteront, la substitution d'une "éthique de la discussion" (J.Habermas) à une définition "charismatique" de l'autorité.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :