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La thèse de l'auteur est la suivante : Les méthodes en vigueur dans les sciences de la nature ne peuvent pas s'appliquer aux sciences sociales.

Il avance deux arguments à l'appui de cette thèse :

1. Les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables et changent perpétuellement

2. Il est impossible d'appliquer des nombres précis aux faits psychologiques et aux faits sociaux

Il donne l'exemple d'une science qui, contrairement à l'Histoire, permet des prédictions exactes : l'astrononomie.

Selon le sociologue français Emile Durkheim, considéré comme le "père de la sociologie moderne", sont des faits sociaux ("phénomènes de la société") tous les phénomènes, tous les comportements, toutes les représentations idéologiques, religieuses, esthétiques suffisamment fréquents dans la société pour être dits réguliers  et suffisamment étendus pour être qualifiés de collectifs. Durkheim définit donc un fait social comme étant : "toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure" (Emile Durkheim Les règles de la méthode sociologique, 1895).

Durkheim s'accorderait donc avec J.S. Mill sur l'idée que les faits sociaux ou "les phénomènes de la société" sont des phénomènes produits  par l'action des circonstances extérieures (ou de "contraintes extérieures") sur des masses d'êtres humains. J.S. Mill et E. Durkheim s'accorderaient également sur l'idée que "ces phénomènes sont suffisamment fréquents pour être dits réguliers et suffisamment étendus pour être qualifiés de collectifs".

Cependant, contrairement à John Stuart Mill, Emile Durkheim estime :

a) que la sociologie a un objet et des méthodes spécifiques et doit s'émanciper de la psychologie. On retrouve la même exigence chez Auguste Comte, mais Gustave Le Bon et Gabriel Tarde maintiennent le lien entre psychologie individuelle et sociologie.

b) que la sociologie doit avoir recours à l'outil mathématique, notamment aux statistiques.

La référence de J.S. Mill au concept de "nature humaine" fait  problème car "nature" signifie ce qui est donné à la naissance, l'inné. Or l'homme n'est pas une donnée naturelle, mais un produit de la culture. On ne naît pas homme, on le devient  par l'éducation, le milieu social, l'influence de l'histoire. 

Les "phénomènes de la société" sont donc des phénomènes de la culture et non de la nature humaine.

Note : Noam Chomsky a redonné à la notion de "nature humaine" (human nature) une légitimité. Telle que Chomsky la conçoit, la nature humaine n'est pas une essence mais un ensemble de capacités ou de dispositions régies par des règles, comme celles du langage : ancrées dans le biologique, celles-ci constituent un cadre qui, limitant le possible, assure en même temps à l'esprit humain une créativité illimitée. (cf. Noam Chomsky, Raison et Liberté, Sur la nature humaine, l'éducation et le rôle des intellectuels, textes choisis et présentés par Frédéric Cotton, Aude Blandini et Jean-Jacques Rosat, AGONE, 2010)

J.S. Mill établit une relation d'inference analogique entre les phénomènes psychologiques et les phénomènes de la société : "Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent être,  eux aussi, régis par des lois fixes, conséquences des précédents." 

Le raisonnement analogique est très fréquent dans le sens commun, en science, philosophie et en sciences humaines, mais parfois, il est accepté seulement comme une méthode auxiliaire. Une approche raffinée est le raisonnement par cas.

On pourrait reformuler le raisonnement de J.S. Mill de la façon suivante : Etant donné que les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine sont assujettis à des lois fixes, les  phénomènes de la société, qui sont la conséquence des lois psychologiques, doivent être également régis par des lois fixes.

Le raisonnement de J.S. Mill peut également être assimilé à un raisonnement par induction, du particulier au général, des phénomènes psychologiques aux phénomènes de la société. 

John Stuart Mill s'est opposé sur ce point à Auguste Comte : selon Comte, l’étude de l’individu ne peut fournir à la sociologie des principes d’intelligibilité. La science de la société possède sa propre classe d’induction qui se définit justement par l’observation directe des phénomènes sociaux, c’est-à-dire des phénomènes non individuels. Comte s'oppose donc radicalement à Mill, aux yeux duquel la sociologie ne sera vraiment constituée comme science que lorsque ses observations seront rapportées à la psychologie et déduites d’elle.[31] Le fait que Mill reconnaisse que la méthode dédu

J.S. Mill  affirme que les phénomènes de la société sont régis par des lois fixes, à l'instar de l'astronomie.

Une loi est la formulation d'une relation universelle et nécessaire entre des phénomènes. Est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être. La relation est considérée comme nécessaire parce que chaque fois que les conditions de l'apparition d'un phénomène sont réunies le phénomène ne peut pas ne pas apparaître. 

Ainsi, la loi permet non seulement la prévision mais aussi la maîtrise de l'apparition d'un phénomène pour peu que l'on puisse faire varier ou empêcher l'apparition de telle ou telle condition nécessaire à son existence.

La loi permet de procéder par raisonnement hypothético-déductif : si telles conditions sont réunies, alors ... 

On peut penser par exemple à la première loi de Képler : les planètes du système solaire décrivent des trajectoires elliptiques, dont le Soleil occupe l'un des foyer, ou encore à la loi de la gravitation universelle de Newton : deux corps ponctuels de masses respectives mA et mB s'attirent avec des forces de mêmes valeurs (mais vectoriellement opposées), proportionnelles aux produits des deux masses, et inversement proportionnelles au carré de la distance qui les sépare. Cette force a pour direction la droite passant par les centres de gravité de ces deux corps.

Pour montrer la puissance de la théorie newtonienne, Pierre-Simon de Laplace donnait l’argument suivant : si un être formidablement intelligent pouvait connaître précisément l’état dynamique instantané de l’univers, c’est-à-dire les positions et les vitesses de tous les corps, s’il connaissait en plus les lois exactes du mouvement, c’est-à-dire les lois de l’interaction entre les corps, alors il pourrait connaître par le calcul tout l’avenir et tout le passé de l’univers. Le problème de la prédiction serait ainsi définitivement résolu.

Selon J.S. Mill, les lois de l'astronomie permettent de prévoir avec exactitude  les "phénomènes célestes", car :  "en astronomie, les causes qui influent sur les résultats sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d'après des lois connues. Nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu'elles seront à une époque quelconque d'un lointain avenir." : Les astronomes sont capables, par exemple, de prévoir avec certitude les éclipses de Lune ou de soleil en se basant sur des calculs mathématiques. 

Les phénomènes astronomiques sont régis par le "déterminisme", théorie selon laquelle la succession des événements et des phénomènes est due au principe de causalité, ce lien pouvant parfois être décrit par une loi physico-mathématique qui fonde alors le caractère prédictif de ces derniers.

Selon J.S. Mill, les phénomènes sociaux sont eux aussi soumis à des lois et relèvent du principe de causalité, mais "les circonstances qui influent sur les conditions et la marche de la société sont innombrables et changent continuellement" et ces causes sont si nombreuses qu'elles défient nos possibilité de calcul".

Les causes des phénomènes sociaux sont trop nombreuses, par exemple la Révolution française a des causes politiques, financières, économiques, sociales et, à l'intérieur de ces domaines des causes secondaires innombrables. C'est pourquoi l'histoire privilégie la compréhension et l'interprétation par rapport à l'explication par les causes.

L'impossibilité d'établir la totalité des causes des phénomènes sociaux déjoue toute tentative de prédiction, la prédiction dans les sciences étant basée sur le déterminisme (statistique dans le cas de la physique quantique).

Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais si on ne connaît pas toutes les causes et si elles changent sans cesse, on ne peut pas en prévoir les effets.

Par conséquent, il n'est ni possible, ni souhaitable d'appliquer aux sciences sociales (humaines) le principe de causalité en vigueur dans les sciences de la nature comme la physique ou l'astronomie.

Il n'est pas non plus possible d'appliquer en Histoire la méthode expérimentale étant donné que les événements historiques ne se reproduisent jamais à l'identique et ne sont pas reproductibles. Par ailleurs, l'Histoire est faite par des êtres humains dotés d'une conscience intentionnelle, qui forment des "projets" et donnent un sens à ce qu'ils font, ce qui n'est pas le cas des objets célestes.

Hannah Arendt a mis en évidence ce qu'elle appelle "l'illusion de la nécessité" en Histoire. Nous avons tendance à croire que les événements historiques se produisent nécessairement (obéissent au même genre de déterminisme que celui qui prévaut dans les sciences de la nature) parce que nous les considérons d'un point vue rétrospectifs (après qu'ils se sont produits). 

Par ailleurs, les faits sociaux sont de nature qualitative et ne sont pas entièrement mathématisables comme le sont les phénomènes naturels dont s'occupe la physique ou l'astronomie, même si la sociologie, de nos jours, fait largement appel à la méthode statistique. C'est pourquoi les sociologues préfèrent parler aujourd'hui de "modèles" plutôt que de lois.

On peut faire un parallèle avec la conception bergsonienne du temps. Les phénomènes naturels relèvent d'un temps spatialisé qui les rend calculables et prévisibles, mais ce temps de la physique et de l'astronomie ne peut s'appliquer aux sciences de l'homme.

Paru à l'aube des sciences humaines, ce texte de John Stuart Mill pose le problème toujours actuel du rapport entre les sciences de l'homme (la psychologie, la sociologie, l'Histoire) et les sciences de la nature (la physique, l'astronomie) et de leurs méthodes respectives. On peut utiliser dans les "sciences humaines" certaines méthodes mathématiques (notamment statistiques, comme le fait Emile Durkheim dans son étude sur le suicide), mais les sciences humaines ne sont pas entièrement mathématisables et nécessitent des méthodes adaptées à leurs objets respectifs.

Ainsi, pour Clifford Geertz, la sociologie n’est pas « une science expérimentale à la recherche de lois, mais une science interprétative à la recherche de significations »

 

 

 
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