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"L'auteur dans la Cité" par André Delvaux
"L'auteur dans la Cité" par André Delvaux

André, Albert, Auguste, baron Delvaux, né le 21 mars 1926 à Heverlee et mort le 4 octobre 2002 à Valence en Espagne, est un cinéaste belge, le symbole du cinéma belge moderne.

"Arrivé au terme de son parcours de créateur, il se fait parfois qu'un cinéaste soit amené à se poser de manière plus aiguë la question de sa responsabilité à l'égard du pays dans lequel il a vécu et dont il a connu, de près ou de loin, les guerres et les soubresauts.

Me lançant dans le cinéma après une quinzaine d'années vouées aux Lettres et à la musique, mes premiers films, loin de donner une image troublée d'alors : L'Homme au crâne rasé (1965), Un soir un train (1968), Rendez-vous à Bray (1971), Belle (1973), cherchaient surtout à maîtriser les formes dans lesquelles se dessinait l'espace intérieur de l'auteur.

C'était cependant les temps des dissidents de l'Est, des tanks à Budapest et à Prague, des premiers printemps polonais, de la guerre du Vietnam. Celui aussi d'Antonioni, de Godard, de Resnay... J'avoue que le goût essentiel de la beauté formelle, en cinéma comme en musique, laissait en moi comme une sorte de malaise à négliger le politique et le social dans la Cité où je vivais, et où mon expression personnelle passait par le "réalisme magique".

J'avais évoqué, bien sûr, dans Un soir, un train, les luttes linguistiques qui déchiraient mon pays, le temps où les fanatiques flamands chassaient de l'Université de Louvain les étudiants francophones, mais l'essentiel du sujet n'était pas là. Cette façon de tourner le dos à la société en lutte, de fondre le réel dans l'imaginaire me devenait insupportable. Chris Marker, dont j'avais admiré l'engagement dans sa Description d'un combat, avait beau m'affirmer que l'homme a tout autant besoin d'un espace intérieur où se développe son imaginaire, cela me rassurait de moins en moins. Où commence et jusqu'où s'étend la responsabilité de l'artiste ?

La fracture est survenue en 1973 : la résurgence d'un nationalisme exacerbé prenant en Flandre des allures fascisantes (celles entre autres qui mèneraient vingt ans plus tard à l'extrême-droite du "Vlaamse Blok"), j'ai entrepris dans Femme entre chien et loup, avec l'auteur Ivo Michiels, d'aborder pour la première fois dans mon pays le sujet jusque là tabou de la collaboration flamande avec l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, au moment ambigu où les "petits vicaires" flamands avaient poussé la jeunesse nationaliste à combattre sur le front de l'Est, le communisme aux côté des Allemands.

Le succès tout à coup considérable du film en Flandre comme en francophonie (la version originale est flamande) me laissa stupéfait, d'autant plus qu'il déclencha plusieurs émissions de télévision et débats, sur un sujet que personne n'avait osé aborder jusque-là.

Nous étions loin du réalisme magique... Objectivement, je regrette aujourd'hui de ne pas avoir osé, au nom de je ne sais quel justice distributive mal placée, radicaliser ma position idéologique, et d'avoir laissé planer une certaine ambiguïté entre le fasciste et le résistant. On se souvient des attaques lancées jadis par Lanzmann à l'occasion de Shoah contre la position que Resnay et Cayrol avaient choisie dans Nuit et Brouillard.

Plus tard, dans l'Oeuvre au noir (1988), j'ai abandonné les fantasmes du réalisme magique pour dépouiller la forme et rendre l'idée - le rapport à la Cité - plus nette sur l'essentiel : la trajectoire d'un homme libre face à l'extrême-droite catholique du XVIème siècle bourgeois.

A jeter un regard en arrière, il me semble aujourd'hui que ce trajet de cinéaste m'ait amené de la zone poétique des "confins" (le mot est de Julien Gracq) vers le noyau dur de ma vie, son arête vive, sans avoir cessé de créer, par le biais du "cinéma du réel" - avec Dieric Bouts (1975), To Woody Allen, from Europe with Love, 1001 films (1989) - une interrogation métaphysique sur le monde des formes."

(Autour de l'oeuvre au noir, Livret d'accompagnement du DVD, La vie est belle Editions, "L'Auteur dans la Cité" par André Delvaux, p.84-85)

 

 

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