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Objet d'étude : Le théâtre, textes et représentation, "Rencontre avec le monstre" (cf. textes en cliquant sur le lien)

Texte A : Jean Racine, Phèdre, V,6, 1677

Texte B : Jean Cocteau, La Machine infernale, acte II, 1934

texte C : Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II, tableau II, 1959

Texte D : Eugène Ionesco, Notes et Contrenotes, 1966

Le théâtre, texte et représentation « Rencontre avec le monstre »

  • Question de corpus (4 points) Les trois pièces de théâtre évoquent la rencontre du héros avec le monstre : vous comparerez les mises en scène et étudierez les différents moyens utilisés pour faire vivre au spectateur cette violente confrontation. Vous pourrez vous aider des propos tenus par IONESCO dans Notes et contre-notes.

Introduction : 

Le corpus de quatre textes qui nous est présenté, trois extraits de pièces de théâtre et un extrait d'un Essai, et qui s'étend du XVIIème au XXème siècle a pour point commun le thème de la représentation du monstre au théâtre (ou de la rencontre avec le monstre).

En comparant les mises en scène, nous étudierons les différents moyens utilisés pour faire vivre au spectateur dans les trois textes théâtraux la confrontation du héros avec un être monstrueux.

Nous traiterons cette question en étudiant tout d'abord la manière dont les monstres sont caractérisés, puis les réactions du héros et des témoins. (Nous nous interrogerons enfin, à la lumière de l'extrait de Notes et Contrenotes d'Eugène Ionesco,  sur la notion de "monstre")

I. La manière dont les monstres sont présentés :

Dans l'extrait de Phèdre de Racine, tragédie du XVIIème siècle, il n'y a pas de didascalies, alors qu'elles sont nombreuses dans l'extrait de Rhinocéros. La mort d'Hippolyte n'est pas montrée sur la scène car la  "bienséance" l'interdit. Dans l'extrait de Racine, le spectateur imagine le monstre au travers du témoignage de Théramène, le précepteur d'Hippolyte.

Dans l'extrait de La machine infernale,  le monstre apparaît sur la scène, dans l'extrait de Rhinocéros, les monstres apparaissent également sur la scène ou dans la fosse d'orchestre, ou sont évoqués par Béranger (chercher des exemples).

Le monstre marin est évoqué à travers des syntagmes nominaux ou verbaux : "effroyable cri sorti du fond des eaux", "voix formidable", "en gémissant", "monstre furieux", "cornes menaçantes", "écailles". Il ressemble à la fois à  un taureau et à un dragon. Le thème de la métamorphose est présent à la fois chez Cocteau et chez Ionesco : la sphinge se transforme en jeune fille et les êtres humains en rhinocéros.

Contrairement aux rhinocéros, le monstre marin est un être surnaturel comme la sphinge. L'extrait de Phèdre évoque l'aspect du monstre marin, mais aussi les sons qu'il émet (comparer la voix mélodieuse de la sphinge, les mugissements du monstre marin et  les barrissements des rhinocéros) ; contrairement aux rhinocéros et au monstre marin, la sphinge n'a rien de monstrueux, sauf quand elle déploie ses ailes et montre ses griffes. C'est une belle jeune fille de 18 ans à la voix mélodieuse et aux paroles intelligibles, contrairement au monstre marin et aux rhinocéros, sa "monstuosité" ne se manifeste pas de façon spectaculaire et violente, mais par des charmes surnaturels invisibles, mais puissants.

Dans la pièce de Ionesco, les monstres se multiplient. Il y a de plus en plus de rhinocéros, alors qu'il n'y a qu'une seule sphinge et un seul monstre marin.

II. La réaction des héros 

Théramène témoigne qu'Hippolyte s'est montré digne de son père : "Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros/Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,/Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,/Il lui fait dans le flanc une large blessure", contrairement aux membres de sa suite : "Tout fuit ; et sans s'armer d'un courage inutile,/dans le temple voisin chacun cherche un asile".

Oedipe, lui aussi, cherche à résister au monstre : "Il se crispe des pieds à la tête", "je résisterai !", "Il ferme les yeux, détourne la tête", "Lâchez-moi !", mais il est réduit à l'impuissance et n'a pas les moyens de tuer, ni même de blesser la sphinge comme Hippolyte a blessé le monstre marin. 

Béranger essaye dans un premier temps,  de résister à l'épidémie de "rhinocérite" en appelant au secours, en essayant d'entrer dans la chambre de Jean, mais il est vite débordé par la prolifération des rhinocéros. Les indications de mise en scène  insistent sur sa faiblesse et sur son impuissance (chercher des exemples dans le texte). A la fin de la scène, il finit par s'enfuir en criant. 

III. Qui est le "monstre" ? (facultatif)

L'extrait de Notes et Contrenotes d'Eugène Ionesco nous invite à réfléchir sur la notion de monstruosité.

Eugène Ionesco se plaint que le metteur en scène américain de sa pièce ait trahi ses intentions en présentant Jean sous les traits d'un "comique et faible rhinocéros" et non comme le personnage dur, féroce et angoissant qu'il est réellement.

Ionesco tient à mettre les choses au point : Béranger est un personnage indécis, héros malgré lui, allergique à l'épidémie de "rhinocérite" et non un intellectuel révolutionnaire lucide, dur et insoumis. Il est particulièrement indigné par le fait que le metteur en scène ait jugé bon de transformer la scène en ring de boxe : "Béranger et Jean ne se battent pas et ne se tordent pas le nez". 

Le mot monstre vient du latin "monstrare" qui signifie montrer du doigt. Le monstre est celui que l'on montre du doigt, celui que l'on désigne comme un  monstre, c'est-à-dire comme un être différent des autres.

Le monstre marin de Racine, la sphinge, les rhinocéros sont des monstres dans le sens où ils ont des particularités physiques et psychologiques qui les distinguent radicalement des êtres humains ordinaires.

Pour Jean, c'est Béranger qui n'est pas "normal" : il ne sait pas nouer correctement sa cravate, il a tendance à boire et à arriver en retard, il n'est pas tout-à-fait "comme tout le monde"..., mais en restant un homme alors que tous les habitants de la ville se transforment peu à peu  en rhinocéros, il devient véritablement un "monstre" aux yeux des autres car il n'est plus du tout comme les autres : il continue à parler au lieu de barrir, il n'a pas une épaisse peau vert-bronze, il ne démolit pas tout sur son passage, etc.

Pour Ionesco, les véritables monstres ne sont ni les hommes fragiles et imparfaits comme Béranger, ni les rhinocéros, mais les hommes qui veulent devenir des rhinocéros, c'est-à-dire des "surhommes", comme Jean.

Ce que Ionesco reproche au fond au metteur en scène américain, c'est d'avoir trahi ses intentions en adoptant le point de vue des rhinocéros : la consécration des "winners" et le règne du conformisme.

L'interprétation "américaine" de la pièce de Ionesco est évidemment due au fait que les Américains ont finalement combattu l'Allemagne nazie, mais n'ont pas fait l'expérience du nazisme.

Faute d'avoir intégré le contexte politique de la pièce (le fascisme, le nazisme et le stalinisme), le metteur en scène américain n'a pas compris que dans un système totalitaire, la moindre déviance par rapport aux normes en vigueur, qui serait relativement tolérée dans une société libérale qui n'utilise pas les mêmes méthodes de normalisation, relève de la psychiatrie, de la prison ou de l'élimination pure et simple. Sur le "ring de boxe" d'une société totalitaire, un Béranger n'a absolument aucune chance de vaincre un rhinocéros. Par ailleurs, aucune société ni   aucun individu ne sont définitivement vaccinés (et pas plus la société américaine qu'une autre) contre la "rhinocérite", à savoir contre la tentation de la "normalité monstrueuse".

Dans le récit de Théramène, c'est le monstre marin qui est désigné comme le monstre, alors que c'est Thésée, le propre père d'Hippolyte qui a invoqué le dieu Poséidon contre son fils qu'il considérait comme un "monstre" pour avoir cru aux calomnies d'Oenone, la confidente de Phèdre. On peut donc se demander à bon droit qui, d'Hippolyte, de Thésée, de Phèdre ou du monstre marin est le plus "monstrueux".

Enfin, n'en déplaise à Sigmund Freud, le véritable monstre n'est-il pas Laïos, le père d'Oedipe, qui, bien avant la naissance d'Oedipe, a violé et assassiné son élève, Chrysippe, fils de son hôte Pélops et qui a voué Oedipe, son fils nouveau-né, à la mort en l'exposant sur le mont Citheron ?

Il ne s'agit pas pour autant d'hypostasier le monstre et de culpabiliser les parents, car chacun porte un monstre en soi et, comme l'a fait remarquer André Green, un parent abuseur a souvent  été lui-même un enfant abusé physiquement, psychiquement ou sexuellement et il s'agit de faire attention aux mots que l'on emploie pour qualifier les individus et notamment au mot "monstre". Mais il ne faut pas pour autant mettre dans le même sac Laïos et Oedipe, Thésée et Hippolyte, Jean et Béranger, en un mot,  le bourreau et la victime. 

"Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage", écrit Montaigne dans les Essais ("Des Cannibales"). Chacun traite de "monstre" celui qu'il croit ne pas être un homme parce qu'il  ne lui ressemble pas ou qu'il ne correspond pas aux normes en vigueur, pour s'autoriser à le nier sans remords.

Conclusion :

En conclusion, nous nous étions interrogés sur les moyens utilisés pour faire vivre au spectateur la confrontation entre le héros et l'être monstrueux. 

Dans l'extrait de Phèdre de Racine, la confrontation du héros avec le monstre surgi de la mer, la lutte du héros, Hippolyte, et sa mort, sont évoqués à travers un récit, en raison de la règle de bienséance.

Dans l'extrait de La Machine infernale de Jean Cocteau, le monstre, une sphinge,  prend l'apparence d'une belle jeune fille de 18 ans. Tombée amoureuse du héros, elle use de charmes puissants pour l'envoûter et le séduire.

Dans l'extrait de Rhinocéros d'Eugène Ionesco, le héros assiste avec effarement à la transformation des habitants de la ville en rhinocéros et finit par s'enfuir, impuissant.

L'extrait de Notes et Contrenotes d'Eugène Ionesco nous invite à réfléchir sur la notion de "monstre". Critiquant la mise en scène de son oeuvre en Amérique, Ionesco affirme que la monstruosité ne réside ni dans un homme en particulier, ni dans des animaux qui peuvent nous sembler étrange, comme les rhinocéros, mais dans la transformation des hommes en rhinocéros et que la pièce n'est pas un combat de boxe entre Béranger, l'homme imparfait qui veut rester un homme et Jean qui désire ardemment devenir un rhinocéros.

En contribuant à nous faire prendre conscience du "rhinocéros", du monstre marin ou de la sphinge, qui hantent les coulisses de notre conscience, le théâtre nous invite à devenir moins monstrueux et plus humains. Car, comme le dit Goya, "le sommeil de la raison engendre des monstres".

 

 

 

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