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"Notre conscience nous donne-t-elle accès à autrui ?"i

"Rien n'est plus familier qu'autrui. Nous côtoyons des êtres humains depuis toujours. Et nous avons l'impression de les connaître... Et pourtant... La conscience est la capacité de mise à distance du monde et de son propre corps par la pensée. C'est également la capacité de faire retour sur soi-même de "ré-fléchir". La conscience me permet de savoir que j'existe et de me demander qui je suis. la conscience me donne ainsi accès à moi-même, du moins dans une certaine mesure, mais nous donne-t-elle également accès à l'autre ? Autrui vient du datif "alteri", car il est celui à qui je m'adresse. Autrui est un "alter ego", un autre moi. On peut donc supposer que ce que ressent autrui, je le ressens aussi. 

Mais autrui possède une conscience qui lui est propre qui le définit en tant que personne à part entière, séparée de moi. Autrui n'est pas un objet parmi d'autres, mais un sujet, comme moi. Notre conscience nous donne-t-elle directement accès à autrui, autrement que par des signes ?

Il est important de réfléchir à cette question, car si autrui est totalement différent de moi, si notre conscience est incapable de nous donner accès à autrui, si nous ne pouvons pas du tout comprendre autrui, comment vivre avec lui ?

Notre première partie sera consacrée à analyser les différents obstacles qui s'opposent à l'accès de notre conscience à autrui, puis nous étudierons dans une seconde partie la possibilité de connaître autrui et nous montrerons enfin qu'autrui demeure malgré tout un mystère.

De nombreux obstacles paraissent s'opposer à la possibilité pour notre conscience d'accéder à autrui, à commencer par la culture. Ma culture peut constituer un obstacle entre ma conscience et autrui car la culture, comme on dit, "est une seconde nature". La langue est également un obstacle. Je peux mieux comprendre un Anglais ou un Américain ou un Espagnol qu'un Russe, car je ne comprends pas la langue russe. Et même j'ai du mal à comprendre des "parlures" particulières dérivées du français comme l'argot ou le verlan. Il est sans doute plus facile de comprendre des gens qui nous ressemblent, qui partagent nos valeurs culturelles, religieuses, etc. Il est plus difficile par exemple à un Français de comprendre un Japonais qu'un Italien. 

Par ailleurs, autrui peut mentir, dissimuler, me faire croire qu'il éprouve des sentiments qu'il n'éprouve pas. 

Selon Freud, cette forme particulière de conscience qu'est la psychanalyse pourrait mieux nous donner accès à autrui. Cependant, comme Freud le reconnaît lui-même, de nombreux obstacles peuvent surgir au cours de la relation psychanalytique, comme la résistance et le transfert. Il arrive souvent que l' analysant garde dans son inconscient quelque chose qu'il ne peut avouer et refuse d'en faire part à son analyste.

En tout état de cause, la conscience de l'analyste n'a jamais directement accès à l'inconscient de son patient. Il ne le perçoit qu'à travers des indices, des signes comme les lapsus, les actes manqués (manquer un rendez-vous par exemple), ainsi que les rêves, qu'il lui faudra interpréter avec l'aide du patient.

Donc, même dans le cas de la psychanalyse qui est une démarche radicale pour accéder à autrui, du moins à son inconscient, il ne saurait y avoir d'accès direct de la conscience à autrui.

Hegel a montré de son côté que l'accès de la conscience à autrui est rendu problématique par le "conflit des consciences", chacun essayant non de connaître autrui, mais de se faire reconnaître par autrui. C'est la dialectique du maître et de l'esclave. Chaque conscience est moins désireuse de connaître l'autre que d'être reconnue par l'autre. Le maître préserve son esclave, il a besoin de son regard pour y lire qu'il est le maître. Mais si la relation à autrui est essentiellement conflictuelle et suppose une relation de dominant à dominé, une telle relation me donnera accès à autrui tel que je veux qu'il me voie mais non à autrui tel qu'il est. 

Mais les obstacles qui se dressent entre ma conscience et autrui ne sont peut-être pas insurmontables. Autrui est mon "alter ego", mon semblable. Il est un homme comme moi, doté de langage et de raison, un sujet comme moi et non un objet. 

Notre conscience nous donne-t-elle accès à autrui ? Selon Maurice Merleau-Ponty, la conscience d'autrui nous donne  d'abord accès à nous-mêmes. "Autrui est le médiateur indispensable entre moi-même et moi-même". "Pour connaître quelque chose sur moi (le "pour soi"), dit Sartre, il faut que je passe par autrui." (le "pour autrui"). Mélanie Klein nous a appris l'importance de la figure de la mère dans la formation de la personnalité. On pourrait presque dire d'autrui ce que saint Augustin dit de Dieu : "Il est plus intime à moi-même que moi-même", et pourtant, notre  conscience ne cesse de concevoir des obstacles entre moi et autrui.  Selon la pensée orientale (le bouddhisme), il s'agit d'une illusion. Notre ego se perçoit comme séparé de celui d'autrui en vertu  du principe d'individuation. 

Comme l'a montré Michel Tournier dans son roman Robinson ou les limbes du Pacifique, autrui n'est pas un objet comme les autres, ni même un simple sujet, c'est une structure ontologique de la conscience. Si cette structure vient à manquer, comme c'est le cas pour Robinson sur son île déserte, la conscience risque de s'effondrer.

Le problème du Robinson de Tournier n'est pas de survivre matériellement, mais de ne pas devenir fou, de rester un être humain "normal", mais il ne peut y parvenir sans la structure d'autrui (autrui en tant que structure fondamentale de la conscience).  Sans "autrui" en tant que structure, Robinson ne sait plus sourire, perd la conscience du temps, a une perception déformée de l'espace, ne parvient plus à organiser sa pensée, côtoie la folie...

Comme le dit Gilles Deleuze dans la postface du roman de Michel Tournier, ceux qui se plaignent de la méchanceté d'autrui, n'imaginent pas à quel point le monde sans autrui serait bien plus insupportable. 

​Ma conscience peut accéder à autrui par le raisonnement. Si je vois quelqu'un pleurer, j'en déduis (à tort ou à raison) qu'il est triste. Elle peut également accéder à autrui par l'empathie. L'empathie est (serait) la faculté d'éprouver les mêmes sentiments et les mêmes émotions qu'autrui comme la joie, la tristesse, l'espoir, etc.

Sans doute est-il impossible d'éprouver exactement les mêmes sentiments qu'autrui, mais du moins puis-je imaginer ce qu'éprouve autrui, me mettre, comme on dit "à sa place" et éprouver à mon tour ce qu'il ressent. Si je vois par exemple un ami pleurer, je peux imaginer ce qu'il ressent car je sais ce qu'est la tristesse pour l'avoir éprouvée moi-même. Il s'agit donc d'une connaissance par analogie.

Bien qu'il soit possible à une conscience d'accéder à autrui par le raisonnement analogique ou l'empathie, autrui demeure cependant irrémédiablement différent de moi. Autrui est autrui, il n'est pas moi, c'est ce que l'on appelle "l'ipséité". La figure d'autrui semble un paradoxe insoluble. Autrui est celui qui n'est pas moi, il est ce que je ne suis pas, et en même temps, il est mon semblable. On ne peut pas "définir" autrui comme un peut définir un objet avec des concepts (il "EST" ceci ou cela), le ramener dans les limites étroites du connu et du connaissable  le  "chosifier" comme dit Sartre, car autrui n'est pas un objet, mais un sujet. 

Peut-être serait-il préférable, plutôt que de "connaître" autrui, de le respecter, de le "re-connaître, "mais non au sens hégélien du terme comme mon maître ou comme mon esclave, mais véritablement comme mon alter ego, avec sa part de mystère qui m'échappera toujours. Car on peut connaître sans aimer, comme on peut aimer sans connaître. Il m'est difficile de connaître autrui, mais il est de mon devoir de le reconnaître - et pas seulement de le "tolérer" -, c'est-à-dire de l'accepter pleinement dans sa spécificité et sa différence, par exemple de le reconnaître en tant que juif ou musulman si je suis chrétien, en tant que femme si je suis un homme, en tant qu'Allemand si je suis Français (et inversement), etc. 

Autrui est à la fois proche et lointain. Il est celui dont je ne peux pas me passer, mais aussi celui qui m'insupporte, à l'égard duquel ma conscience peut éprouver de la jalousie car il m'échappe. "Dans quel pays lointain Albertine voyage-t-elle sans moi quand elle rêve ?" s'interroge le narrateur dans La recherche du temps perdu. En amour, il est difficile de savoir ce que pense réellement l'autre, quels sont ses véritables sentiments notre égard. 

Aussi proche autrui soit-il de moi par son éducation, sa culture, sa langue, il n'est pas moi. Même des jumeaux identiques sont psychologiquement différents, bien que l'on prétende qu'ils ont une conscience particulièrement aiguë de ce que pense et ressent l'autre, même à des centaines de kilomètres de distance. Certains vont jusqu'à parler de "télépathie". Mais peut-on dire que ce sont leurs consciences qui communiquent ? Ne s'agirait-il pas plutôt de phénomènes plus obscurs de l'ordre de l'intuition ou de l'instinct ?

Qui peut se vanter de bien se connaître soi-même ? Etant un mystère pour lui-même, comment autrui ne serait-il pas un mystère pour ma conscience ?

De nombreux obstacles s'opposent à l'accès à autrui : mon histoire personnelle, la culture dans laquelle j'ai été élevé, mes valeurs personnelles et familiales, mes croyances ou mon incroyance... La conscience d'autrui est difficile d'accès, mais aussi et surtout son inconscient qu'il connaît d'ailleurs rarement lui-même. Cependant, il est possible d'accéder à autrui par le raisonnement et par l'empathie. Mais je ne ressentirai jamais vaiment ce qu'autrui ressent. Autrui est et reste un mystère (du grec "caché") pour ma conscience. "Autrui n'est pas seulement mon alter ego, écrit Emmanuel Lévinas, il est celui que je ne suis pas." 

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