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Marc-Alain Ouaknin, Les Dix Commandements
Marc-Alain Ouaknin, Les Dix Commandements

Marc-Alain Ouaknin, Les Dix Commandements, Préface de de Jean-Louis Schlegel, Editions du Seuil, 1999

Table : Préface - Introduction -1. Fais exister l'Infini ! : "Je suis l'Eternel, ton Dieu..." - 2. Un Dieu qui répond : "Tu n'auras pas d'autres dieux que moi..." - 3. Refuser l'indifférence : "Tu n'invoqueras pas le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain..." - 4. Souviens-toi de ton futur ! : "Souviens-toi du jour du chabbat..." - 5. Apprends la gratitude ! : "Honore ton père et ta mère..." - 6. "Je Suis", ou l'Unique qu'il est interdit de tuer : "Tu ne tueras pas." - 7. Être capable d'entendre la parole de la filiation : "Tu ne commettras pas d'adultère - 8. Ne pas s'accrocher aux seins : "Tu ne voleras pas." - 9. Comment aimer son prochain comme soi-même : "Tu ne porteras pas de faux témoignage." - 10. Ne crois pas que l'autre t'a volé ton origine ! : "Tu ne convoiteras pas..." - Remerciements

Marc-Alain Ouaknin, né à Paris en 1957, rabbin et docteur en philosophie, auteur de nombreux ouvrages et articles sur la pensée juive, est directeur du centre de recherches et d'études juives ALEPH (Paris) et enseigne la philosophie et la littérature comparée.

"Qu'il s'agisse des commandements envers Dieu ou envers les hommes, Marc-Alain Ouaknin exploite toutes les virtualités des lettres et des mots hébraïques pour montrer que les Dix Commandements ne sont pas seulement des injonctions ou des interdits. Ils ne "font" pas la morale. Ils sont au contraire porteurs d'une éthique dynamique du futur, pour être plus, vivre mieux, donner corps à la parole, ouvrir à des fécondités inédites. Ils portent toute une conception de l'homme biblique et de ses rapports avec autrui : autrui homme ou femme, parent ou enfant, autrui mon prochain connu ou inconnu, autrui qui est Dieu même, mais aussi la nature, le travail, le texte... "Lire aux éclats" : plus que jamais. Mais Marc-Alain Ouaknin adopte cette règle de lecture, pour un résultat époustouflant."

La plus grande catastrophe :

"Un maître demanda un jour à ses disciples :

- Quelle est, selon vous, la plus grande catastrophe qui est arrivée au peuple juif dans son histoire ?

- Les quatre cents ans d'esclavage en Egypte, dit un premier disciple.

- Non ! dit le maître.

- La destruction du Temple, proposa un second.

- Non ! dit le maître.

- L'exil, tenta un troisième disciple.

- Non ! dit le maître.

- La Shoah, dit encore un quatrième.

- Non, dit le maître, ce n'est ni la Shoah, ni l'exil, ni la destruction du Temple, ni l'esclavage.

- Nous ne voyons pas, avouèrent en choeur les disciples.

- La plus grande catastrophe qui arriva au peuple juif, dit le maître, c'est quand la Tora est devenue une religion !

(Dialogue entre un maître et ses disciples, cité par Marc-Alain Ouaknin au début du livre)

Commentaire personnel :

Il pourrait paraître à première vue  blasphématoire de considérer que la plus grande catastrophe de l'histoire juive, pire que  la captivité en Egypte, pire que la destruction du temple, pire que l'exil et même pire que la Shoah soit la transformation de la Tora en religion !

Et pourtant construire une religion, avec ses prêtres, ses synagogues, ses dogmes et ses rituels autour de la parole vivante de la Tora, transformer la Tora en institution, n'est-ce pas prendre le risque de l'ensevelir, d'en faire une chose morte ? 

La même remarque vaut pour toutes les "religions" et en particulier pour le christianisme. Michel de Certeau, prêtre jésuite et psychanalyste se référant au livre de Freud sur le président Schreber parlait du risque de "pourrissement" des institutions.

Ce n'est pas un hasard si la plupart des mystiques et des esprits libres  (Spinoza, Jean de la Croix, Jeanne d'Arc, etc.) ont été condamnés et persécutés par les institutions religieuses, à commencer par Jésus.

L'apologue rabinique avec le maître qui interroge sur "la plus grande catastrophe" et les disciples qui répondent à côté, nous met en garde contre le danger mortel des religions.

L'existence de religions instituées avec leurs dogmes, leurs rituels, leur hiérarchie, est probablement inévitable...

Mais il faut veiller sur la source. On se remet de tout, sauf de son tarissement.

Préface de Jean-Louis Schlegel  :

"Qui entend le mot "commandements" entend spontanément aujourd'hui les ordres donnés et reçus, interdits, lois et morale, et donc obéissance ou désobéissance- autrement dit, quelque chose d'insupportable. La morale a mauvaise presse, et le mot "commandements" est réservé de plus en plus à l'ordre militaire.

A première vue, rien, ou très peu, de tout cela dans ce livre. Les Commandements sont comme le sel de la vie, ce qui lui donne sa saveur. Ils ne sont pas de l'ordre de l'avoir (une morale), ni du devoir (faire le bien), ni, a fortiori, des interdits (à respecter), mais de l'être et de la parole. Être plus, être meilleur, être pleinement humain, parler à autrui pour qu'il vive, comme moi, et qu'il me donne la vie en retour, que lui aussi "m'offre le monde par sa parole" : voilà ce dont traitent les Commandements. Ils ne parlent pas tant du bien à faire que de la bonté à vivre. La seule "philosophie" qu'ils prônent est une éthique ; elle consiste à regarder le monde, à le connaître, à le construire  en ayant sous les yeux une seule règle : la vie d'autrui, déclinée en "dix paroles".

Aime ton autre : voilà la leçon des Commandements. Autrui unique, autrui séparé : l'écart est aussi essentiel que le lien, la différence aussi importante que la proximité. Le prochain est celui que je ne peux englober dans le bien que je lui fais ; il est celui avec qui est maintenue la bonne distance, dans le juste intervalle.

Les Commandements concernent donc la vie avec autrui - et non une morale, si on met sous ces mots des ordres donnés de l'extérieur à des individus qui les exécutent en faisant des "efforts" de volonté. Nul doute que des "efforts" sont nécessaires aussi pour vivre la bonté. Pourtant, le mot "effort" est absent de ce livre. Comme si la bonté coulait de source chez celui qui a compris que les Dix Paroles ne sont pas les paroles de la Loi, mais les lois de la Parole, le dynamisme même de la vie, la force du désir en l'homme, la joie d'être, de pouvoir dire "je suis".

La vie évoque le mouvement. Et en effet, le texte entier de Marc-Alain Ouaknin est porté par une dynamique : l'insistance, répétée, sur le désir d'avenir, le projet de futur qui porte l'existence. Les commandements mettent le corps en mouvement. S'arrêter, c'est mourir. L'être du vivant ne se conjugue pas au présent, mais au passé et au futur : la vie est tension entre la mémoire et l'avenir, entre hier et demain ; transmission entre les pères et les fils, passage dynamique d'un point à un autre, d'une promesse à une réalisation toujours suspendue. On est dans une histoire qui continue et imprime une attente.

Ailleurs, la sagesse consiste à sortir de l'impermanence, des attentes vaines, des passions du "je suis". Dans la tradition hébraïque, ce n'est pas l'immobilité qui est sagesse, mais la mobilité du "je suis", la responsabilité devant ce qui arrive - avant tout le "visage d'autrui" -, le temps assumé avec passion (et avec ses passions)

"Je suis"/"ton prochain" : à la suite de la tradition, Marc-Alain Ouaknin note que ces deux mots encadrent l'énoncé des Dix Commandements. Le texte lui-même, par un symbole très fort, indique ainsi tout leur mouvement. Le sens de "Je suis" - le Tétragramme - et celui d'"autrui" sont magnifiquement développés dans ce livre. Il va de soi, pour le texte biblique, que les deux termes sont indissolublement liés, comme les deux tables de cinq et cinq commandements qui se correspondent deux à deux.

Pourtant, il faut le reconnaître : les temps modernes ont parfois défait cette unité qui allait de soi pour les Anciens. On peut certes concevoir de garder exclusivement le "message oral" des Dix Commandements, c'est-à-dire les commandements qui se rapportent à autrui, l'autre homme. Et en même temps, on peut se demander s'ils peuvent "fonctionner" sans la leçon fondamentale des trois premiers : à savoir l'interdiction de l'image, le refus des idoles, le silence du Tétragramme où se nouent tout être et toute relation. Ceci ne rend-il pas possible cela ?

Il est frappant en tout cas qu'en ce siècle nombreux sont ceux qui ont commencé par frayer les sentiers d'un humanisme (ou d'un anti-humanisme" du reste) débarrassé de toute transcendance, et qui ont retrouvé par d'autres voies, non pas "Dieu", nommé et affirmé sans autre, mais le début de la première table de pierre : "Je suis le Tétragramme... Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi... Tu ne ferais aucune image... Tu ne prononceras pas le nom du Tétragramme en vain..."

Tel est aussi le mystère de ce texte sans pareil : jeter et semer encore et toujours, pour toutes les générations, de nouveaux éclats de sens, et même des sens inédits, des sens qu'on croyait perdus et qu'on retrouve, des sens nouveaux qu'on découvre avec émerveillement.

Dans ce double art - donner une vie nouvelle à d'anciennes significations, réinventer des sens au texte avec une force qu'auraient enviée les Anciens -, Marc-Alain Ouaknin est passé maître. La tradition de la nouveauté qu'il loue tant chez les rabbis aimés de la tradition du Talmud et des époques antérieures n'est pas seulement un vain mot, une illustration éclairante : lui-même la pratique à la perfection. Et le résultat, ce sont ces Dix Commandements qui brillent des mille éclats d'une lecture qui en montre l'éternelle jeunesse, l'éternelle actualité." (Jean-Louis Schlegel)

 

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