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L'auteur :

Né à Marseille le 1er avril 1868, décédé à Paris le 2 décembre 1918, Edmond Eugène Alexis Rostand est un auteur dramatique français.  Après des premières études au lycée de sa ville natale, il les complète à Paris au collège Stanislas. Muni de son baccalauréat, son père le dirige vers l'école de Droit car il souhaite en faire un diplomate. Il passe sa licence, puis s'inscrit au barreau sans y exercer avant de se décider à se consacrer à la poésie. Le 8 avril 1890, Edmond épouse Rosemonde, poétesse elle aussi. Ils auront deux fils, Maurice, né en 1891, et Jean (le futur biologiste), né en 1894. Or, Edmond quitte Rosemonde en 1915 pour son dernier amour, l'actrice Mary Marquet. Edmond Rostand obtient son premier succès en 1894 avec "Les Romanesques", pièce en vers présentée à la Comédie-Française, mais le triomphe vient avec "Cyrano de Bergerac", dès la première en 1897. En 1900, il connaît un nouveau succès avec "L'Aiglon". Pendant plusieurs années, il travaille irrégulièrement à la pièce "Chantecler", dont la première a lieu le 7 février 1910. Après son relatif insuccès critique, Rostand ne fait plus jouer de nouvelles pièces. À partir de 1914, il s'implique fortement dans le soutien aux soldats français. Associé au courant néoromantique, ses pièces offraient au public une alternative au théâtre naturaliste, populaire à la fin du XIXe siècle. (source : babelio)

L'oeuvre :

Cyrano de Bergerac est l'une des pièces les plus populaires du théâtre français, et la plus célèbre de son auteur, Edmond Rostand. Librement inspirée de la vie et de l'œuvre de l'écrivain libertin Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), elle est représentée pour la première fois le 28 décembre 1897, au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris. Le succès de la pièce ne s'est jamais démenti, en France (où elle est la pièce la plus jouée) comme à l'étranger. Le personnage de Cyrano est devenu, dans la littérature française, un archétype humain au même titre qu’Hamlet ou Don Quichotte (auquel il tire son chapeau dans la pièce).  (source : wikipedia)

Que s'est-il passé avant et de quoi est-il question dans ce passage ?

La scène se passe à Paris, au XVIIème siècle. Cyrano, aussi célèbre pour ses prouesses militaires que pour son physique disgracieux, aime sa cousine Roxane. Mais celle-ci lui a confié qu'elle aime le beau Christian et en est aimée. Elle reproche cependant à ce dernier de ne pas savoir lui parler d'amour. Prêt à se sacrifier, Cyrano, poète à ses heures, décide d'aider Christian. Ainsi, quand celui-ci, dissimulé avec Cyrano sous le balcon de Roxane, la désespère par la maladresse de son discours amoureux, Cyrano décide-t-il de venir en aide à son rival en se faisant passer pour lui.

Cyrano reproche à Christian de vouloir aller "trop vite" en demandant à Roxane qu'elle lui accorde un baiser et parle d'autre chose. C'est Roxane qui revient sur le sujet ("C'est vous ?/ Nous parlions de... de... d'un... /Cyrano Baiser. Le mot est doux !")

La situation d'énonciation :

Le lieu et le temps : le balcon de la maison de Roxane, à la tombée de la nuit. Roxane ne voit pas Cyrano... Cyrano s'adresse à Roxane en se faisant passer pour Christian. Roxane pense avoir à faire à Christian qui en fait ne dit rien, sauf à la fin de la scène ("Ah ! Roxane"). Censé parler au nom de Christian, Cyrano parle en réalité en son nom personnel, d'où des propos à double sens (cherchez des exemple). 

En quoi la situation est-elle comique ? En quoi est-elle tragique (pathétique) ?

Le schéma actanciel :

La distribution des personnages (actants) sur les trois axes du schéma actanciel de Greimas confirme le caractère paradoxal de la situation d'énonciation :

Axe du savoir : Cyrano et Christian en savent plus que Roxane. Roxane ignore que Cyrano est présent et ignore la "généreuse imposture" de Cyrano qui "souffle" toutes ses répliques à Christian.

Axe du pouvoir : Cyrano a le pouvoir des mots, mais n'a pas celui de se faire aimer (c'est du moins ce qu'il s'imagine) de Roxane - Christian n'a pas le pouvoir des mots, mais a le pouvoir de se faire aimer de Roxane à cause de sa beauté.

Axe du désir (de la volonté) : Cyrano aime Roxane et désire s'en faire aimer, mais pense que c'est impossible - Christian aime Roxane et désire s'en faire aimer et pense que c'est possible, mais pas sans l'aide de Cyrano - Roxane aime Christian pour sa beauté, mais pas pour son éloquence.

Le paradoxe réside dans le fait que Christian et Cyrano sont rivaux sur l'axe du désir et adjuvants sur l'axe du pouvoir.

L'intertextualité : 

Note : L'intertextualité est le caractère et l'étude de l'intertexte, qui est l'ensemble des textes mis en relation (par le biais par exemple de la citation, de l'allusion, du plagiat, de la référence et du lien hypertexte) dans un texte donné.

Shakespeare, Roméo et Juliette (la scène du balcon) - Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires. Qu'est-ce qu'un "pastiche" (ou une "parodie") ? En quoi cette scène est-elle un pastiche de Roméo et Juliette de Shakespeare. Cherchez les ressemblances et les différences. Le théâtre de Shakespeare, dédaigné par les Classiques fut réhabilité par les Romantiques, notamment par Victor Hugo.

Un pastiche (de l'italien pasticcio, « pâté ») est une imitation du style d'un auteur ou artiste, qui ne vise pas le plagiat. On peut en découvrir dans tous les domaines littéraires et artistiques. Le pastiche est à différencier de la parodie ou de la caricature, bien que le mot « pastiche » puisse être employé comme un synonyme de parodie. Il remplit plusieurs fonctions : de mémoire, d'humour, d'hommage (plus ou moins respectueux), voire de purs exercices de style. Aussi, en général, les productions « plasticiennes » réunissent un ou plusieurs de ces critères mais toujours l'humour, véritable garant de leur authenticité. (source : wikipedia)

Cyrano de Bergerac est considérée comme une pièce néo-romantique. La référence aux Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas est volontairement anachronique car l'intrigue est censée se dérouler au XVIIème siècle (Madeleine Robin, dite "Roxane" est une "Précieuse"), alors que Les Trois Mousquetaires, avec l'évocation des amours imaginaires entre la reine Anne d'Autriche et le duc de Buckingham (ambassadeur d'Angleterre à la cour de France dans le roman de Dumas) ont été écrits deux siècles plus tard.

La référence à Dumas, en tant que "savoir partagé" entre le dramaturge , les personnages  et le spectateur,  renforce la complicité avec ce dernier (cf. 2 ème partie du commentaire).

Edmond Rostand se donne le droit de transformer la vérité historique (son Cyrano est et n'est pas le "vrai" Cyrano), tout comme l'avait déjà fait Alexandre Dumas.

Il présente comme une vérité bien connue au XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIII, une relation amoureuse entre la reine de France Anne d'Autriche et l'ambassadeur d'Angleterre, inventée pour des questions romanesques (l'épisode des "ferrets") par un écrivain romantique du XIXème siècle, en se fondant sur des analogies d'origine et de caractère : Cyrano est Gascon comme d'Artagnan, il est brave généreux, galant, "romantique" comme lui...

Mais ce n'est pas ici à d'Artagnan que Cyrano se compare, mais au "triste et fidèle" duc de Buckingham dont d'Artagnan, comme Cyrano avec Christian, favorise les amours.

Les registres : 

Lyrique (élégiaque) :

"J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,

J'adore comme lui la reine que vous êtes,

Comme lui je suis triste et fidèle..."

Cyrano exprime des sentiments personnels sur le mode de la plainte.

Comique :

"Taisez-vous !" (antiphrase pour "continuez à parler !"

"C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !" (le comique réside dans le ton désabusé sur lequel le comédien est censé prononcer ces paroles)

"Monte donc, animal ! (le comique réside dans la différence de niveau de langue avec ce qui précède.)

"Aïe au cœur, quel pincement bizarre !" (même procédé que précédemment)

"Ah ! Roxane !" (le comique réside dans la platitude de la réplique)

 Pathétique :

"J'eus comme Buckingham des souffrances muettes

(...) Comme lui je suis triste et fidèle."

"C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !"

"Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !

"Baiser festin d'amour, dont je suis le Lazare !"

Certains propos de Cyrano relèvent à la fois du registre comique et du registre pathétique. Au-delà des propos, c'est la situation elle-même qui relève des deux registres (expliquez pourquoi).

Argumentatif :

"Baiser. le mot est doux !

Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose..."

Cyrano cherche à vaincre la résistance de Roxane,  à la convaincre d'accorder un baiser (à Christian), en utilisant 3 arguments : 

Premier argument, depuis le début, jusqu'à "il n'y  a qu'un frisson" : du sourire au soupir et du soupir aux larmes, vous avez déjà commencé à glisser insensiblement vers le baiser. Pourquoi vous arrêter en chemin ? Il n'y a rien de moins grave qu'un baiser. Cet argument est destiné à rassurer Roxane, à vaincre sa pudeur.

Le glissement du sourire au soupir, du soupir aux larmes et des larmes au baiser fait penser à la carte du Tendre.

Deuxième argument, depuis "Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? jusqu'à "au bord des lèvres, l'âme !" : Il n'y a rien de plus agréable qu'un baiser.

Cet argument est destiné à troubler les sens de Roxane en créant le vertige et en jouant sur la sensualité des évocations.

Le troisième et dernier est un argument d'autorité :

"Un baiser, c'est si noble, Madame,

Que la reine de France, au plus heureux des lords,

En a laissé prendre un, la reine même !"

Il n'y a rien d'aussi noble qu'un baiser puisque la reine de France (Anne d'Autriche) elle-même en a accordé un au duc de Buckingham.

Cet argument ne peut que flatter Roxane que Cyrano compare justement à une reine : "J'adore comme lui la reine que vous êtes", alors qu'elle n'est qu'une simple bourgeoise (Madeleine Robin).

On peut parler, de la part de Cyrano, d'une véritable "stratégie du discours amoureux"

Les champs lexicaux : 

La peur : "oser", "épouvantement", "alarmes"

La progression : ""déjà", insensiblement", "quitté", glissé" (deux fois)

Le parcours sentimental : "badinage", "sourire", "soupirs", "larmes", "baiser" (cf. la carte du Tendre)

La nature : "abeille", "fleur"

La sincérité : "serment", "promesse", "aveu", "se confirmer"

La noblesse : "noble", "reine de France", lords", "Buckingham"

Le "presque rien" : "à tout prendre qu'est-ce ?" - "un point" - "un instant" - "un peu" - "au bord"

Les figures de style :

Métaphores et périphrases : "s'il la brûle déjà" (cf. a métaphore lexicalisée : "un baiser brûlant") - "un serment fait d'un peu plus près" - "un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer", "un secret qui prend la bouche pour oreille" - "un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille - "une communion ayant un goût de fleur", "une façon d'un peu se respirer le cœur" - "Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !" - "Montez cueillir cette fleur sans pareille" - "Cet instant d'infini" (sorte d'oxymore) - "Baiser, festin d'amour, dont je suis le Lazare"

Les métaphores autour du mot "baiser" renvoient aux jeux de devinettes et de définitions que pratiquaient les Précieux et les Précieuses (ne pas oublier que Roxane en est une) dans les salons et les "ruelles". Exemple de métaphores précieuses : un éventail = un zéphyr ; la boutique d'un libraire : "le cimetière des vivants et des morts". Métaphore = un mot pour un autre. Pour qu'il y ait métaphore, il faut un comparant, un comparé et un élément commun entre les deux.

Les périphrases se distinguent des métaphores ; elles consistent à dire non pas un mot, mais une phrase à la place d'une autre  : "une façon d'un peu se respirer le cœur" - "et d'un peu se goûter au bord des lèvres l'âme".  Exemples de périphrases précieuses : "Le conseiller des grâces" = le miroir ; "les commodités de la conversation" = les fauteuils ; "le bureau des merveilles" = Paris. 

Note : cf. Antoine Baudeau sieur de Somaize, Le grand dictionnaire des Précieuses ou la clef de la langue des ruelles (1660)

Antiphrases : "Taisez-vous !" (= Continuez à me parler !")

Répétitions : "ce bruit d'abeilles" - "Ce goût de cœur" (Roxane répète rêveusement les paroles de Cyrano)

Énumérations : Cyrano énumère dix  définitions différentes du mot "baiser".

Le jeu sur les sonorités :

Allitérations sur la sifflante "s" : "s'il la brûle déjà", "que sera-ce", "insensiblement", "glissé", "sourire", "soupir", "insensible", "frisson", "serment", "promesse", "précise", "sur l'i", "c'est un secret", un instant d'infini", "se respirer le cœur", se goûter"

Les temps et les modes : 

Présents d'énonciation : "Je ne vois pas" - "j'adore" - "J'adore comme lui (...) je suis triste et fidèle" - "Il me semble à présent que c'est mal"

Présents de caractérisation : "Le mot est doux !" - "Je ne vois pas" - "ne l'ose" - "s'il la  brûle" - "Et tu es/Beau comme lui !" - C'est vrai" - "La reine que vous êtes" - "s'élance" - "atteint" - "enjambe" - "enlace", "se penche" - "dont je suis le Lazare"

Présents de vérité générale (gnomiques) :

"Un baiser (est) une promesse plus précise, un aveu qui veut se confirmer, Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ;/C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,/Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,/Une communion ayant un goût de fleur,/Une façon d'un peu se respirer le cœur,/ Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !" - "Un baiser, c'est si noble"

"Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson" 

Futur de l'indicatif : "que sera-ce ?" L'emploi du futur de l'indicatif indique comme réel (acquis) un fait virtuel.

Passés composé de l'indicatif : "n'avez-vous pas (...) quitté" - n'avez-vous pas (...) glissé") - "a laissé"

Passés simples : "j'eus". Le passé simple est employé dans les énoncés coupés de la situation d'énonciation. Il est le temps de l'accompli, de l'irrévocable. L'emploi du passé simple suggère à Roxane que la situation a changé et que, contrairement à Buckingham, il sera désormais "fidèle, mais joyeux".

Présents de l'impératif : "Ne vous en faites pas" - "glissez" - "Taisez-vous !" - "Montez" - "Monte" - "Monte donc animal !". Sur l'axe du désir (de la volonté) du schéma actanciel de Greimas, l'emploi de l'impératif exprime les désirs de Cyrano (quels sont-ils ?), ainsi que de Roxane (quel est-il ?)

Imparfait : "j'oubliais"

Problématique possible :

En quoi réside l'originalité de cette scène de séduction ?

Axes d'étude :

I. Une situation d'énonciation paradoxale :

a) Cyrano parle à la place de Christian.

b) Séduite par les paroles d'amour de Cyrano, Roxane prend Cyrano pour Christian et c'est à ce dernier qu'elle accorde la faveur d'un baiser.

II. Un discours destiné à rassurer et à troubler :

a) à rassurer

b) à troubler

III. Un mélange de tragédie et de comédie (la dimension tragi-comique du passage)

a) Une situation foncièrement pathétique

b) Une situation malgré tout amusante 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 



 

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