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Explication d'un texte de Hannah Arendt sur la technique

Le texte à expliquer :

"Les outils de l'homo faber, qui ont donné lieu à l'expérience la plus fondamentale de l'instrumentalité, déterminent toute oeuvre, toute fabrication.

C'es ici que la fin justifie les moyens ; mieux encore, elle les produit et les organise. La fin justifie la violence faite à la nature pour obtenir le matériau, le bois justifie le massacre de l'arbre, la table justifie la destruction du bois. C'est à cause du produit final que les outils sont conçus, les appareils inventés ; c'est le produit final qui organise le processus d'oeuvre, décide des spécialistes nécessaires, mesure la coopération, dénombre les aides, etc.

Au cours du processus d'oeuvre tout se juge en termes de convenance et d'utilité par rapport à la fin désirée. Les mêmes normes de moyens et de fins s'appliquent au produit. Bien qu'il soit une fin pour les moyens par lesquels on l'a produit, et la fin du processus de fabrication, il ne devient jamais, pour ainsi dire, une fin en soi, du moins tant qu'il demeure objet à utiliser. La chaise, qui est la fin de l'ouvrage de menuiserie, ne peut prouver son utilité qu'en devenant un moyen, soit comme un objet que sa durabilité permet d'employer comme moyen de vie confortable, soit comme moyen d’échange.

L'inconvénient de la norme d'utilité inhérente à toute activité de fabrication est que le rapport entre les moyens et la fin sur lequel elle repose ressemble fort à une chaîne dont chaque fin peut servir de moyen dans un autre contexte. Autrement dit, dans un monde strictement utilitaire, toutes les fins seront de courte durée et se transformeront en moyens en vue de nouvelles fins (...) En d'autres termes, l'utilité instaurée comme sens engendre le non-sens."

Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, chapitre 4, "L'oeuvre"

Le plan du texte :

a) Du début jusqu'à : "déterminent toute œuvre, toute fabrication" : l'importance déterminante des outils dans le processus de fabrication

b) De : "c'est ici que la fin justifie les moyens" jusqu'à "dénombre les aides" : la technique est la mise au service de moyens au service d’une fin qui les justifie.

c) De "Au cours du processus d'œuvre" jusqu'à : "soit comme moyen d'échange" : un objet technique est toujours un moyen et jamais une fin en soi.

d) De : "L'inconvénient de la norme d'utilité" jusqu'à la fin : l'inconvénient de la norme d'utilité dans un monde dominé par la technique.

Le thème du texte :

Le texte évoque la question de la technique. Une technique (du grec τέχνη ou technè) est une méthode ou un ensemble de méthodes, notamment dans les métiers manuels (menuiserie, art de la forge, etc.), où elle est souvent associée à un savoir-faire professionnel. La technique couvre l'ensemble des procédés de fabrication, de maintenance et de gestion, qui utilisent des méthodes issues de connaissances scientifiques ou simplement des méthodes issues du savoir-faire artisanal et industriel ; c'est le produit de l'ensemble de l'histoire de l'humanité. On peut alors parler d'art, dans son sens de « métier », d'« habileté », et de science appliquée. (source : wikipedia)

La problématique :

L’utilité est-elle une « fin en soi » ?

La thèse de l'auteur :

Elle est exprimée dans le quatrième paragraphe du texte : "Dans un monde strictement utilitaire, toutes les fins sont de courte durée et se transforment en moyens en vue de nouvelles fins... L'utilité instaurée comme sens engendre le non-sens."

Les arguments à l'appui de cette thèse sont exprimés dans les trois paragraphes qui précèdent :

  • Les outils en tant que moyens ont une importance déterminante dans le processus de fabrication.
  • La technique est la mise au service de moyens au service d’une fin qui les justifie.
  • Un objet technique est toujours un moyen et jamais une fin en soi.

L'auteur donne deux exemples : celui d'une table pour illustrer l’argument selon lequel la fin justifie les moyens et celui d'une chaise pour illustrer l’argument selon lequel la cause déterminante (dans la fabrication d'un objet) est la cause finale.

La notion d'homo faber fait référence à l'Homme en tant qu'être susceptible de fabriquer des outils. Cette notion est notamment abordée par le philosophe français Henri Bergson : « En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication ».

Ce qui permet de distinguer l'Homme, nommé Homo sapiens en biologie, du reste du règne animal n'est sans doute justement pas d'ordre biologique mais a plutôt trait à son intellect : Homo sapiens manifeste sa sagesse, son intelligence dans la mesure où il est capable de modifier le monde qui l'entoure. Pour cela, il manie l'outil et transforme son environnement, le façonne de sa pensée et de sa main.

"La fin justifie les moyens" : cette expression a souvent une signification morale et politique. Elle signifie qu'à partir du moment où l'on vise une certaine fin, il ne faut pas s'embarrasser de scrupules moraux pour la réaliser, il faut mettre au service du but que l'on poursuit les moyens les plus efficaces, moyens qui ne sont pas forcément les plus moraux et les plus justes.

"La violence faite à la nature pour obtenir le matériau, le bois justifie le massacre de l'arbre, la table justifie la destruction du bois". Hannah Arendt insiste sur la "neutralité axiologique" de la technique. La technique n'est ni morale, ni immorale, elle est "a-morale". Cette phrase "la fin justifie les moyens" est la définition de l'essence même de la technique. 

« La fin justifie les moyens » : La philosophe fait implicitement référence ici au philosophe grec Aristote (384 av. J.-C. - 322 av. J.C). Selon Aristote, il existe quatre raisons ou causes ("aïtias") qui expliquent l'existence d'une chose fabriquée par l’homme : la cause formelle, c’est-à-dire l’idée ou le plan de l’objet que l’on veut fabriquer, par exemple l’idée de table ou de chaise, la cause matérielle est le matériau qui va constituer l’objet, par exemple du fer, du plastique, du bois, etc., la cause efficiente est le travail nécessaire à la réalisation de l’objet.

Du temps d’Aristote, l’objet était fabriqué par un artisan en quantité réduite ; il est produit aujourd’hui à un grand nombre d’exemplaires à l’aide de machines. Hannah Arendt confère une importance déterminante dans ce texte à la « cause finale », c’est-à-dire au but poursuivi par l’artisan ou l’ingénieur (la finalité du processus de fabrication) : l’objet réel fini ayant une valeur d’usage et une valeur d’échange, par exemple cette chaise sur laquelle je suis assis, cette table sur laquelle j’écris…

Hannah Arendt distingue entre l’organisation, la production et la justification. Ces trois verbes ne sont pas équivalents. La fin organise, produit et justifie les moyens utilisés. Elle les organise dans la mesure où elle choisit les moyens les plus adaptés, elle les produit dans la mesure où elle utilise ces moyens en vue d’une fin et elle justifie les moyens employés en suggérant qu’ils étaient les seuls possibles. Hannah Arendt souligne ici un autre aspect de la technique. Outre sa « neutralité axiologique », la technique se caractérise par son impersonnalité (la fin détermine et justifie les moyens).

« La fin justifie les moyens » : si on reprend l’exemple de la table proposé par l’auteur, le but poursuivi, la cause finale, est cette table en bois de pin sur laquelle j’écris ce texte. Le matériau (le bois), l’agencement : un plateau, quatre pieds, des vis, etc., autrement dit la cause matérielle de la table, l’idée qui a présidé à la conception de la table et enfin le travail effectué pas l’artisan à l’aide d’outils (et/ou par la machine) n’ont qu’un seul but : la cause finale.

« La fin justifie les moyens » : la cause finale, c’est-à-dire la table réelle, concrète, en tant qu’objet ayant une double valeur d’usage et d’échange et non en tant que simple concept est « ce en vue de quoi » le processus a été mis en place, la table a été conçue et les matériaux qui la composent ont été agencés. Hannah Arendt insiste sur le fait paradoxal que c’est la finalité (le but, le télos) du processus qui justifie le choix des moyens utilisés et non l’inverse.

Faisons le point : Hannah Arendt montre que la technique est l’adaptation de moyens en vue d’une fin qui choisit, détermine et justifie ces moyens et qu’elle se caractérise par son impersonnalité et sa neutralité axiologique.

Ces trois caractéristiques de la technique aboutissent au fait que la norme de l’utilité instaurée comme sens engendre du non-sens, autrement dit que la technique n’est ni une fin en soi, ni un modèle axiologique pour une « vie bonne ».

Hannah Arendt montre que la production d’un objet technique relève du concept (oxymorique) de « destruction créatrice ». En effet, pour produire un objet par exemple une table, il est nécessaire de couper un arbre. On a crée un objet artificiel (culturel) : une table, mais au prix de la destruction d’un objet naturel vivant : un arbre.

Cette « destruction créatrice » qui est le propre de l’action humaine était déjà déplorée par les Grecs, notamment par Sophocle dans le choeur d'Antigone. Certes, l’agriculture antique « faisait violence » à la terre, mais elle ne constituait pas un véritable péril.

Elle a pris aujourd’hui des proportions alarmantes avec la technique moderne. La production de masse et la « pensée calculante » voient dans la nature  un réservoir inépuisable d’énergie. Comme l’a montré Hans Jonas, la technique moderne comme « destruction créatrice » menace l’avenir de la planète Terre et de ses habitants.

Hannah Arendt distingue entre « fin » et « fin en soi ». La table est la finalité du processus de fabrication, « ce en vue de quoi » le processus a été organisé. La table est la finalité du processus mais ce n’est pas une fin en soi. En effet, la table cesse d’être une fin et devient un moyen pour travailler ou pour manger. Il existe, selon Hannah Arendt des objets qui sont des « fins en soi », ce sont les œuvres d’art car elles n’ont pas de dimension utilitaire (elles ne servent à rien).

Hannah Arendt distingue entre la « valeur d’usage » et la « valeur d’échange » d’un objet. La valeur d'usage est l'utilité concrète du bien. Elle est donnée par la nature et la quantité de la marchandise. La valeur d'échange est une propriété de la marchandise qui permet de la confronter avec d'autres marchandises sur le marché en vue de l'échange.

L’inconvénient de la « norme d’utilité »  dans une société dominée par la technique et la pensée qui lui correspond que Martin Heidegger appelle « la pensée calculante », par opposition à la « pensée méditante », c’est que l’utilité ne peut pas être considérée comme une fin en soi, puisqu’elle n’est jamais qu’un moyen. La norme d’utilité instaure une chaîne sans fin de moyens et de fins « de courte durée ».

Hannah Arendt montre qu’il est absurde de fonder le sens d’une vie humaine ou d’une société sur le concept d’utilité car « l’utilité instauré comme sens engendre le non-sens »

Elle se réfère ici à nouveau à la pensée grecque. La vie contemplative (la pensée, la philosophie) est supérieure à la vie pratique car elle est à elle-même sa propre fin, alors que la vie pratique est soumise à des finalités extérieures à elle-même.

Seules la philosophie comme recherche du "bonheur", de la "vie bonne" et la politique au sens noble du terme (l’organisation d’une vie commune harmonieuse au sein de la cité), ainsi que la création d’œuvres durables (les œuvres d’art),  sont capables, selon Hannah Arendt de donner un sens à tout le reste, notamment à la production et à la consommation d’objets utilitaires.

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