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Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scène 6

Texte B : Beaumarchais, Le Barbier de Séville, I, 6, 1775.

 [À Séville, le Comte Almaviva vient de retrouver Figaro, son ancien valet. Caché sous l'identité de Lindor, le Comte cherche à séduire Rosine, une jeune fille enfermée par son tuteur qui veut l'épouser contre son gré. De sa fenêtre, Rosine laisse tomber une partition cachant un message adressé au Comte pour lui demander d'expliquer ses intentions.]

FIGARO. — Derrière sa jalousie1, la voilà ! la voilà ! Ne regardez pas, ne regardez donc pas ! 
LE COMTE. — Pourquoi ? 
FIGARO. — Ne vous écrit-elle pas : Chantez indifféremment ? c’est-à-dire, chantez comme si vous chantiez… seulement pour chanter. Oh ! la v’là, la v’là. 
LE COMTE. — Puisque j’ai commencé à l’intéresser sans être connu d’elle, ne quittons point le nom de Lindor que j’ai pris ; mon triomphe en aura plus de charmes. (Il déploie le papier que Rosine a jeté.) Mais comment chanter sur cette musique ? Je ne sais pas faire de vers, moi. 
FIGARO. — Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent : en amour, le cœur n’est pas difficile sur les productions de l’esprit… Et prenez ma guitare.
LE COMTE. — Que veux-tu que j’en fasse ? j’en joue si mal ! 
FIGARO. — Est-ce qu’un homme comme vous ignore quelque chose ? Avec le dos de la main ; from, from, from… Chanter sans guitare à Séville ! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté. (Figaro se colle au mur sous le balcon.) 
LE COMTE, chante en se promenant et s’accompagnant sur sa guitare
                              PREMIER COUPLET. 
              Vous l’ordonnez, je me ferai connaître ; 
              Plus inconnu, j’osais vous adorer : 
              En me nommant, que pourrais-je espérer ?
              N’importe, il faut obéir à son maître.

FIGARO, bas. Fort bien, parbleu ! Courage, Monseigneur ! 
LE COMTE. 
                            DEUXIÈME COUPLET. 
              Je suis Lindor, ma naissance est commune, 
              Mes vœux sont ceux d’un simple bachelier : 
              Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant chevalier 
              À vous offrir le rang et la fortune !

FIGARO. — Eh comment diable ! Je ne ferais pas mieux, moi qui m’en pique. 
LE COMTE.
                           TROISIÈME COUPLET. 
              Tous les matins, ici, d’une voix tendre, 
              Je chanterai mon amour sans espoir ; 
              Je bornerai mes plaisirs à vous voir ; 
              Et puissiez-vous en trouver à m’entendre ! 

FIGARO. — Oh ! ma foi, pour celui-ci !… (Il s’approche, et baise le bas de l’habit de son maître.
LE COMTE. — Figaro ? 
FIGARO. — Excellence ? 
LE COMTE. — Crois-tu que l’on m’ait entendu ? 
ROSINE, en dedans, chante
          Air : du Maître en droit
             Tout me dit que Lindor est charmant, 
             Que je dois l’aimer constamment… 

(On entend une croisée qui se ferme avec bruit.) 
FIGARO. — Croyez-vous qu’on vous ait entendu cette fois ?
LE COMTE. — Elle a fermé sa fenêtre ; quelqu’un apparemment est entré chez elle.

1 Jalousie : rideau de fer ou de bois permettant de voir sans être vu.

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