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Terence Davies : Emily Dickinson, "A Quiet Passion"
A Quiet Passion, un film de Terence Davies, Edition Livre-DVD collector (96 pages) : 40 poèmes d'Emily Dickinson en édition bilingue traduits de l'anglais (américain) par Françoise Delphy - Préface de Sophie Mayer - Emily Dickinson par Terence Davies - DVD du film avec la version française et version originale sous-titrée français - Supplément : My Letter to the World, documentaire de Sol Papadopoulos (2017, 1h15) : une plongée dans la vie et l'oeuvre de la plus grande poétesse américaine Emily Dickinson.
Sommaire :
Emily Dickinson par Terence Davies - Préface de Sophie Mayer : "Emily Dickinson, figure de la modernité" - Poèmes du film A Quiet passion - Poèmes sélectionnés par Terence Davies
Synopsis : 
"Nouvelle-Angleterre, XIXème siècle. Dans son pensionnat de jeunes filles de bonne famille, la jeune Emily Dickinson ne cesse de se rebeller contre les discours évangéliques qui y sont professés. Son père se voit contraint de la ramener au domicile familial, pour le plus grand bonheur de sa soeur Vinnie et de son frère Austin. Passionnée de poésie, Emily écrit nuit et jour dans l’espoir d’être publiée. 
Les années passent, Emily poursuit sa recherche de la quintessence poétique. La rencontre avec une jeune mondaine indépendante et réfractaire aux conventions sociales ravive sa rébellion. Dès lors, elle n’hésite plus à s’opposer à quiconque voudrait lui dicter sa conduite. 
Personnage mystérieux devenu mythique, Emily Dickinson est considérée comme l’un des plus grands poètes américains."
Emily Dickinson par Terence Davies 
Emily Dickinson est née à Amherst dans le Massachussetts. Elle est la fille d'Edward Dickinson, avocat et homme politique et d'Emily Norcross Dickinson et la soeur de Lavinia - surnommée Vinnie - et d'Austin.
Elle n'a jamais supporté de se retrouver loin de chez elle ou de sa famille et elle passa la plus grande partie de sa vie d'adulte chez ses parents, à Amherst. Pour Emily, la famille était son univers et l'univers, sa famille. Cette famille était intensément proche, ce qui entraîna chez elle une certaine forme de claustrophobie. Vinnie et Austin partageaient cet attachement morbide d'Emily au foyer parental.
Lorsque le nouveau pasteur rendit visite à la famille Dickinson et les implora de s'agenouiller et de reconnaître leurs péchés, Emily refusa de se plier à cette exigence, causant ainsi l'indignation de son père.
Emily Dickinson était une vraie rebelle placide et quand il s'agissait de conscience, elle devenait tout aussi inflexible que son père.
Toute sa vie durant, elle écrira un poème par jour. des poèmes d'une immense rigueur et d'une immense dignité. des méditations profondes tout en retenue sur la mort, la fugacité de la vie et de la beauté, célébrant en même temps cette vie et cette beauté. Elle distillait toute la beauté et toute la terreur du monde par le verbe afin d'aboutir à sa quintessence.
Elle fait partie des plus grands poètes américains, mais aussi du monde. Elle mourut d'une insuffisance rénale en 1886 à l'âge de 56 ans."
Emily Dickinson, figure de la modernité par Sophie Mayer (extrait) :
"S'attaquer à Emily Dickinson (1830-1886), poète américain majeur du XIXème siècle n'est pas une moindre gageure. Objet de fascination et de vénération au même titre, disons que Rimbaud ou Mallarmé en France, elle a été érigée en figure littéraire tutélaire par de nombreux auteurs contemporains, et sa vie, autant que son oeuvre, n'en finissent pas de susciter toutes sortes de spéculations et de tentatives d'explications, sans jamais épuiser les horizons d'interprétation possibles. Tous ceux - critiques, universitaires, artistes, lecteurs - qui sont partis à l'abordage de ses poèmes et qui ont tenté de pénétrer les arcanes de sa vie intérieure le concéderont : non seulement son écriture atypique donne du fil à retordre, exigeant un effort intellectuel et émotionnel soutenu, mais sa vie, nimbée d'un mystère qu'elle se plaisait à entretenir, est, par ailleurs farouchement "gardée" par ses admirateurs. Dès lors, celui qui ose, à raison ou à tort, altérer l'idée que l'on se fait d'elle a toutes les chances de déclencher une levée de boucliers..."
Le regard porté sur son oeuvre a beau avoir largement évolué depuis les premières éditions complètes de ses poèmes et de ses lettres à la fin des années 1950, près de soixante-dix ans après sa mort, Dickinson a longtemps été considérée sous des angles réducteurs - conservateurs et "sexistes" dirions-nous aujourd'hui - comme poète de l'amour, de la nature, des abeilles et des fleurs (une image mièvre qui seillait aux femmes de l'époque), ou encore comme poète mystique un peu dérangée, en révolte contre l'autorité de son père et son héritage calviniste. "Half cracked", "abnormal", dit d'elle Thomas Wentworth Hogginson, homme politique et hommes de Lettres estimé avec lequel elle correspondit, et qui ne reconnut que tardivement le talent de son interlocutrice. Cette vision simplificatrice était probablement due, en partie, à la sélection de texte opérée par les premiers éditeurs de son oeuvre,  mais également à son mode de vie et aux excentricités qu'elle cultivait. Surnommée "la femme en blanc" ou la "phalène blanche" d'Amherst, sa ville natale dans le Massachusetts, Dickinson était, déjà de son vivant, une figure mythique... Et pour cause : passée la trentaine, elle se mit à porter presque exclusivement des robes blanches, ne quitta plus sa maison et sa chambre où elle écrivait la nuit, et finit par communiquer, même avec son entourage proche, par lettres, joignant à celles-ci des extraits de ses poèmes, ainsi que toutes sortes de curiosités, comme des petits bouquets de fleurs et des insectes séchés...
Comment donc expliquer qu'une femme qui vécut retranchée dans la maison de son père, qui ne publia presque aucun poème de son vivant (à peine une dizaine sur les quelques 1800 qu'elle composa), et qui se méfiait de la reconnaissance publique, ait pu à ce point ouvrir les frontières de sa renommée en attirant et conquérant un public toujours plus large et plus fervent, aux Etats-Unis, bien sûr, mais en Europe et en Asie également ? Comment expliquer que des hommes et des femmes d'aujourd'hui s'identifient à elle et l'érigent en figure du féminisme et de la modernité ? (...)
Le réalisateur Terence Davies, qui n'a cessé de peindre des portraits de femmes en lutte avec les conventions de leur époque, a bien saisi le caractère foncièrement original et rebelle du poète, et c'est là l'une des facettes qu'il choisit d'explorer dans son film A Quiet Passion, premier biopic consacré à Emily Dickinson. Le film s'ouvre ainsi sur un épisode de rébellion dans le pensionnat de jeunes filles où Dickinson résida brièvement, et trouve son point culminant lors d'une scène où elle refuse de s'agenouiller pour prier, malgré l'insistance coercitive d'un pasteur venu rendre visite à sa famille en vue de s'enquérir de l'avancement de leur foi. Saluons par ailleurs, l'idée qu'a eue Davies d'inventer pour le poète un alter ego : le personnage de Vryling Buffam, projection libérée et décomplexée de Dickinson, n'a pas d'existence historique avérée mais témoigne de ce que Dickinson, derrière les voiles d'une vie apparemment rangée et sans remous, était intérieurement aussi bien passionnée qu'affranchie. L'humour, l'ironie et le mépris affichée des règles de bienséance dont Buffam fait la démonstration dans ses joutes oratoires amicales avec les soeurs Dickinson (Emily et Labinia, la fidèle complice) sont, en effet, les maîtres principes de la ligne de consuite que Dickinson s'était fixée, tant dans son écriture poétique que dans sa vie. On le perçoit notamment dans cesscènes où, avec une violence à peine contenue, elle tient tête aux deux figures de l'autorité familiale : son père et son frère. Et là encore, Davies a vu juste : la "Robespierre" de la famille, comme est est qualifiée dans le film, qui se mesure aux hommes au lieu d'acquiescer sagement en s'adonnant aux travaux d'aiguille comme sa soeur plus docile, est à la fois la digne héritière d'un père moins rigide et conservateur qu'on pourrait le croire (s'il ne défendit pas ouvertement le droit des femmes, il était un abolitioniste convaincu), et la digne soeur d'un frère qui, sur un plan plus domestique, défia les convenances en prenant une maîtresse.
Pour toutes ces raisons, Dickinson peut être considérée comme un témoin majeur de son temps et un précurseur de la modernité. Elle avait beau se tenir physiquement à distance du monde extrérieur, elle porta un regard lucide et engagé sur les débats et les événements décisifs d'une époque minée par la crise et la guerre, mais également guidée par une énergie et une volonté de libération et de renouveau démocratiques, comme l'attestent le déclin progressif des Eglises établies, la guerre de Sécession et l'abolition de l'esclavage, ou encore la multiplication des mouvements pour les droits des femmes, dans une société patriarcale profondément marquée par le puritanisme et par une hiérarchie des classes, des races et des sexes. "Color - Caste - Denomination/These - are Time's Affair -" proclama Dickinson dans un poème, prouvant, par ces mots, qu'elle était loin d'ignorer les problèmes brûlants qui gangrénaient la société américaine du XIXème siècle.
Il ne faut donc pas s'étonner de ce que cette "nonne déviante" ("Wayward Nun") comme elle se qualifia elle-même dans un poème, ait été à la fois une authentique "hérétique" (un mot, rappelons-le, qui a partie liée avec le choix, du grec hairesis) et une authentique protestante, au sens fort et originel du terme : par la force de sa pensée et de sa plume, en adoptant une écriture elle-même rebelle et rétive aux canons esthétiques et littéraires, elle s'employa à dénoncer et à combattre les doctrines et les dogmes de son temps pour chercher en elle-même et par elle-même sa vérité intérieure. A sa façon discrète et retranchée, elle apparaît, en ce sens, comme un Socrate moderne, pionnière de l'intériorité et du libre-arbitre - une figure, en d'autres termes, de la résistance, de la liberté, et de la modernité
(Sophie Mayer)
 
 

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