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Benjamin Fondane, L'Exode

Benjamin Fondane, alias B. Fundoianu, né Benjamin Wechsler (ou Wexler) le 14 novembre 1898 à Iași en Roumanie et mort le 2 ou le 3 octobre 1944 dans une chambre à gaz du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, est un philosophe, poète, dramaturge, essayiste, critique littéraire, réalisateur de cinéma et traducteur juif athée roumain, naturalisé français en 1938, principalement d'expression française.

L'exode

"C'est à vous que je parle, homme des antipodes.

Je parle d'homme à homme,

Avec le peu en moi, qui demeure de l'Homme,

Avec le peu de voix qui reste au gosier,

Mon sang est sur les routes. Puisse-t-il, puisse-t-il,

Ne pas crier vengeance !

Le hallali est donné. Les bêtes sont traquées.

Laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots

Que nous eûmes en partage :

Il en reste peu d'intelligibles !

 

Un jour viendra, c'est sûr, de la soif apaisée,

Nous serons au-delà du souvenir. La mort

Aura parachevé les travaux de la haine.

Je serai un bouquet d'orties sous vos pieds.

Alors... Eh bien ! Sachez que j'avais un visage

Comme vous ; une bouche qui priait comme vous...

 

J'ai lu comme vous, tous les journaux, les bouquins,

Et je n'ai rien compris au monde,

Et je n'ai rien compris à l'Homme,

Bien qu'il me soit souvent arrivé d'affirmer

Le contraire.

 

Et quand la mort, la mort est venue, peut-être

Ai-je prétendu savoir ce qu'elle était ; mais  vrai,

Je puis vous le dire à cette heure.

Elle est entrée toute en mes yeux étonnés,

Etonnés de si peu comprendre.

Avez-vous mieux compris que moi ?

 

Et pourtant, non !

Je n'étais pas un homme comme vous.

Vous n'êtes pas nés sur les routes.

Personne n'a jeté à l'égoût vos petits,

Comme des chats encore sans yeux.

Vous n'avez pas erré de cité en cité.

Traqués par les polices,

Vous n'avez pas connu les désastres à l'aube,

Les wagons de bestiaux

Et le sanglot de l'humiliation,

Accusés d'un délit que vous n'avez pas fait,

Du crime d'exister...

Changeant de nom et de visage

Pour ne pas emporter un nom qu'on a hué...

Un visage qui avait servi à tout le monde

De crachoir !

 

... Quand vous foulerez ce bouquet d'orties

Qui avait été moi dans un autre siècle, 

En une histoire qui vous sera périmée,

Souvenez-vous seulement que j'étais innocent

Et que, tout comme vous, mortels, ce jour-là,

J'avais eu, moi aussi, un visage marqué

Par la colère, par la pitié et la joie,

 

Un visage d'Homme... tout simplement

 

 

 

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