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Jesse Kellerman, Beau Parleur

Jesse Kellerman, Beau Parleur (The Executor), traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony, Editions J'ai Lu, 2012

L'auteur :

Né à Los Angeles, Jesse Kellerman a connu un succès retentissant en France avec Les Visages, son premier roman traduit qui a remporté le Grand Prix des lectrices de Elle en 2010. Auteur de Jusqu'à la folie, son dernier roman Bestseller est publié aux editions des Deux Terres.

Résumé du début du roman : 

"Tout va mal dans la vie de Joseph Geist. Il est fauché, sa thèse de philosophie patine depuis des lustres et sa petite amie vient de le mettre à la porte. Alors qu'il frôle le désespoir, une annonce dans un journal retient son attention : « Cherche quelqu'un pour heures de conversation ». Un boulot de rêve pour Joseph ! Parler, c'est ce qu'il fait le mieux et Alma Spielmann s'avère l'employeuse idéale : vieille dame raffinée, érudite et généreuse qui l'invite même à loger dans sa somptueuse demeure. Seule ombre au tableau, Eric, son neveu bien aimé, un jeune homme paumé, énigmatique et manipulateur que Joseph prend en grippe instantanément. Pourtant, il est loin de se douter des conséquences néfastes que les manigances d'Eric auront sur le restant de ses jours..."

"Une menace latente à chaque page, comme dans les meilleurs Hitchcock" (The Daily Mail)

Citation :

"Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu de conversation comme celle que j'eus avec Alma cet après-midi-là. Nous ne procédions pas avec méthode. Pas plus que nous ne cherchions à parvenir à une conclusion. Au contraire : c'était une cascade délicieusement décousue d'idées, de métaphores, d'allusions. Ni l'un ni l'autre nous ne campions sur une position bien établie, nous contentant de nous échanger des mots, tantôt en soutien, tantôt en opposition. Je citai Mill. Elle, Schopenhauer. Nous débattîmes de savoir s'il était réellement possible de se prétendre heureux sans aucune maîtrise de la vérité. Nous évoquâmes le concept d'eudaimonia, que les Grecs utilisaient pour décrire à la fois l'état de bonheur et le fait d'accomplir des actions vertueuses, et de là nous glissâmes vers le thème de l'éthique de la vertu, un système de valeurs qui met l'accent sur le développement du caractère, par opposition à la déontologie, qui, elle, insiste sur les devoirs universels (comme "ne pas mentir"), ou le conséquentialisme, qui met en avant l'utilité, le bonheur généré par une action.

Ce fut la meilleure conversation que j'eusse eue depuis une éternité, précisément parce qu'elle n'avait pas d'autre but qu'elle-même. Trois éléments sur elle m'apparurent pendant que nous parlions : un, elle était d'une intelligence féroce ; deux, elle semblait avoir lu toutes les grandes oeuvres de la philosophie continentale publiées avant les années 1960 ; trois, elle adorait jouer la provocation. De ce fait, nous nous lançames non pas dans une course mais dans une danse, nous tournant autour l'un de l'autre, chacune de nos idées en faisant jaillir dix nouvelles. Au bout d'un moment, elle se redressa..." (p.76-77)

Mon avis sur le livre :

J'ai aimé ce livre pour au moins deux raisons : d'abord, il vous tient en haleine du début à la fin, avec un suspens hallucinant dans le dernier tiers et ensuite parce qu'il répond au "principe des fins multiples", cher à Marcel Proust, dans la mesure où il  combine réflexion philosophique et intrigue policière.

Si vous n'avez pas lu le livre, ne lisez pas la suite de cette critique :

Le héros croit, comme Sartre, au "libre arbitre" ou du moins à une conciliation possible entre liberté et nécessité, mais la dernière partie du récit démontre qu'il "est agi" plutôt qu'il n'agit et qu'il est "mécaniquement" soumis à un inconscient aussi chargé qu'inexploré et aux conséquences catastrophiques de ses choix.

"Quand les dieux veulent perdre un homme, ils exaucent ses désirs" (Oscar Wilde). C'est après  la mort  vieille dame (Alma Spielmann), et l'entrée en possession de la somptueuse demeure victorienne qu'elle lui a léguée par testament, au détriment de son neveu Eric, que Joseph se met à dérailler : il s'identifie de plus en plus à elle (clin d'oeil à Psychose d'Alfred Hitchcock ?), dort dans sa chambre, s'approprie sa thèse de doctorat, se met à justifier son désir de puissance et de possession... ("un fou, c'est quelqu'un qui a tout perdu, sauf la raison")

C'est que rien n'a préparé Joseph à une telle promotion, ni son enfance entre un père primaire et violent et une mère passive et effacée, ni le suicide de son frère aîné, ni la médiocrité intellectuelle, culturelle et matérielle du milieu où il a grandi...

Joseph Geist met des trésors d'intelligence au service de finalités complètement irrationnelles et on s'étonne d'une pareille absence de réflexion de la part d'un philosophe, avant de comprendre que la philosophie pour lui n'était jusqu'alors qu'une affaire de "concepts" et n'avait aucun rapport ni avec la vie réelle, ni avec sa vie à lui, ce qui le comble quand on se réclame de l'existentialisme !

Ce n'est qu'avec l'expérience finale de la prison qu'il deviendra vraiment philosophe, en opérant la jonction entre la pensée et la vie, en passant de la démesure (ubris) à la raison, en échappant aux "passions tristes" (Spinoza) et en découvrant la liberté véritable. Découvrir la liberté en prison, comme Julien Sorel à la fin du Rouge et le Noir, quel superbe paradoxe philosophique ! 

On ne peut s'empêcher  de faire le rapprochement avec la notion "d'absurde" dans Le mythe de Sisyphe d'Albert Camus, notion illustrée par le meurtre de l'Arabe dans L'Etranger (Meursault est incapable d'expliquer pourquoi il a tiré quatre fois) et avec les réflexions d'Hannah Arendt sur la technique dans La crise de la culture comme "ensemble ordonné de finalités sans fin". 

Le comportement autodestructeur de Joseph illustre ce que le sociologue François Morel appelle "des décisions absurdes dues à des erreurs radicales et persistantes", chaque décision censée corriger la précédente ne faisant qu'en aggraver les effets. Plus il cherche à cacher ses crimes, et plus il fournit des preuves de sa culpabilité...  

François Morel dans son livre sur les décisions absurdes (Gallimard, 2002) donne l'exemple des collisions de navires, qui surviennent à cause d'une rationalisation excessive et d'une anticipation erronée des réactions du capitaine de l'autre bateau. Il donne également l'exemple de l'activisme, dans un monde où l'action (et l'innovation pour l'innovation) est souvent privilégiée, au détriment de la réflexion téléologique et du  sens.

Jesse Kellermann montre que les décisions de Joseph ne sont pas absurdes prises une par une et qu'il fait preuve d'une intelligence et d'une habileté supérieures à la moyenne dans la conception de son plan. Le problème, pour parler grec, est dans la "téléologie" (de "télos" = fin), autrement dit dans la finalité de ses actes, dans le "pourquoi il fait ce qu'il fait", finalité à laquelle il n'a pas vraiment réfléchi.

C'est avec le retour et l'intrusion d'Eric que le pire se produit, mais d' autres choix n'eussent-t-ils pas été possibles ? : éviter d'humilier Eric, faire preuve d'un peu d'humanité à son égard, opter pour une transaction... En tout état de cause, tenir compte de sa capacité de nuisance.

Moyennant quoi, le roman se serait terminé par un "happy end" et un mariage heureux (?) aurait mis fin aux tribulations de Joseph Geist.

Mais, comme le dit à peu près André Gide, "on ne fait pas de bons thrillers avec de bons sentiments"...

Et puis comment faire entendre raison à quelqu'un qui s'est découvert la passion de la propriété et dont la chance est montée à la tête au point de le faire sombrer dans la paranoïa ?

Ceci dit la notion "d'absurde" est relative. Ce qui est absurde pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. L'absurde, c'est ce que je ne comprends pas, mais ce que je ne comprends pas n'est pas forcément dénué de sens. A la fin du roman, on se dit que Joseph a fini par trouver une forme de bonheur. Hegel parlerait de "ruse de la raison" : la raison se sert des passions pour arriver à ses fins "raisonnables".

Notes :

J'ai relevé trois erreurs, deux sans grande importance et une plus grave :

- C'est Heidegger là ?

Je n'avais pas besoin de demander. Ce vieux grincheux au  visage en patate : je savais que c'était lui. Planté sous une voûte en pierre, le chapeau à la main et, à sa gauche, suffisamment près pour que leurs bras se touchent, Alma.

- Tout à fait. Il était dans une bonne période, il avait maigri.

Elle rit avant d'ajouter :

- Martin n'a jamais été très sportif.

Martin Heidegger était en réalité un excellent skieur.

A plusieurs reprises le prénom "Alma" est orthographié "Aima".

Pg. 209 " : 

"- Vous avez quelque chose à ajouter ? demanda-t-il.

(Blanc)

- Comment se fait-il que vous n'ayez pas alerté la police avant ?

- Il disait qu'il prétendrait que c'était mon idée..."

Je trouve ça trop abrupt.... On ne comprend pas bien. Il me semble qu'il manque une phrase à la place du blanc. Par exemple : "Je lui dis qu'Eric m'avait proposé de l'aider à éliminer Alma."

Joseph Geist perd toute prudence et tout bon sens dès qu'il s'agit d'Eric. Son intérêt est que la police croie que la vieille dame s'est suicidée (ce qui est d'ailleurs vrai). Il n'a aucun intérêt à éveiller les soupçons des policiers en leur révélant l'intention d'Eric d'éliminer Alma avec sa complicité, d'autant qu'Eric a un alibi puisqu'il était en prison au moment de la mort de la vieille dame.

Il est possible que ce "blanc" exprime deux désirs contradictoires et inconciliables chez Joseph : conforter la thèse du suicide et incriminer Eric, le désir d'incriminer Eric l'emportant, contre la prudence et contre ses propres intérêts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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