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Cher Monsieur,

Avant tout, je tiens à saluer votre courage et votre persévérance, ainsi que l'intérêt de vos analyses que je suis régulièment sur Internet.

Vous m'aviez nommé délégué départemental du Cher. Comme vous le savez, je suis en « stand by » (veuillez me pardonner cette vilaine expression franglaise) depuis les élections régionales de 2015 pour des raisons que j'ai expliquées, explications qui n'ont pas été appréciées par le bureau national, mais qui ne faisaient qu' exprimer le ressenti d'un militant de base sur le terrain : organisation et logistique défectueuse, manque d'instructions claires, isolement, etc.

J'avais également été un peu déçu à l'époque de la faiblesse des arguments de certains candidats de l'UPR aux élections régionales. La répétition du mantra : "l'Union européenne est responsable de tous nos maux." ne saurait suppléer l'ignorance des problèmes spécifiques qui se posent dans les départements et dans les régions françaises.

J'avais donc préféré donner un coup de main à une amie qui se présentait sur la liste de « Debout la France » de Nicolas Dupont-Aignan, Parti dont je partage certaines idées (notamment sur la privatisation des autoroutes), mais dont je ne suis pas adhérent.

Je passe sous silence, par ailleurs, les nombreux déboires que ma "profession de foi" de délégué départemental (lien ci-dessus) m'a apportés : accusation de non-respect de la laïcité à cause de la photo de la cathédrale de Bourges, appartenance à l'extrême-droite (ce qui est très amusant, si l'on peut dire, étant donné l'histoire de ma famille), refus de m'accorder des interviews pour mon blog, et encore récemment d'animer un café philo à Bourges au moment des élections européennes (l'association est proche des idées de la France insoumise à tout... sauf à l'Union européenne)... J'en passe et des pires. Mais on doit assumer les conséquences d'un engagement et je ne vous en fais pas le reproche.

Vous êtes effectivement le seul dans le paysage politique français à faire preuve de cohérence. Nicolas Dupont-Aignan, qui est proche à certains égards, de vos positions, critique, comme la plupart des hommes politiques français, l'Union européenne, mais ne veut pas en sortir, alors que vous démontrez, de façon, à mon avis convaincante, que la règle de l'unanimité des 28 Etats membres rend mathématiquement impossible l'existence d'une « autre Europe ».

Je voulais vous faire part des remarques suivantes sur mon expérience de militant. Elles ne sont pas destinées à porter tort au Parti que vous avez fondé, mais à essayer de vous faire sentir les difficultés que l'on peut rencontrer sur le terrain pour « convertir » certaines personnes aux idées défendues par l'UPR et faire peut-être ainsi avancer la réflexion : 

Vous avez ajouté dans ma profession de foi, des éléments que je n'y avais pas fait figurer, notamment le retrait de la France de l'OTAN et/ou du commandement intégré de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord.

En réalité, je n'ai pas d'opinion arrêtée sur cette question. En politique, il ne s'agit pas de choisir entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moins pire et il serait malhonnête de ma part de défendre au nom de la « discipline de Parti » une idée dont je ne suis pas entièrement convaincu.

Je comprends bien que l'appartenance à l'OTAN met la France sous la dépendance militaire des Etats-Unis (aspect négatif), mais elle présente, par ailleurs, des avantages (Je ne suis pas aussi certain que vous de la bienveillance de la Russie de M. Poutine : "Si vis pacem, para bellum.")

J'ai essayé, convaincu moi-même de la « force intrinsèque du vrai » de ralier une partie de mon entourage aux idées de l'UPR. Mon échec m'a confirmé la justesse des observations d'un certain nombre de penseurs depuis Platon sur le caractère non contraignant de la « vérité » ou de ce que l'on croit être telle et que l'on appelle les "convictions".

Mais je ne vous ferais pas l'injure de vous rappeler la distinction que fait Max Weber entre "éthique de conviction" et "éthique de responsabilité". Toute la question est de savoir, là encore, dans quelle mesure on peut concilier les deux.

La plupart des hommes se moquent de la « vérité », comme ils se moquent de la morale. En revanche, ils sont très attachés à leurs intérêts, mais sont facilement le jouet, y compris les plus "instruits", de l'opinion, de l'imagination et de la propagande. Je suis, comme je l'ai dit, vos conférences sur Internet et j'ai vu que vous aviez pris en compte cette donnée fondamentale à propos des électeurs « aisés » d'Emmanuel Macron : médecins, avocats, notaires, pharmaciens, cadres supérieurs...

Ceci dit, je doute que le peuple français dans son ensemble se lève comme un seul homme pour défendre les intérêts des notaires et des pharmaciens.

Certaines personnes avec lesquelles j'ai parlé, appartiennent aux classes aisées qui ont massivement voté pour Emmanuel Macron aux dernières élections présidentelles. D'autres aux classes moyennes ou populaires. 

La plupart m'ont écouté poliment, mais j'ai bien senti que « ça ne prenait pas », notamment la sortie de la France de l'euro, le « cœur du dispositif », selon M. Giscard d'Estaing et le retour au franc.

Les arguments concernant la construction européenne, la personnalité de ses fondateurs, Mrs. Jean Monet et Robert Schumann, le soutien actif des Etats-Unis à la construction européenne (création d'un glacis géopolitique face à l'URSS au moment de la guerre froide) ne prennent pas, ce qui montre bien, encore une fois, que non seulement la vérité des jugements, mais même la vérité des faits, aujourd'hui démontrée, n'est pas contraignante.

Mes interlocuteurs estiment, à tort ou à raison, que les motivations de Mrs. Jean Monnet, Robert Shumann et du gouvernement américain étaient légitimes, comme ils auraient soutenu le Plan Marshall que vous auriez probablement combattu à l'époque, comme l'a fait le Parti communiste français et Madame Lacroix-Riz, membre du P.C.F., que vous avez invitée dans le cadre de l'université d'été de l'UPR.

Il est vrai que le plan Marshall a resserré les liens de dépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis, mais a « en même temps » aidé un pays exsangue à se relever de ses ruines et à redémarrer une économie ravagée après la seconde guerre mondiale.

Le général de Gaulle a prudemment évité de se prononcer à ce sujet (corrigez-moi si je me trompe), lequel, en tout état de cause, n'était plus aux affaires au moment de la mise en place du plan Marshall et s'était retiré à Colombey jusqu'en 1958, date à laquelle il a été rappelé pour résoudre la crise algérienne.

L'argument « l'Europe nous protège de la guerre », évidemment discutable (confusion entre l'Europe et l'Union européenne, importance de l'arme nucléaire détenue exclusivement pas la France et non par l'Allemagne) est presque impossible à contredire. Mais c'est peut-être moi qui ne suis pas un très bon « débatteur ! »

L'argument « La France est trop petite par rapport aux Etats-Unis à la Chine, à la Russie et aux pays émergents » revient sans cesse sur le tapis et les contre-exemples de la Suisse et de Singapour ne passent pas.

D'abord à cause du caractère « exotique » de Singapour dont on a entendu parler, mais que presque personne ne connaît et d'autre part à cause du cliché sur la Suisse, « coffre-fort » de l'Europe capable de se suffire à lui-même.

L'argument : « l'euro profite essentiellement à l'économie allemande » est pertinent, mais la conclusion (il faut sortir de l'euro) se heurte a des objections telles que : "sans l'euro, la crise de 2008 aurait eue des conséquences bien plus graves", ou encore, plus anecdotique : "sans l'euro, je n'aurais pas pu retirer de l'argent dimanche dernier dans un distributeur à Bonn, avec ma carte visa internationale".

Un militant de l'UPR m'avait répondu à l'époque qu'il fallait balayer l'argument de la "commodité touristique". Soit, mais « balayer » n'est pas convaincre.

Mon plus jeune fils qui fait ses études à Bruxelles n'a pas du tout envie que la France sorte de l'euro et j'ai renoncé à en reparler avec lui. Je fais partie des gens qui pensent qu'il y a des causes, la famille par exemple, qui sont plus importantes que la politique et je ne suis pas prêt à sacrifier la première à la seconde (mea culpa !).

Enfin, vous ne pouvez pas ôter de la tête des gens l'idée qu'une sortie de l'euro aurait des conséquences catastrophiques sur leur niveau de vie, leur épargne, etc. L'argumentaire de l'UPR à ce sujet a bien du mal à passer. Comment pouvez-vous être si sûr que tout se passera bien ?

L'UPR utilise comme argument l'article 50 du Traité qui permet à tout état membre de sortir de l'Union européenne et le fait que la Grande-Bretagne, à la suite d'un référendum a montré le chemin (le « Brexit »).

Comme disait Chesterton, il n'y a rien de plus incontestable qu'un fait, mais un fait n'est pas un argument.

Il est possible que la sortie de la Grande-Bretagne soit une bonne chose à long terme pour les Britanniques, mais mes interlocuteurs ont beau jeu de me parler avec un certain amusement de la crise institutionnelle qui sévit actuellement en G.B., du chat qui ne veut ni entrer dans la maison ni en sortir, de la probable indépendance de l'Ecosse qui, elle, demanderait à rester dans l'U.E., du fait qu'il faut renégocier les traités commerciaux un par un (il y en a des centaines !), de la délocalisation sur le continent des institutions financières de la City, etc.

En tout état de cause, chacun sait que la situation de la France n'est pas la même que celle de la Grande-Bretagne qui n'est pas un pays fondateur (c'est Georges Pompidou qui a fait entrer la G.B. Dans l'U.E.), qui a conservé la livre sterling et n'est pas non plus dans la zone Schengen.

Je trouve très intéressantes vos conférences sur l'Histoire de France. C'est vous qui m'avez appris la raison pour laquelle François Ier s'était allié à la « Sublime Porte » (la Turquie) et pourquoi la France n'avait pas participé à la bataille de Lépante, mais j'ai constaté que certains auditeurs trouvent ces conférences trop longues, trop répétitives et trop didactiques et ne voient pas le rapport avec la situation actuelle de la France.

Vous connaissez le jugement de Paul Valéry : « L'histoire justifie ce que l'on veut. Elle n'enseigne rigoureusement rien car elle contient tout et donne des exemples de tout. »

Le rapprochement entre l'Histoire et la morale, surtout, par exemple, le fait que vous considériez les uns comme des « héros » (les opposants aux Romains) et les autres comme des traîtres (les « collabos » gaulois) frise l'anachronisme et on peut aussi vous répondre que les Romains ont apporté aux Gaulois (pardon à Astérix et Obélix !) leur savoir faire en matière d'architecture, d'urbanisme ou de droit. Bref, là encore, on ne refait pas l'histoire et les choses ne sont jamais simples.

Je me suis aperçu avec tristesse que beaucoup de mes interlocuteurs ne voyaient pas d'inconvénients majeurs à l'absorption de la France dans un Empire supra-national dominé par l'Allemagne et en dernière instance par les Etats-Unis d'Amérique et renonce à la maîtrise de son budget, de ses finances et de ses frontières.

Comment convaincre des gens qui confondent patriotisme avec nationalisme, souverainisme avec populisme, voire avec fascisme, que ce n'est pas dans leur intérêt ?

Que dire à ceux qui pensent (comme c'était le cas de Jacques Chirac qui l'avait jadis expliqué à la télévision à des jeunes gens rassemblés par sa fille) que les 7 milliards d'euros que la France verse aux "fonds structurels" (différence entre ce que l'on verse et ce que l'on reçoit) sont un "retour sur investissement", permettant aux pays comme l'Espagne, le Portugal ou l'Irlande de nous acheter nos produits ?

Que répondre à quelqu'un qui vous dit que l'Union européenne a été plutôt bénéfique pour des pays qui sortaient d'une dictature comme la Grèce, le Portugal ou l'Espagne ou des pays comme l'Irlande à qui l'Union européenne a apporté d'incontestables avantages économiques ?

Que leur dire, tant qu'une crise gravissime qui ébanlerait les fondements mêmes de la construction européenne et de l'euro n'aura pas lieu ?

Je n'ai pas à vous donner de conseils, mais je pense qu'il ne faut pas se contenter d'utiliser des arguments moraux, issus de la morale kantienne qui n'est pas dans la tradition française (Kant a les mains propres car il n'a pas de mains disait Péguy) ou historiques, mais qu'il faut également montrer que ce n'est ni dans l'intérêt de la France, ni dans le leur, de demeurer dans l'Union européenne.

En politique, il ne s'agit pas de choisir entre Kant (ou Paul Ricoeur) et Machiavel, mais de concilier les deux.

Comme le disait Victor Hugo dans son fameux discours de 1848 à l'assemblée nationale sur l'abolition de la misère : "Messieurs, songez-y, c'est l'anarchie qui ouvre les abîmes, mais c'est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l'anarchie, faites maintenant des lois contre la misère !" (Sous entendu : « Si vous ne le faites pas par charité, faites-le par intérêt. »)

il y a une satisfaction intime de l'esprit à détenir ou plutôt à croire que l'on détient un code de compréhension universel qui permet d'échapper au doute. 

Cette tentation menace surtout ceux qui pensent beaucoup et qui souffrent de trop penser. C'est ainsi que nous avons connu dans un passé encore proche la grille de lecture marxiste du schéma de la "lutte des classes" appliqué à n'importe quel problème moral, politique ou social, voire scientifique.  Je me méfie désormais des grilles d'interprétation préfabriquées. 

Pour terminer, je voudrais vous libérer de vos éventuels scrupules vis-à-vis de ma situation à l'UPR dont je reste un sympathisant.

Vous pouvez attribuer à un autre mon mandat de délégué départemental du Cher car je ne peux pas, en conscience,  continuer à assumer cette charge. 

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma respectueuse considération.

 

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