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La thèse développée par Kant est exprimée dans le troisième paragraphe de ce texte, extrait de La critique de la faculté de juger : "Un être organisé n'est pas simplement une machine". Kant s'oppose dans ce texte à une conception mécaniste du vivant, celle de Descartes et des "animaux machines".

Kant ne suit pas dans ce texte l'ordre scolaire thèse, arguments, exemple, mais l'ordre inverse : exemple, arguments, thèse.

Il commence par donner un exemple, celui de cette "machine" - on dirait aujourd'hui un "artefact" - particulière que l'on appelle une montre.

Il développe à l'appui de la thèse selon laquelle un être organisé n'est pas simplement une machine, les six arguments suivants :

a) Dans une montre, une partie est l'instrument du mouvement des autres, mais un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage.

b) La cause productrice d'une montre n'est pas contenue dans la nature de la matière qui la compose.

c) Dans une montre un rouage ne peut en produire un autre.

d) Une montre ne peut pas produire d'autres montres.

e) Une montre ne peut pas se réparer elle-même.

f) Un être organisé (vivant) possède en soi une force formatrice qui organise les matériaux.

Dans le premier paragraphe du texte, Kant explique "qu'un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage".

La "cause efficiente" est un concept qui vient de la scolastique, elle-même issue de la philosophie d'Aristote. 

Aristote distingue, là où nous n'en retenons plus qu'une, quatre formes de causes (aïtias) : la cause formelle, c'est-à-dire l'idée qui a présidé à l'élaboration d'un objet fabriqué par un artisan, une coupe par exemple ; la cause finale est la fonction de cet objet, ce en vue de quoi il a été fabriqué, par exemple y verser du vin pour faire des libations ; la cause matérielle est la matière dont l'objet est composé, par exemple de l'or et enfin la cause efficiente, c'est le  travail de l'artisan nécessaire à la fabrication de la coupe.

Kant insiste sur la cause efficiente, c'est-à-dire le travail de l'artisan (en l'occurrence l'horloger). "Un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage." On ne peut pas appliquer, selon Kant la notion de cause efficiente au rouage d'une montre.

Un rouage entraîne mécaniquement un autre rouage, mais il est incapable de produire ce rouage comme l'artisan produit (fabrique) la coupe.

Kant introduit ensuite une distinction entre deux modes d'existence :  "exister par une autre" et "exister "pour une autre" : le rouage d'une montre existe "pour une autre" : chaque rouage a été fabriqué pour s'adapter à un autre rouage en vue d'une unité fonctionnelle, la montre.

Cependant, aucun rouage n'est capable de fabriquer un autre rouage. Il n'existe pas par une autre partie, un autre rouage ou un ressort, mais par le travail de l'artisan qui a conçu (cause formelle) et réalisé (cause efficiente) la montre, choisi les matériaux appropriés pour la construire (cause matérielle) et qui a produit un objet dont la fonction est de donner l'heure (cause finale).

La cause productrice d'une montre ne réside donc pas dans les rouages et les ressorts qui la composent, mais dans l'horloger qui l'a construite.

La cause productrice d'une montre est contenue "en dehors d'elle" et non "dans sa nature". Kant distingue ici entre deux genres de causalité : la causalité externe et la causalité interne. 

La cause productive (efficiente) d'une montre est contenue en dehors d'elle et non dans sa nature car elle n'a pas la capacité (il n'est pas dans sa nature) de se produire elle-même, d'être la cause de soi-même.

"La force productrice de celles-ci (les parties de la montre) et de leur forme n'est pas contenue dans la nature de cette matière, mais dans un être qui, d'après des idées, peut réaliser un tout possible par sa causalité" : Kant insiste ici sur deux causes externes qui rendent compte de l'existence d'une machine (un artefact) telle qu'une montre : la cause formelle : les idées de l'artisan et la cause finale : la réalisation d'un tout possible par sa causalité.

"Possible" s'oppose à nécessaire. L'artisan n'est pas obligé de construire tel ou tel genre de montre. Il doit (veut) nécessairement fabriquer une montre qui fonctionne, qui correspond à l'idée que l'on peut se faire d'une montre, mais avec un certain degré de liberté (forme, choix des matériaux...), ce qui ne relève pas de la stricte nécessité, mais d'une certaine contingence dans la "cause formelle".

Une fois que l'horloger a établi la cause formelle de sa montre (par exemple en dessinant son mécanisme), la montre répondra nécessairement à sa cause formelle, si, du moins, l'horloger est habile. Mais il aurait pu concevoir une montre "d'après d'autres idées".

L'horloger veut (doit) produire une montre, mais pas nécessairement telle ou telle montre : il peut fabriquer par exemple une montre de femme, une montre d'homme, une montre d'enfant, une montre d'aviateur, etc.

E. Kant développe ensuite six arguments à l'appui de sa thèse selon laquelle un être organisé n'est pas simplement une machine :

a) "Dans une montre un rouage ne peut en produire un autre" :  

Kant établit une distinction entre "produire" et "actionner". Une montre est un mécanisme composé de rouages et de ressorts qui actionnent trois aiguilles s'il s'agit d'une montre classique et non d'une montre à quartz : une petite aiguille, celle  des heures, une grande aiguille, celle des minutes et l'aiguille des secondes. Les rouages sont des engrenages qui s'entraînent mécaniquement les uns les  autres afin d'actionner les aiguilles sur un cadran sur lequel sont disposés circulairement des chiffres de 1 à 12 où nous lisons l'heure. 

Note 1 : Dans une montre à quartz, un diviseur de fréquence commande un moteur qui fournit la force mécanique aux rouages, un rouage réducteur permet d'adapter la vitesse de rotation aux aiguilles, cette vitesse est  traduite par un affichage analogique. Une montre à quartz ne contredit pas l'analyse de Kant : dans une montre à quartz, pas plus que dans une montre traditionnelle, une partie (par exemple la pile) n'est la cause efficiente de la production d'une autre partie (par exemple le quartz). La montre à quartz relève donc, elle aussi, malgré la différence de technologie, d'une finalité externe. Il convient cependant de noter que les cristaux (comme le quartz) sont l'un des rares objets naturels dont la morphologie macroscopique résulte en large part de l'action d'agents internes (ils relèvent de la "morphogenèse autonome" ou, pour parler comme Kant, d'une "causalité interne").

Note 2 : Les différences analysées par Kant entre causalité externe et causalité interne, machines et être vivants organisés  sont en train de s'effacer sous nos yeux. Un robot dénommé Gordon, mis au point à l'université de Reading en Grande-Bretagne par l'équipe de Kevin Warwick, possède un cerveau biologique capable de se régénérer, formé de cellules nerveuses prélevées sur un rat. Une troisième génération de robots est donc en train de voir le jour : "Les robots capables de s'adapter à leur environnement vont devoir s'effacer devant des machines qui deviennent encore plus performantes car inspirées des règles du monde biologique."

Cependant, aucun ressort n'a la capacité de produire un rouage. Il n'en va pas de même en ce qui concerne les êtres vivants organisés, un être humain, un animal, un arbre... Chaque organe fonctionne au profit d'un autre organe, par exemple le cœur au profit des poumons, et, in fine, de la totalité de l'organisme. Au XIXème siècle, Claude Bernard a montré que le foie produisait du glucose indispensable au fonctionnement des autres organes du corps.

b) "Une montre peut encore moins produire d'autres montres", un rouage peut encore moins en produire un autre", alors qu'un être humain est capable de produire un autre être humain, un animal un autre animal, un végétal de produire un autre végétal. Kant évoque ici  la fonction de reproduction.

c) Une montre ne remplace pas d'elle-même les parties qui lui ont été ôtées. Kant insiste ici sur une autre différence entre une machine et un être vivant organisé : une machine n'a pas la capacité de se réparer elle-même.

Si une montre est endommagée, il faut l'intervention d'une "cause externe" pour la réparer. Il n'en est pas de même chez les êtres vivants organisés. On observe par exemple que l'estomac ou le foie, dont une partie a subi une ablation, ont la capacité interne de se reformer. En cas de disparition de l'estomac, une poche de substitution se formera spontanément qui accomplira vaille que vaille les fonctions de digestion de l'organe disparu. Les étoiles de mer sont capables de faire repousser tout leur corps à partir d'un bras.

Note : Mon collègue biologiste, qui a eu la gentillesse de relire ce travail, me précise que chez l'homme, seules les cellules souches ont cette capacité.

d) Une montre ne corrige pas les défauts dans la première formation par l'intervention des autres parties : un rouage intact est incapable de remplacer "spontanément" un rouage endommagé, alors que chez les êtres vivants organisés, un organe sain peut se substituer, dans une certaine mesure, à un organe défectueux.

e) "Une montre ne se répare pas d'elle-même lorsqu'elle est déréglée" : Kant évoque ici une dernière différence entre une machine et un être vivant organisé. Une montre n'est pas capable de se réparer elle-même, alors qu'un être vivant organisé dont un organe a été lésé en est capable. C'est ce que l'on appelle le phénomène de cicatrisation. Comme l'avait déjà remarqué Aristote, Le médecin (ou l'infirmier) peut favoriser ce phénomène, mais il ne fait qu'aider la nature à se réparer elle-même. On sait, par exemple, qu'une jambe ou un bras cassé, correctement immobilisés dans le plâtre ont le pouvoir, comme le dit Kant, de se "réparer eux-mêmes".

f) Un être organisé (vivant) possède en soi une force formatrice qui organise les matériaux.

Le point commun, selon Kant, entre un être organisé et une machine est l'existence, dans les deux cas, d'une force motrice, une capacité de se mouvoir.

La différence entre un être organisé et une machine c'est que l'être organisé possède, outre une force motrice, une force formatrice. 

Il est impossible d'expliquer cette force formatrice par la seule faculté de se mouvoir car la force formatrice a, de surcroît,  la capacité d'organiser les matériaux. 

Note : Mon collègue biologiste me précise que cette particularité des êtres vivants  s'explique par la synthèse des protéines à partir des acides aminés absorbés dans les aliments.

Selon Jacques Monod, l’une des propriétés remarquables d'un être vivant est que l'émetteur de l'information exprimée dans sa structure est toujours un objet identique au premier. En d'autres termes, une montre ne peut pas produire une autre montre, mais un être vivant organisé peut en engendrer un autre, mais toujours de la même espèce : un chat ne peut pas ne pas engendrer un chat, un être humain un autre être humain... Cette propriété se nomme reproduction invariante ou simplement invariance.

Notes : Mon collègue biologiste me précise que le phénomène était généralement admis du temps de Kant (mais pas à la Renaissance, comme en témoigne Ambroise Paré, auquel s'oppose cependant Montaigne), mais qu'il est demeuré inexpliqué jusqu'à la découverte de l'ADN au début du XXème siècle.

Note : François Jacob met en évidence quatre étapes de l'évolution vers la biologie moderne (la pensée de la Renaissance et de l'âge baroque étant caractérisée par l'analogie universelle :1) au début du XVIIème siècle : la structure d'ordre un : l'agencement des surfaces visibles ; 2) à la fin du XVIIIème siècle, la structure d'ordre deux : l'organisation qui sous-tend organes et fonctions et finit par se résoudre en cellules ; 3) au début du XXème siècle, la structure d'ordre trois : les chromosomes et les gènes ; 4) au milieu du XXème siècle, la structure d'ordre quatre : la molécule d'acide nucléique, sur quoi reposent aujourd'hui la conformation de tout organisme, ses propriétés, sa permanence à travers les générations.

Kant évoque également deux autres caractères du vivant : la téléonomie et la morphogenèse autonome. Les êtres vivants se distinguent de toutes les autres structures de tous les systèmes présents dans l'univers par une propriété appelée "téléonomie".

La téléonomie est la propriété des objets doués d'un projet qu'ils représentent dans leur structure et accomplissent dans leurs performances.

La téléonomie est une condition nécessaire, mais non suffisante car elle ne propose pas de critères objectifs permettant de distinguer les êtres vivants eux-mêmes des artefacts, produits de leur activité.

La structure macroscopique d'un artefact (une montre, un rayon d'abeille, un barrage construit  par des castors, une hache paléolithique, un vaisseau spatial...) résulte de l'application aux matériaux qui le constituent de forces extérieures à l'objet lui-même.

La structure d'un être vivant résulte d'un processus totalement différent en ce qu'il ne doit presque rien à l'action des forces extérieures, mais tout à des interactions "morphogenétiques" internes à l'objet lui-même :

"L'organisme est une machine qui se construit elle-même. Sa structure macroscopique ne lui est pas imposée par l'intervention de forces extérieures. Elle se constitue de façon autonome, grâce à des interactions constructives internes. Toute performance ou structure téléonomique (orientée vers une fin) d'un être vivant, quel qu'il soit, peut en principe être analysée en termes d'interactions stéréospécifiques d'une, de plusieurs ou de très nombreuses protéines." (Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité)

"Par le caractère autonome et spontané des processus morphogenétiques qui constituent la structure macroscopique des êtres vivants, ceux-ci se distinguent absolument des artefacts, aussi bien d'ailleurs que de la plupart des objets naturels (à l'exception des cristaux) dont la morphologie macroscopique résulte en large part de l'action d'agents externes." (ibidem)

L'entendement cherche à comprendre "cette qualité insondable", comme dit Kant (Critique de la faculté de juger, §65),  qui consiste à créer des objets doués d'un projet qu'ils représentent dans leur structure et accomplissent dans leurs performances (téléonomie) qui ne doit presque rien à l'action des forces extérieures, mais tout à des interactions morphogenétiques internes à l'objet lui-même (morphogenèse autonome), l'émetteur de l'information exprimée dans sa structure étant toujours un objet identique au premier (invariance reproductive).

Il a recours au raisonnement par analogie, c'est-à-dire qu'il va du connu (l'art, la vie) à l'inconnu (le pouvoir organisateur de la nature) dans l'espoir que l'inconnu ressemble au connu : cette qualité insondable de la nature est soit un "analogon de l'art" : ses productions sont à la nature ce que les œuvres d'art sont à l'artiste (ou à l'artisan), soit un "analogon de la vie".

Mais l'analogie entre l'artisan (ou l'artiste) et la nature, par exemple un horloger si l'on reprend l'exemple donné par Kant dans ce texte, n'est pas satisfaisante car la puissance formatrice des êtres organisés n'est explicable ni par la seule faculté de se mouvoir comme les rouages d'une montre, ni par l'action d'un agent extérieur qui serait à la nature ce que l'horloger est à la montre.

La biologie ne peut donc ni réduire le vivant à une machine, ni proposer une explication anthropomorphique de la nature en cherchant à comprendre la finalité interne du vivant à partir de la finalité externe de l'action humaine. 

 

 

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