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Le Rouge et le Noir ou les tribulations du désir
Le Rouge et le Noir ou les tribulations du désir

L'auteur : 

Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, né le 23 janvier 1783 à Grenoble et mort le 23 mars 1842 dans le 2ème arrondissement de Paris, est un écrivain français, connu en particulier pour ses romans Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme.

L'oeuvre : 

Fils de charpentier, Julien Sorel est trop sensible et trop ambitieux pour suivre la carrière familiale dans la scierie d’une petite ville de province. En secret, il rêve d’une ascension similaire à celle de Napoléon Bonaparte. Julien trouve une place de précepteur dans la maison du maire, Monsieur de Rénal, et noue une relation interdite avec son épouse. Jusqu’au bout, Julien Sorel verra ses ambitions contrecarrées par ses sentiments, qui le conduiront à sa perte.

Le texte : 

"Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait. D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne. de grands hêtres s'élevaient presque aussi haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu impossible de s'arrêter.

Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens de chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit sourire, elle peignait la position qu'il brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme.

Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût oublié lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l'ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi ! plus de cinquante écus par an ! Un instant auparavant je m'étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour ; la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches.

Julien debout sur son grand rocher regardait le ciel, embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans un champ au-dessous du rocher ; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L’œil de Julien suivait machinalement l'oiseau de proie ; Ses mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement.

C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne ?

Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830 (l, 10)

Question :

Comment les indications concernant la personnalité de Julien Sorel sont-elles mises en valeur par le récit ?

Eléments de réponse :

Julien est un passionné : "bouillant de colère" (l.2). Il est également changeant, puisqu'il passe  en une heure de la colère à la sérénité, ce qui est un signe d'émotivité. Il est orgueilleux, susceptible, rancunier : il en veut à Monsieur de Rênal qu'il considère comme un rival plutôt qu'un employeur. Il est en effet son rival, puisqu'ils aiment la même femme. Julien est porté vers les amours interdites, anticonformisme qui causera sa perte.

Julien a une tendance à la contemplation, il est sensible à la beauté de la nature ; le narrateur écrit "il fut presque sensible" : Julien est en lutte contre lui-même, contre ce qu'il considère comme des faiblesses : les sentiments, les émotions, l'amour, l'admiration, tout ce qui pourrait le placer dans un état de faiblesse vis-à-vis d'une femme (d'abord Madame de Rênal, ensuite Mathilde de la Môle), ou même de la Nature.

Vis-à-vis des femmes, il ne faut jamais montrer les sentiments que l'on éprouve et toujours faire croire que l'on aime moins que l'on est aimé. Il s'agit là, chez Julien, d'une véritable stratégie amoureuse : "l'ascèse pour le pouvoir".

Dans ce texte, les choses sont vues tantôt du point de vue de Julien (focalisation interne), tantôt du point de vue du narrateur (focalisation externe ou omnisciente).  On parle de "polyphonie énonciative" et il n'est pas toujours facile de démêler la voix du personnage de celle du narrateur.

Julien est finalement plus sensible qu'il ne le voudrait à la beauté de la nature, à sa grandeur, à son caractère "sublime", démesuré, conception héritée de Jean-Jacques Rousseau dont Julien est un grand lecteur, et propre au romantisme.

Julien tantôt cède à l'admiration qu'il éprouve, tantôt la combat car la nature rappelle à l'homme sa petitesse. La vie humaine est éphémère, alors que la nature semble éternelle. Un jeune homme qui veut être Napoléon n'aime pas qu'on lui rappelle son insignifiance.

Julien "se met à monter". L'ascension de la montagne est une métaphore de l'ambition sociale. Julien gravit la montagne comme on gravit les échelons de la société, passant du peuple à l'aristocratie, de la scierie de son père aux salons du Faubourg Saint-Germain.

Il recherche la difficulté car pour lui, un résultat obtenu sans effort et sans obstacles n'a pas de valeur : "Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens de chèvres, il se trouva debout sur un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes" (l.9-11)

Julien emprunte  "le sentier de chèvres", métaphore de l'obstacle le plus infranchissable. Julien n'est pas masochiste, pour autant que le masochiste recherche la souffrance pour elle-même, ce dont on peut douter ; c'est bien la réussite qu'il recherche, mais c'est la nature même de son désir, plus que les "circonstances", qui le vouent à l'échec, à la solitude, à la souffrance et finalement à la mort.

Mais Julien ne trouvera la paix que lorsqu'il sera parvenu au sommet de la montagne, dominant la nature et les hommes.

Julien a le sentiment de ne pas être un homme comme les autres. Il entend affirmer son originalité, sa supériorité, sa différence, son génie.

Mais le narrateur n'est pas caricatural. Julien est capable d'une certaine ironie vis-à-vis de lui-même, il est donc plus orgueilleux que vaniteux, comme d'autres personnages du roman,  parce qu'il est intelligent bien qu'il n'échappe pas à la vanité, parce que l'intelligence n'en prémunit pas totalement, mais en limite seulement les effets les plus ridicules aux yeux des autres. Il a tout de même un peu de recul, de lucidité sur lui-même, il n'est pas toujours et totalement dupe de ses aspirations.

"L'air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme" (l.11-12) : ce passage préfigure la fin du roman, lorsque Julien fait l'expérience de la désillusion et découvre paradoxalement, en prison, une forme de sérénité et de liberté à travers ce qu'il faut bien appeler une "expérience d'éveil".

Une expérience d'éveil n'est pas nécessairement de l'ordre du religieux. Julien envisage un temps de se faire prêtre par ambition sociale, la religion (le goupillon) étant un des deux piliers, à cette époque-là,  de l'ordre social, avec l'armée (le sabre), d'où l'un des sens possible du titre du roman : Le Rouge (l'armée) et le Noir (la religion).

Mais se faire prêtre par ambition est une imposture qui n'a rien à voir avec une expérience spirituelle. L'ambition religieuse est plus naïve qu'hypocrite chez Julien, qui imite, là encore, un jeune prélat qu'il surprend devant un miroir en train de se regarder, comme un comédien,  donnant la bénédiction aux fidèles et dont les manières le charment.

Certes, la veine satirique du narrateur n'épargne ni le clergé local, ni les notables de Verrières et Julien a raison de les voir dans toute leur médiocrité, leur vanité, leur bêtise et leur bassesse, mais son tort est de vouloir, tout en se considérant comme au-dessus d'eux "au sommet de la montagne", de se mettre à leur niveau en rivalisant avec eux et cherchant une reconnaissance qu'ils ne sont pas désireux de lui vouer parce qu'ils en sont incapables et qu'ils lui refusent non par mauvaise volonté, mais pour ainsi dire "mécaniquement", par le simple fait qu'ils détiennent ce qu'il n'a pas et qui ne peut ni se donner, ni se partager et qu'ils ont, en tout état de cause, le pouvoir de l'ignorer. On n'apprend jamais assez tôt que le désir finit toujours par se heurter à la vaste indifférence du monde.

Au moins y a-t-il plus d'authenticité dans l'ambition militaire, d'abord parce qu'elle est rarement comblée, ensuite parce qu'elle affronte de vrais dangers, y compris la mort. Mais ce ne sont ni le danger, ni la mort que recherchent Julien, mais le prestige de l'uniforme.

Ce passage témoigne du fait que Julien n'est pas un ambitieux vulgaire, qu'il a une certaine noblesse d'âme et des aspirations éthiques et spirituelles. Il montre également que Julien est en proie à des aspirations contradictoires : l'aspiration à "monter socialement" (la transcendance déviée) et l'aspiration à "monter humainement et spirituellement", à devenir un être humain pleinement réalisé.

Stendhal montre que cette aspiration est la même (c'est la même montagne et le même désir d'ascension), mais qu'elle s'applique à des réalités différentes. Pour paraphraser Chesterton, "pour être l'homme le plus puissant du monde, il faut être assez intelligent pour y prétendre, mais assez bête pour le vouloir", et Julien est tout sauf bête. D'où sa difficulté à choisir.

Julien est finalement plus sensible qu'il ne le voudrait à la beauté de la nature, à sa grandeur, à son caractère sublime, démesuré, qui préfigure, à ses yeux, un destin hors norme : "d'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne", "de grands hêtres s'élevaient presque aussi haut que ces rochers", grandes roches", debout sur un roc immense", "l'air pur de ces montagnes élevées", "debout sur son grand rocher", "Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays", "décrivant en silence ses cercles immenses"... le paysage relève de la catégorie du "sublime". Comme concept esthétique, le sublime désigne une qualité d'extrême amplitude ou de force, qui transcende le beau. Le sublime est lié au sentiment d'inaccessibilité (vers l'incommensurable). Comme tel, le sublime déclenche un étonnement, inspiré par la crainte ou le respect. Kant estime que la beauté n’est pas l’unique valeur esthétique. Le "sublime" apparaît au XVIIIème siècle et appartient à la sensibilité préromantique et romantique. Il s'oppose aux valeurs classiques de mesure, de raison, de proportion, de symétrie. Le paysage environnant est à l'image de l'ambition démesurée de Julien

Julien est calculateur. Il se veut stratège, comme son modèle Napoléon. Il réfléchit constamment sur lui-même, sur ses motivations, sur ses chances de réussite, sur les moyens qu'il doit mettre en oeuvre pour parvenir à ses fins. Il analyse en psychologue la réaction des autres. Il cherche à comprendre leurs mobiles.

Ainsi, se demande-t-il pourquoi M. de Rênal lui propose un salaire considérable de cinquante écus par mois et finit-il par comprendre qu'il est devenu l'enjeu d'une "rivalité pour le prestige" entre Monsieur de Rênal et un autre notable de Verrières, Vallenod,  qui se conduisent un peu comme ces spéculateurs qui se battent pour la possession d' un objet d'art, chacun le voulant comme précepteur pour ses propres enfants pour que l'autre en soit privé.

Le ressentiment de Julien vis-à-vis de Monsieur de Rênal semble à première vue plus politique qu'individuel : "Le maire de Verrières était bien toujours à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût oublié lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. (l.14-16)

Etant donné la tonalité ironique du passage, on peut se demander si le narrateur n'a pas recours ici à la polyphonie énonciative (superposition de la voix du narrateur à celle du personnage) pour suggérer le fait que sous l'indifférence apparente (celle qu'il voudrait conserver) de Julien  se cache  en réalité une "fascination pour le rival", une jalousie persistante, plus individuelle que politique. Ce n'est pas que Julien est un être double, c'est qu'il est aveuglé par une forme de désir  qui le dédouble.

Julien est persuadé que les autres (M. de Rênal, Vallenod, le préfet Mangiron, la bourgeoisie de Verrières, le clergé local...) l'envient et cherchent à lui faire obstacle, que dans un autre contexte social et historique, par exemple celui de l'Empire où le mérite, selon lui, était mieux reconnu, il pourrait accéder à un statut social plus élevé que celui auquel il peut prétendre sous la monarchie de Juillet. Mais à plusieurs reprises, c'est Julien qui se porte tort à lui-même en renonçant à une position que personne ne lui dispute et qui lui permettrait d'accéder à une indépendance dont, en réalité, il ne veut pas.

Il y a toujours deux façons de présenter un échec. Soit on l'impute à la médiocrité, à l'égoïsme et/ou à la méchanceté des autres, soit on se remet en cause. Dans le premier cas, les raisons de l'échec sont liées à des conditions extérieures et on s'exonère de ses responsabilités (ce sont les autres qui sont responsables) : c'est l'attitude de Julien, c'est la conception "romantique" de la vie. Dans le second cas, on fait, comme on dit, "la part des choses". Comme le dit Descartes dans Le discours de la méthode, résumant l'éthique des stoïciens : "Et je tâchais à me vaincre plutôt que la fortune et à changer mes désirs que l'ordre du monde".

Stendhal ne dit jamais au lecteur ce qu'il doit penser. Il nous donne, ou feint de nous donner, des raisons d'adopter la vision du monde de Julien, mais il nous permet aussi d' estimer que Julien est totalement ou en partie responsable de ce qui lui arrive. 

La première lecture est celle du "mensonge romantique". La deuxième lecture, celle de la "vérité romanesque",  est très probablement celle que Stendhal voudrait partager à ces "happy few" dont il disait qu'il ne serait compris que cinquante ans après sa mort.

Julien se veut indépendant, détaché, supérieur aux autres, alors qu'il en est terriblement dépendant.

Julien est bien un fils de la Révolution française et de "la funeste passion de l'égalité" (Tocqueville). Sous l'Ancien Régime, les "ordres" sont strictement délimités et aucune concurrence ne peut exister entre la noblesse et le  tiers état. Mais, comme l'a montré René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque, la disparition des ordres et le rapprochement des conditions sociales ouvre une ère de concurrence généralisée entre les individus, fondée sur la notion de "mérite", dont nous ne sommes d'ailleurs pas encore sortis. Julien peut désormais, chose impensable auparavant, devenir le rival de M. de Rênal, puis le fiancé de Mathilde de la Môle.

Julien se veut l'émule de Napoléon, mais il ne peut être son rival car outre le fait que Napoléon est mort au moment où se déroule l'action du roman, la distance entre les deux hommes est trop grande. René Girard parle de "médiation externe".

Mais le "médiateur" s'est dangereusement rapproché en la personne notamment de M. de Rênal. Le rapport entre les deux hommes relève cette fois-ci de la médiation interne, c'est-à-dire de la rivalité autour du même objet, cet objet tirant sa valeur de cette rivalité même.

Toutefois le choix malencontreux de Napoléon comme modèle (médiateur externe) aggrave les effets négatifs de la médiation interne (la rivalité avec le modèle-obstacle) en exacerbant son ressentiment et son  sentiment d'impuissance.

Le dernier paragraphe du texte nous montre Julien "debout sur son grand rocher" comme Napoléon à Sainte-Hélène et regardant le ciel, embrasé par un soleil d'août, comme le même Napoléon à Austerlitz, comme un raccourci de la carrière de l'empereur.

Il vient de remporter une victoire (et même deux) comme son héros et son modèle. Il est seul comme lui et il domine à la fois le paysage ("il voyait à ses pieds vingt lieues de pays") et les hommes. Même le chant des cigales semble célébrer sa victoire.

Le rapprochement entre Julien et Napoléon  passe par l'évocation d'un épervier "décrivant en silence ses cercles immenses". L'épervier est un "oiseau de proie", comme l'aigle, symbole de l'empire napoléonien, qui figurait sur les étendards de la Grande Armée. 

Julien rêve de devenir, comme cet épervier (un petit aigle, un aiglon) et comme cet aigle, d'acquérir leurs mouvements "tranquilles et puissants", d'accéder à la plénitude ontologique dont ils sont l'image. Stendhal répète deux fois le verbe "envier" : "il enviait cette force, il enviait cet isolement" (l.28), pour bien marquer le désir de leur ressembler en s'appropriant leur autonomie (leur auto-suffisance, leur "plénitude ontologique apparente") et leur puissance. L'envie, la rivalité issue de l'imitation, sont le ressort caché de la plupart des conduites de Julien, lors même qu'il croit à la spontanéité de ses désirs et entend être ineffablement  lui-même et ne ressembler à personne.

Stendhal cesse d'avoir recours à la caractérologie individuelle comme le faisait Balzac (admettons que Julien soit un "passionné" : émotif, actif, secondaire comme l'était Napoléon, mais ce n'est guère plus éclairant que l'astrologie), et renonce au postulat d'une essence individuelle immuable pour mettre en lumière un processus intersubjectif universel (et donc dans lequel le lecteur lui-même peut se reconnaître) qui éclaire le schéma actanciel, les relations entre les personnages, le comportement des personnages les uns par rapport aux autres (de Julien vis-à-vis de M. de Rênal, de ce dernier vis-à-vis de Vallenod et réciproquement, de Mme. de Rênal vis-à-vis de Mathilde, etc.)

On peut chercher dans une lecture rétrospective des éléments de réponse à la question de savoir ce qui a fait de Julien un meurtrier. La psychanalyse : le père brutal et borné, la mère disparue (on n'en parle pas dans le roman)...  peut expliquer en partie la fragilité de Julien, sa recherche éperdue d'une plénitude ontologique et sa dépendance vis-à-vis des femmes.

NB : dans la perspective d'une articulation entre la théorie freudienne et l'anthropologie girardienne, on peut avancer que des rapports "déficients" au père et/ou à la mère dans la prime enfance décuplent les effets (et les dangers) du désir mimétique et de la fascination pour le "rival-obstacle". L'exemple de Dostoïevski est particulièrement frappant à cet égard.

Epouser Mathilde de la Môle, ce n'est pas seulement assouvir ses ambitions sociales, c'est aussi combler son manque affectif avec le "bon père" que Julien n'a pas eu. La lettre de dénonciation écrite par Mme. de Rênal, sous l'influence de son confesseur va ruiner ses espoirs. D'où son violent ressentiment envers son ancienne maîtresse, que Julien percevait jusqu'alors comme une figure maternelle positive, une "bonne mère" qui se transforme soudainement en "mauvaise mère", une opposante qui fait obstacle à son bonheur, après avoir été une adjuvante.

"C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne ?" Julien fait allusion à la trajectoire de Napoléon : après la bataille d'Austerlitz, l'empereur est au sommet de sa gloire. Puis viendront, dix ans plus tard,  la guerre d'Espagne et la campagne de Russie. La "destinée de Napoléon fut de connaître successivement l'ascension, la gloire, la défaite, l'exil et la captivité.

Ce passage est une mise en abyme du roman : Julien se demande si cette destinée sera la sienne.  Et en effet elle le sera.

 

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