Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Gustav Meyrink, Le Golem : "Eveil"

"... Hillel dut deviner ma pensée, car il sourit avec bienveillance tout en m'aidant à me lever de ma civière, me désigna un fauteuil et déclara :

"Il n'y a en effet rien d'étonnant à cela. Seuls les sortilèges - les kichouph - font naître la crainte dans le coeur des hommes ; la vie gratte et brûle comme une haire, mais les rayons lumineux du monde spirituel sont doux et chauds".

Je me tus, ne trouvant rien à lui répondre. Il semblait d'ailleurs n'attendre aucune réplique de ma part, car il s'assit en face de moi et enchaîna aussitôt, très serein : "Un miroir d'argent lui-même, s'il pouvait éprouver des sensations, ne souffrirait qu'au moment du polissage. Une fois lissé et brillant, il renvoie toutes les images qui tombent sur lui sans peine ni émotion." Il ajouta doucement :

"Heureux l'homme qui peut dire : "J'ai été poli."

Il resta un instant plongé dans ses réflexions et je l'entendis murmurer une phrase en hébreu : בעזרתך יש לי ביטחון נצחי

"Lishouosècho Kiwisi Adoshem." (En ton secours j'ai confiance, Eternel). Puis de nouveau sa voix sonna clair à mes oreilles : 

"Tu es venu à moi profondément endormi et je t'ai réveillé.

Dans le psaume de David il est écrit :

"Alors j'ai parlé en moi-même : voici que je commence : c'est la droite de Yahveh qui a opéré ces changements."

Quand les hommes se lèvent de leur couche, ils croient avoir secoué le sommeil et ne savent pas qu'ils sont victimes de leur sens, qu'ils vont être la proie d'un autre sommeil, bien plus profond que celui auquel ils viennent d'échapper. Il n'est qu'un éveil véritable et c'est celui dont tu t'approches maintenant.

Si tu en parles aux hommes, ils te diront que tu as été malade parce qu'ils ne peuvent te comprendre. C'est pourquoi il est vain et cruel de leur en parler.

Ils passent comme un torrent -

Et sont comme un sommeil.

Tels une herbe qui se fanera bientôt -

Qui sera arrachée le soir et sèchera."

"Qui était l'étranger qui est venu me trouver dans ma chambre et m'a donné le libre "Ibbour" ? L'ai-je vu éveillé, ou en rêve ?

Je voulais poser ces questions à Hillel, mais avant que je n'eusse pu exprimer me pensée en mots, il m'avait répondu :

"Dis-toi que l'homme venu à toi et que tu appelles le Golem signifie l'éveil de ce qui est mort par l'esprit de vie le plus intime. Sur cette terre, les choses ne sont que des symboles éternels vêtus de poussière !

Toutes les formes que tu vois, tu les as pensées avec les yeux. Tout ce qui s'est cristallisé en une forme était auparavant un esprit."

Je sentais des idées autrefois ancrées dans mon cerveau s'en arracher et partir à la dérive, telles des nefs sans gouvernail sur une mer infinie.

Très calme, Hillel continuait :

"Celui qui a été éveillé ne peut plus mourir. Le sommeil et la mort sont une seule et même chose.

" - Ne peut plus mourir ?" une douleur sourde me saisit.

"Deux voies cheminent côte à côte : celle de la vie et celle de la mort. Tu as pris le livre "Ibbour" et tu as lu dedans. Ton âme a été fécondée par l'esprit de vie."

Tout criait en moi : "Hillel, Hillel, laisse-moi prendre le chemin de tous les hommes, celui de la mort !"

La gravité figea le visage de Schemajah Hillel.

"Les hommes ne prennent aucun chemin, ni celui de la vie, ni celui de la mort. Ils sont poussés comme la paille dans l'orage. Il est écrit dans le Talmud : "Avant de créer le monde, Dieu tendit un miroir aux êtres ; ils y virent les souffrances spirituelles de l'existence et les délices qui les suivent. Les uns assumèrent les souffrances, mais les autres les rejetèrent et ceux-là Dieu les raya du livre des vivants."

"Mais toi, tu prends un chemin, tu le parcours parce que tu l'as librement choisi - même si tu ne le sais plus aujourd'hui, tu es appelé par toi-même. Ne t'afflige pas : quand vient la connaissance, le souvenir vient aussi, progressivement. Connaissance et souvenir sont une seule et même chose."

(Gustav Meyrink, Le Golem, "Eveil")

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :