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Le thème du passage : 

Le narrateur, qui est aussi l'auteur et le personnage principal du roman, évoque un épisode de son  enfance au cours duquel, injustement puni et enfermé dans une salle de classe désaffectée, il a découvert l'émerveillement de la lecture.

Le schéma narratif : 

1. Situation initiale : la punition - 2. la découverte du livre - 3. La lecture - Situation finale : la délivrance. La bousculade dans la cour ne fait pas partie du schéma narratif, mais explique la situation d'énonciation. Il faut la mentionner au début du commentaire ("que s'est-il passé avant ?").

Le schéma actanciel : Le récit comporte trois personnages : l'enfant (Jules Vallès, alias  Jacques Vingtras), le "petit pion" et le héros éponyme d'un célèbre  roman d'aventure de Daniel Defoé,  au XVIIIème siècle, Robinson Crusoé. Le petit pion joue d'abord un rôle d'opposant puisqu'il punit l'enfant et l'enferme dans une étude désaffectée qui ressemble à une prison. Il apparaît ensuite comme un adjuvant (involontaire), puisque le malheur de l'enfant va se transformer en bonheur après la découverte du livre. L'enfant est transporté par l'imagination sur l'île déserte qui constitue le décor du roman, "dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson". Jules Vallès montre que "l'identification au héros" est en réalité un compagnonnage.

Les registres :

Didactique : Dans le premier paragraphe, le narrateur explique pourquoi et comment  il a été puni.

Réaliste : la description de la salle de classe et des objets qui s'y trouvent : "murailles sales", "carte de géographie qui a la jaunisse", "un grand tableau noir où il y a des ronds blancs", la binette du censeur", pupitres vides", "une règle", "des plumes rouillées", "un bout de ficelle", "un petit jeu de dames", le cadavre d'un lézard", "une agate perdue"

Lyrique et poétique : le narrateur exprime des sentiments personnels à la première personne du singulier.

Comique : "entre les jambes d'un petit pion qui passait par là et qui est tombé derrière par-dessus tête", "la binette du censeur", "C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oublié, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés."

Pathétique : "J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse". L'enfant est rappelé à la réalité par son corps, alors que son imagination est ailleurs.

Dramatique : "Il m'a mis aux arrêts" ; - il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales...", "La faim me vient : j'ai très faim", "Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la salle de l'étude ?", "Comment faire du feu ?", "J'ai soif aussi"

Fantastique (subjectif) : "collé au flanc de Robinson", "en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne", "je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île", "et je vois se profiler la tête d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé !", "je me demande où je ferai pousser du pain", "vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ?", "Comment faire du feu ?"

Il n'y a pas d'hésitation herméneutique (Todorov), mais la dimension fantastique n'est pas non plus "objective" (Marie Shelley, Bram Stocker). On ne peut pas parler non plus de surnaturel. Le fantastique vient ici de la confusion qui s'opère entre la réalité (la salle d'étude) et la fiction (le livre) dans l'esprit du jeune Jacques Vingtras, caractéristique  de la lecture d'un roman d'aventures par un enfant (ou par un adulte qui retrouve son "âme d'enfant" !). Jacques est tantôt dans la salle d'étude et tantôt dans le roman Robinson Crusoé.

Tout se passe comme si c'était par la "fente" du mur de l'étude que le fantastique (la fiction) faisait irruption dans le réel, comme si le livre provenait d'une quatrième dimension. La découverte du livre est présentée, en effet, comme un "miracle tombé du ciel".

On ne peut manquer de s'interroger sur l'étrangeté de la  présence de ce livre dans cette étude et dans cet endroit et peut-être aussi, au moins sur ce point, sur la réalité du souvenir.

Pourquoi le livre a-t-il été glissé dans le mur et non, par exemple, déposé dans un pupitre ? Par qui a-t-il été déposé ou caché ? La présence du livre dans la "fente" du mur, ni tout à fait à l'intérieur, ni tout à fait à l'extérieur, comme en dehors de l'espace, a de toute évidence, une signification symbolique.

S'il fallait établir un parallèle avec une oeuvre fantastique, ce serait plutôt avec Le Golem de Gustav Meyrink, roman d'apprentissage d'un homme plus âgé, où il est bien fait référence à la légende du golem, mais où le golem n'apparaît pas sous sa forme légendaire, mais symbolise l'éveil du personnage, la découverte de la vie de l'esprit, qu'Emmanuel Lévinas appelle "l'évasion hors de l'Etre".

Le point de vue narratif : 

Le texte est écrit à la première personne du singulier et les choses sont vues à travers le regard de l'enfant.

Les types de textes : 

On trouve les trois types de textes : descriptif : "Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue" ;  narratif : "Je m'écorche les ongles à essayer de le retirer" et des paroles rapportées qui évoquent les pensées de l'enfant : "Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? - Quelle heure est-il ?

Les champs lexicaux : 

L'enfermement : "aux arrêts", "enfermé", "clef", "murailles", "Clic, clac !", "serrure", "oublié"

Le néant : "vide", "noir", "vides", "Rien", "cadavre"

L’école : "puni", "grand", "pion", "étude", "carte de géographie", "tableau noir", "censeur", "pupitre", "élèves", "règle", "plumes", "livre", "règle"

La souffrance : "je m'écorche les ongles", "cou brisé", "nuque qui me fait mal", "poitrine creuse"

La lecture : "livre", "dos", "volume", "lire", "lignes", "mot", "chapitres"

La nature : "lune", "ciel", "oiseaux", "île", "peuplier", "feu", "bananes", "limons"

Les figures de style : 

Hyperboles : "il m'a mis aux arrêts" (expression militaire), "j'ai le cou brisé", "remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du cœur", "je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île", "l'éternelle solitude"

Comparaison : "et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé"

Métaphore (animalisation) : "et en ce moment où la lune là-bas montre un bout de corne". La métaphore de la corne renforce la dimension exotique du passage.

Métonymies : "dans ce livre" (pour "dans cette histoire"), "je me demande où je ferai pousser du pain (pour "du blé")

Personnification : "une carte de géographie qui a la jaunisse"

Énumération : "rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue"

Anaphore : "sans lever la tête, sans entendre rien"

Chiasme : "je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes"

Onomatopée : "Clic, clac !"

Les temps et les modes : 

Passé composé : "J'ai été puni", "qui est tombé derrière par dessus tête", "il s'est fait une bosse affreuse", "le pion s'est fâché", "il m'a mis aux arrêts", "il m'a enfermé dans une étude vide", les élèves ont déménagé", "je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête"

Imparfait : "un petit pion qui passait par là", "tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes", "Ah ! lui, il avait des limons frais !"

L'alternance passé composé/imparfait évoque des événements antérieurs dont certains expliquent la situation présente et ancre le récit dans la situation d'énonciation.

Par le jeu du présent de narration et le biais de l'autofiction, la situation d'énonciation n'est pas celle de l'auteur (Jules Vallès), mais celle de l'enfant qu'il était, surnommé "Jacques Vingtras" et à la place duquel l'auteur se remet, permettant ainsi au lecteur de devenir, par une double mise en abyme (Robinson Crusoé, "roman dans un roman"), un autre Jacques Vingtras, l'écriture fracturant la prison du temps, comme la lecture fracture le mur de l'étude.

Présent : "qui a la jaunisse", "où il y a des ronds blancs", "je vais d'un pupitre à l'autre", "ils sont vides", "j'en vois le dos", "je m'écorche les ongles", j'y arrive", "je tiens le volume et je regarde le livre", il est nuit", je m'en aperçois tout d'un coup", "combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre", "quelle heure est-il "je ne sais pas", "mais voyons si je puis lire encore !", "je frotte mes yeux", "je tends mon regard", "les lettres s'effacent", "les lignes se mêlent", "je saisis encore le coin", "j'ai le cou brisé", la nuque qui me fait mal", "et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne", "je fais passer" dans le ciel tous les oiseaux du ciel", "je vois se profiler", "je peuple l'espace vide de mes pensées", "je rêve à l'éternelle solitude", "je me demande", "la faim de vient", "j'ai très faim", "vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ?", "j'ai soif aussi", "j'adore la limonade".

Le présent de narration ancre le récit dans la situation d'énonciation, rend l'action plus vivante, abolit la distance entre le temps de l'écriture et le temps du récit et fait voir les choses directement à travers le regard de l'enfant en permettant au lecteur de s'identifier à lui.

Futur : "Et je me demande (présent de narration) où je ferai pousser du pain"

Niveaux de langue :

familier : "tombé derrière par-dessus tête", "pion", "binette du censeur" : ces expressions appartiennent à l'argot des écoliers de l'époque. 

courant : "J'ai été puni un jour", "il s'est fait une bosse affreuse"

soutenu : "Il m'a mis aux arrêts", "en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne", "dévoré par la curiosité", "je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes", "je vois se profiler la tête longue d'un peuplier", "je rêve de l'éternelle solitude", "vais-je être réduit à manger ces rats...?"

Structure des phrases :

Le texte comporte une majorité de phrases simples : propositions indépendantes, coordonnées ou juxtaposées en asyndète. Quelques subordonnées relatives et des phrases nominales : "Dans une fente, un livre", "Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.", "comment faire du feu ?", "Pas de bananes", "Clic, clac !", 

Le style est très simple, volontairement dépouillé, d'une grande modernité. 

Types de phrases :

Phrases déclaratives : "Il est nuit" 

Phrases exclamatives : "Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore !" (ponctuation expressive)

Phrases interrogatives : "Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ?"

Modalisation :

"petit pion", "bosse affreuse", "murailles sales", "une carte de géographie qui a la jaunisse", "un grand tableau noir où il y a des ronds blancs", "la binette du censeur", "Rien", "le cou brisé", "dévoré par la curiosité", "collé aux flancs de Robinson", "pris d'une émotion immense", "remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du cœur", "l'éternelle solitude", "j'ai très faim", "réduit à manger", "Ah ! lui, il avait des limons frais !", "J'adore la limonade".

Introduction (possible) :

Il est rare que l'on se souvienne de sa première expérience de lecteur. Ce n'est pas le cas du narrateur-auteur dans cet extrait de L'Enfant, premier tome d'une trilogie autobiographique (L'Enfant, L'Etudiant, L'Insurgé) de Jules Vallès, alias Jacques Vingtras (1832-1885), journaliste, écrivain et homme politique français, fondateur du journal "Le Cri du Peuple" et élu de la Commune de Paris en 1871.

Le narrateur, qui est aussi l'auteur et le personnage principal du roman, évoque dans ce passage un épisode de son  enfance au cours duquel, injustement puni et enfermé dans une salle de classe désaffectée, il a découvert l'émerveillement de la lecture.

Comment le narrateur fait-il partager au lecteur son expérience ?

Nous étudierons dans une première partie la dimension prosaïque du début et de la fin du passage (le retour à la réalité), puis la découverte du livre et l'effet "magique" qu'il produit sur le personnage et enfin l'effacement de la différence entre la situation réelle du personnage et l'univers du livre.

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