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Claudio Magris, Berggasse, 19
Claudio Magris, Berggasse, 19

"Lors du long voyage qui le conduit des sources du Danube à son embouchure, Claudio Magris (né à Trieste en 1939) fait une longue halte à Vienne. Mais au lieu de prendre exclusivement en considération les monuments et les hauts lieux qui rappellent sa grandeur révolue, il y fait des promenades aléatoires et plusieurs pélerinages (ceux des affinités électives) qui l'entraînent devant la demeure de Sigmund Freud, ce médecin venu de Moravie pour jeter les fondements d'une science nouvelle qui est aussi un nouvel entendement de l'esprit humain.

Le Musée Sigmund Freud à Vienne est un musée fondé en 1971 qui couvre l'histoire de la vie de Sigmund Freud. Il est situé dans le quartier Alsergrund, Berggasse 19. En 2003, le musée a été confié à la nouvelle fondation Sigmund Freud, qui a depuis reçu l'ensemble du bâtiment en dotation (source : wikipedia traduit de l'anglais)

"Quand il y était lui presque personne n'y allait, et maintenant tout le monde y va - me dit le chauffeur de taxi qui me conduit à la maison et au cabinet de Freud. Ces pièces sont célèbres, et moi-même je m'y suis déjà souvent rendu, mais chaque fois ça me fait une profonde impression, on perçoit dans cette ambiance le respect et la paternelle mélancolie avec lesquels ce monsieur du XIXème siècle a franchi l'Achéron. Dans l'entrée il y a sa canne et son chapeau, comme si Freud venait juste de rentrer ; il y a sa trousse de médecin, un sac de voyage et un flacon gainé de cuir, la gourde qu'il emportait avec lui dans les promenades en forêt qu'il aimait faire avec une régularité méticuleuse de père de famille.

Les photographies et les documents qui encombrent le cabinet proprement dit, portraits de Freud et des autres fondateurs de la nouvelle science ou éditions des oeuvres célèbres, ne sont qu'une banale illustration ; car ce n'est plus là le cabinet de Freud, c'est un musée didactique de la psychanalyse, elle-même déjà presque réduite à ces quelques formules stéréotypées dont plus aucun discours ne saurait désormais se passer.

Mais dans la petite salle d'attente il y a quelques livres de la vraie bibliothèque de Freud : Heine, Schiller, Ibsen, les classiques qui lui avaient enseigné la discrétion, la rigueur et l'humanitas indispensables pour descendre aux enfers. Cette canne et cette gourde disent toute la grandeur de Freud, son sens de la mesure et son amour de l'ordre, la simplicité d'un homme détaché et serein qui - alors qu'il s'enfonce dans les remous des ambiguïtés humaines - apprend et enseigne à aimer encore davantage, avec plus de liberté, ces promenades en famille à la montagne.

De tout cela il n'est pas resté grand-chose dans les congrès de psychanalyse, où bien souvent des assertions nébuleuses, dénuées de fondement, et faisant fi de toute étude de structure, rabaissent la psychanalyse à une involontaire parodie d'elle-même, en appliquant le complexe d'Oedipe aux problèmes posés par le nettoiement urbain ou le serpent monétaire. Les héritiers de Freud, ce ne sont pas les idéologues fumeux qui arborent la psychanalyse comme on mâche un chewing-gum, mais ces thérapeutes qui, avec patience, aident quelqu'un à vivre un peu mieux. Cette modeste et rassurante trousse de cuir me fait penser à tous ceux auxquels je dois ce peu de sécurité que je possède, ce minimum indispensable d'aptitude à vivre avec mes obscurités.

Au bout de la Himmelstrasse, en un lieu dit de la forêt viennoise d'où l'on découvre un magnifique panorama et nommé Bellevue, un monument érigé en 1977 dit, non sans emphase : "C'est ici, le 24 juillet 1895, que le secret du rêve s'est dévoilé au docteur Sigmund Freud."

On rit à l'idée d'un certain Monsieur Secret, qui, tel un imposteur de comédie, jette son masque à la fin. Et on pense plus volontiers à ce paysage et à Freud qui le regardait, lisant dans les profils curvilignes de la ville lointaine une représentation des méandres intérieurs, jamais complètement explorés. dans cette formule pompeuse, ce qui touche, c'est le "docteur", ce "Doktor" évocateur de dignité académique, d'études austères et accomplies non sans fierté."

(Danube, traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, L'arpenteur  copyright Gallimard, 1988, in Le goût de Vienne, textes choisis et présentés par Gérard-Georges Lemaire, Mercure de France, 2003)

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