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Marc Richir, Le corps, Essai sur l'intériorité, Editions Hatier, Optiques philosophie, 1993

Dans ce texte extrait de son ouvrage : Le Corps, essai sur l'intériorité (chapitre II, "L'institution symbolique du corps : 2. La question de l'institution symbolique", p.30), Marc Richir, à la suite de Martin Heidegger ("La science ne pense pas.", in Essais et conférences), et de Edmund Husserl dans la Conférence de Vienne (lien ci-dessus)  à propos de la crise de la conscience (= humanité, raison, culture, science) européenne, souligne le fait que la science et la technique revendiquent le monopole de la "vérité" et évacuent la question du sens. Selon lui, "la phénoménologie par son attention à l'excès des questions de sens sur toute conversion en problèmes à résoudre, fait bien partie intégrante de l'histoire que nous sommes en train de vivre." 

"(...) Nous sommes peut-être, d'une certaine façon, arrivés à une sorte de terme avec l'objectivation du corps physique. Mais d'une certaine façon seulement, puisque la science objective n'est pas moins une institution symbolique que toute autre institution symbolique.

Si l'humanité a dû attendre le XVIIème siècle pour que s'amorce le mouvement et le développement des sciences objectives, ce n'est pas qu'elle aurait absurdement été, pendant des millénaires, plongée dans l'enfance ou la stupidité, mais c'est que, précisément au XVIIème siècle, s'est institué la science objective, et ce, de manière très particulière ou très singulière. Ce qui est le propre de son institution, c'est en effet cette sorte de foi qu'il n'y a pas, finalement, de question appelée à demeurer irréductiblement en excès sur tout problème à résoudre, donc une manière d'évacuation, de plus en plus délibérée, des questions de sens au profit de leur conversion en termes de problèmes à résoudre - avec ce corrélat que la découverte des bons termes, qui doit amener le problème à sa résolution, est la découverte de la vérité ultime et intangible.

Cela explique qu'il ne peut y avoir, a priori, pour la science objective, de "région" de l'être et de la vie qui puisse lui échapper, donc le fait que, à terme, la science objective, en se développant, non seulement envahit tout le champ du pensable et du praticable, mais le fait avec la prétention exclusive à la vérité.

L'articulation de la science objective avec les techniques de résolution qui, par la médiation de l'expérimentation, interviennent activement dans le cours des choses, a fait, en outre, que les développements des sciences objectives sont allés de pair avec une transformation technologique du monde qui nous entoure, mais aussi, c'est moins souvent remarqué, de nous-mêmes. C'est en ce sens que nous rencontrons aujourd'hui une sorte de terme.

Mais en un autre sens, dans le malaise que nous évoquons se trouve l'angoisse d'être broyés, avec le monde, dans la "machine" techno-scientifique". Et nous comprenons plus ou moins confusément, que cette institution est aveugle, et peut-être plus que les autres en ce qu'elle s'institue précisément, à partir de l'évacuation des questions de sens. 

Par là, celles-ci ressortent, de manière d'autant plus aiguë, avec la découverte qu'il y a sans doute toujours eu une dimension aveugle dans toute institution symbolique.

Aussi, par son attention, portée à l'excès des questions de sens sur toute conversion en problèmes à résoudre, la phénoménologie fait-elle bien partie intégrante de l'Histoire que nous sommes en train de vivre."

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