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Jean Dubuffet, Asphyxiante culture
Jean Dubuffet, Asphyxiante culture

Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, Les Editions de Minuit, 1986

L'auteur :

Jean Dubuffet (Le Havre, 31 juillet 1901, Paris, 12 mai 1985), est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d'un style d'art auquel il a donné le nom d'« art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s'être lui-même largement inspiré.

Le 20 octobre 1944, la première « exposition marquante » dans Paris libéré est celle de ses œuvres à la galerie René Drouin, alors qu'il n'est encore qu'un peintre inconnu, provoquant un véritable scandale. Il est aussi l’auteur de vigoureuses critiques de la culture dominante, notamment dans son essai, Asphyxiante culture (1968), qui crée une polémique dans le monde de l'art.

Quatrième de couverture :

"Lorsqu'en 1968 parut la première édition d'Asphyxiante Culture, Jean Dubuffet ne prenait pas en marche le train de la mode. Ses positions étaient anciennes, exprimées dès 1946 dans son Prospectus aux amateurs de tous genres

Aujourd'hui encore la culture institutionnalisée, publicitaire, continue de régner dans l'attente de cette autre, souhaitée par Jean Dubuffet, qui désignerait "l'actif développement de la pensée individuelle."

Dubuffet critique les "ready made" de Marcel Duchamp :

L'oeuvre et les idées de Jean Dubuffet ont exercé une influence presque aussi grande sur l'art contemporain que celles de Marcel Duchamp, que Dubuffet détestait comme le type même de l'artiste intellectuel :

"Le caractère de vase clos du corps culturel est bien illustré par la notion de découverte qui y règne et qui attribue grand mérite aux membres du collège auxquels est due la présentation à celui-ci d’œuvres auparavant connues et affectionnées depuis longtemps de personnes, sinon par tout le monde sauf par lui. On voit ainsi un intellectuel recueillir un immense succès pour avoir présenté au corps culturel émerveillé tel objet - urinoir, porte-bouteilles - que tous les plombiers et cavistes admiraient depuis cinquante ans. mais il ne vient à la pensée d'aucun que les plombiers et les cavistes aient eu là rôle de découvreurs. un intellectuel seul peut avoir ce rôle. Il est à remarquer que personne ne songe non plus un instant à s'enquérir du créateur originel de cet objet. Il est dans la pensée du collège culturel que tout ce qui lui est étranger n'est que masse inconsciente de rustres et de manants et que rien n'a proprement existence de ce qui n'est connu de  lui. L'existence des choses commence au moment qu'elles lui sont connues et qu'il leur délivre son label. Il les immatricule, leur confère carte d'identité. A considérer que, dans le domaine de l'art et des inclinations bien spontanées des humeurs, les choses n'ont de fraîcheur et vertu qu'aussi longtemps qu'elles n'ont pas reçu de nom, le collège culturel, dans son empressement à lourdement nommer et homologuer, remplit une fonction comparable à celle de l'épingleur de papillons. C'est le propre de la culture de ne pouvoir supporter les papillons qui volent. Elle n'a de cesse qu'elles les ait immobilisés et étiquetés." (p.55)

La nécessité vitale du désaccord culturel : 

"Il serait temps maintenant de fonder des instituts de déculturation, sortes de gymnases nihilistes où serait délivré, par des moniteurs spécialement lucides, un enseignement de déconditionnement et de démystification étendu sur plusieurs années, de manière à doter la nation d'un corps de négateurs solidement entraînés qui maintienne vivante, au moins en de petits cercles, isolés et exceptionnels, au milieu du grand déferlement général d'accord culturel, la protestation." (p.115)

Ce que l'on attend des artistes :

"On attend des artistes, à ce qu'il me semble, qu'ils fassent éclater ce système médiateur, si simplificateur, si appauvrissant. Qu'ils déchirent cette trame de notions et de formes reçues dans laquelle nous nous trouvons parqués, et dont nous sentons bien qu'elle est, en même temps qu'un agent de médiation, une taie qui nous aveugle. Et c'est pourquoi une production d'art qui ne met pas gravement la culture en procès, qui n'en suggère pas avec force l'inanité, l'insanité, ne nous est d'aucun secours." (p.123-124)

Mon avis sur le livre :

Paru pendant les événements de Mai 68, Asphyxiante culture reprend et développe les principales critiques que Dubuffet a exprimées, bien avant Mai 68, à l'égard de la culture dominante : elle "asphyxie" la pensée en distinguant entre les artistes et les autres hommes, entre ce qui est "culturel" de ce qui ne l'est pas, , en établissant des hiérarchies entre les œuvres d'art, en sacralisant les productions artistiques et culturelles, en affirmant que les "vraies" œuvres d'art ne se trouvent que dans les musées ou sur les murs des connaisseurs distingués et sont celles qui ont été reconnues comme telles par des  "experts" qui sont les seuls à pouvoir en juger correctement.

Cette idéologie "asphyxiante" doit disparaître pour faire place à la pensée et à la création individuelles, telles qu'elles s'expriment par exemple dans l'art brut.

S'appuyant sur l'exemple d'Adolf Wölfli, Dubuffet analyse la psychologie de l'artiste moderne, tiraillé entre le désir de montrer son oeuvre, même au prix de l'agression et du scandale et le refus individualiste  de tout contact.

Dubuffet se livre par ailleurs à une critique d'inspiration "bergsonienne" du "nominalisme" ambiant qui fige la réalité mouvante de la création en concepts culturels et confond les mots avec les choses.

Il dénonce également un nouvel académisme, l'académisme de la subversion, tout aussi ridicule et aussi stérile que l'ancien.

Les œuvres d'art ne sont pas des choses à regarder, mais des choses à vivre et à faire. Il faut changer le regard que nous portons sur elles : "c'est uniquement dans une production d'art la posture dont elle procède qui lui donne sa signification." (p.87)... Le fait d'être destinée à être regardé vide l'oeuvre d'art de tout caractère subversif. 

La création s'oppose à l’institutionnalisation qui est la force opposée à la pensée individuelle et à la vie, mais elle a besoin de l'institution comme le sportif a besoin de la force de gravité. 

La sédition se portait mieux au temps des contraintes. Les organismes culturels constituent le corps occulte des polices d'Etat. Le "ministère de la culture" limite bien davantage la liberté de création des artistes et le pouvoir subversif de l'art que ne le faisaient les anciennes contraintes.

"La culture en quête de norme pourchasse l'anormal, la création, à l'opposé, vise à l'exceptionnel, à l'unique." (p.93)

Pour Dubuffet, le Beau qui représente la valeur suprême pour la culture dominante est conventionnel, culturel. L'art n'a pas vocation à produire du Beau, c'est-à-dire de la norme. 

Une oeuvre d'art n'a pas de sens en dehors du contexte historique, sociologique, idéologique, dans lequel elle a été produite. Pour Dubuffet, les occidentaux ne peuvent pas apprécier correctement ce qu'ils appellent les "arts premiers" parce que le regard qu'ils  portent  sur ces créations est faussé par la culture occidentale.

De même que Descartes fait la distinction entre un doute hyperbolique et un doute méthodique, Dubuffet distingue entre un nihilisme négatif et un nihilisme positif. Le nihilisme négatif s'attaque à toute espèce de culture, ce qui est absurde car  l'homme est un être de culture et nier la culture, c'est se nier soi-même. Le nihilisme positif ne s'attaque pas à la culture, mais à une certaine idéologie de la culture, à tout ce qui est vermoulu, contraignant, normatif dans la culture, pour permettre l'éclosion de la créativité individuelle. Le nihilisme positif fait sien la devise de René Char : "Notre héritage n'est précédé d'aucun testament."

Dubuffet s'intéresse de près à la question de la "valeur" marchande des œuvres qui est au cœur  de l'idéologie de l'art. Un artiste contemporain comme Banksy a démontré récemment par l'absurde qu'une  oeuvre mise en pièces de et par Banksy pouvait avoir plus de valeur que l'oeuvre originelle, ce qui montre bien que la "valeur" de l'oeuvre n'est plus dans l'oeuvre elle-même, mais dans un "geste", pourvu que ce geste soit celui d'un artiste reconnu, soit-il marginal et/ou maudit.

Dubuffet fait remarquer que la notion de "valeur" relève à la fois de la morale, de l'esthétique et de l'économie. 

Il est de bon ton d'affirmer qu'un graffiti "vaut" une toile de Gauguin mais la valeur marchande d'une toile de Gauguin ("Quand te maries-tu ?" de Paul Gauguin, a été vendu 300 millions de dollars en 2015) n'est pas la même que celle d'un graffiti.

On prétend que la "valeur" d'une oeuvre d'art est affaire d'appréciation subjective, mais on sait bien que c'est le marché (les "commissaires priseurs" dit Dubuffet) qui fixe la "valeur" objective des œuvres en dollars, en yens ou en euros.

C'est le marché qui établit une correspondance entre la valeur artistique d'une oeuvre et sa valeur marchande. Mais qui décide de la valeur artistique d'une oeuvre, sinon les investisseurs et les spéculateurs dont beaucoup  achètent des œuvres d'art pour payer moins d'impôts ou blanchir de l'argent sale ?

C'est ainsi que M. Bernard Arnaud, président de la holding LVMH peut à la fois se vanter d'avoir aidé un artiste "maudit" comme Jean-Michel Basquiat, s'être enrichi en achetant les œuvres de ce même artiste au bon moment, tout en contribuant à enrichir la "culture".

Cette complicité entre le monde de l'art et le monde de l'argent qui saute aujourd'hui aux yeux, n'était peut-être pas aussi visible à l'époque de Dubuffet, dont les œuvres, après avoir fait scandale, sont aujourd'hui très bien "cotées" sur le marché. Dubuffet, disposant d'une fortune personnelle,  avait la chance de ne pas être obligé de vivre de son art et par ailleurs, le "marché de l'art" ne brassait pas des sommes aussi colossales  qu'aujourd'hui.

Le pouvoir du marché est devenu si grand que le contenu à l'origine "subversif" des œuvres d'un Dubuffet, d'un Basquiat ou d'un Banksy qui peuvent atteindre des prix astronomiques, en devient anodin et inoffensif. La valeur marchande absorbe l'intérêt artistique. On ne regarde plus l'oeuvre, on s'extasie devant son prix.

Dans la société contemporaine, les œuvres d'art, qu'elles soient classiques, romantiques, impressionnistes, abstraites, brutes...  sont devenues des produits de consommation et de spéculation comme les autres. 

La critique de la société de consommation fait partie de la société de consommation disait Jean Baudrillard. La critique de l'idéologie de l'art fait désormais partie de l'idéologie de l'art.

"Culture et commerce marchent main dans la main. On ne détruira pas l'un sans détruire l'autre." (p.63). Certes, mais on ne peut que constater que le vœu de Dubuffet de voir disparaître la notion de "valeur", de "conservation", de hiérarchisation, de génie ... qui justifient la spéculation financière et réciproquement n'a pas été exaucé.

L'art est moins que jamais envisagé sous l'aspect de la liberté, de la fantaisie, de la création individuelle et plus que jamais du point de vue de la conservation, de la consommation, de la spéculation. Bref, de la "valeur".

Jean-Paul Sartre affirmait dans les années 60 que le communisme était "l'horizon indépassable de notre temps". Depuis la chute du mur de Berlin, le système capitaliste et l'idéologie libérale occupent l'horizon laissé vide par le communisme.

Mais les mots "communisme", "capitalisme" ne désignent pas seulement des systèmes économiques, mais aussi des "conceptions (métaphysiques) du monde", des "Weltanschauungen", comme disent les Allemands.

La dictature du marché, l'impératif de la production et de la consommation, l'idéologie publicitaire de l'art et de la culture semblent avoir de "beaux" jours devant eux, mais on peut espérer avec Jean Dubuffet qu'elles disparaîtront un jour, comme a disparu le mur de Berlin pour faire place à autre chose. C'est précisément à quoi Asphyxiante culture nous invite à réfléchir et vers quoi l'oeuvre de Jean Dubuffet et de quelques autres, obstinément fait signe.

Au-delà de la "culture asphyxiante", il y a, comme disait Kierkegaard, "l'oxygène du possible". Cet oxygène n'est pas au-delà du monde, dans un "arrière monde". Il nous permet de respirer. On peut l’appeler d'un autre nom : "utopie".

 

 

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