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Vanessa Springora, Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Editions Bernard Grasset, 2020

La littérature excuse-t-elle tout ?

Quatrième de couverture :

"Depuis tant d'années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu'au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège,l'enfermer dans un livre."

Séduite à l'âge de quatorze ans par un célèbre écrivain quinquagénaire, (Gabriel Matzneff)  Vanessa Springora dépeint, trois décennies plus tard, l'emprise que cet homme a exercé sur elle et la trace durable de cette relation tout au long de sa vie de femme. Au-delà de son histoire intime, elle questionne dans ce récit magnifique les dérives d'une époque et la complaisance d'un milieu aveuglé par le talent et la notoriété."

Mon avis sur le livre :

En écrivant et en faisant paraître ce livre, Vanessa Springora n'a pas suivi le conseil d'Emil Cioran, en qui, alors âgée de 14 ans, elle voit "un bon grand-père" et qu'elle supplie, lui et sa femme, de lui venir en aide, au comble de la souffrance, de l'angoisse et du désarroi : "G. est un très grand écrivain, le monde s'en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? Vous l'aimez, vous devez accepter sa personnalité. G. ne changera jamais. C'est un immense honneur qu'il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l'accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu'il vous adore. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin (...) Abnégation complète ! Sacrificiel et oblatif, voilà le type d'amour qu'une femme d'artiste doit à celui qu'elle aime." (p.141-142)

En d'autres termes, le grand Gabriel Matzneff lui a fait l'honneur de la choisir, elle n'a pas le droit de se plaindre, elle doit se réjouir au contraire et rester au service de son seigneur et maître, tant qu'il le voudra et comme il le voudra. Le "talent" permet tout. Le maître doit rester le maître et l'esclave demeurer esclave. Toujours.

Et la digne épouse de l'illustre auteur du Précis de décomposition d'approuver en hochant la tête.

Ces dizaines de jeunes filles à peine sorties de l'enfance, envoûtées par l'aura du "maître", ces dizaines de jeunes garçons thaïlandais, âgés de dix ou onze ans pour la plupart, achetés pour une poignée de "Baths", que Matzneff, dans ses livres et dans ses carnets épinglait comme des papillons...

...En parlant en son nom, Vanessa leur rend la parole volée, avec le même moyen que leur commun prédateur, récompensé par le Renaudot : la plume.

Elle parle au nom de cette jeune femme, obligée d'avorter (c'était avant la Loi Weil) et qui est devenue stérile, mais dont les Editions Grasset n'ont pas voulu du témoignage "parce qu'il n'était pas assez bien écrit"...

... Elle renverse la table de la loi du plus fort, du plus riche, du plus âgé, jette une lumière crue sur les ténèbres de la prétendue "libération sexuelle", brise la loi du silence et de l'omerta, met à nu le système du petit marquis truqueur des mondanités parisiennes, de l'entre-soi germano-pratin et du plateau de Bernard Pivot.

... Quelle nullité, quelle lâcheté, quelle hypocrisie chez ces "intellectuels", ces journalistes, ces éditeurs qui se détournent aujourd'hui de lui, alors qu'ils l'ont encensé pendant des années, par esprit d'imitation, par ignorance, par snobisme et auxquels on a bien raison de demander aujourd'hui des comptes.

En précisant qu'elle ne veut pas la peau d'un vieillard tombé dans l'indigence, Vanessa Springora rappelle cependant que nous sommes des êtres humains et non des bêtes de jungle, qu'il y a du langage, qu'il y a du bien et du mal, du vrai et du faux, qu'il y a du pouvoir et de la violence symbolique ou réelle, qu'un adulte n'a pas la même sexualité qu'un enfant ou un préadolescent, que ni les uns ni les autres ne sont des objets destinés à assouvir des fantasmes, que la morale n'est pas une "valeur bourgeoise", qu'elle invite à respecter l'autre, notamment le plus fragile, le plus faible, le plus "naïf", sa conscience en germe, son corps, qu'il ne nous est pas, si nous voulons rester des hommes, loisibles de faire et de dire n'importe quoi, d'agir n'importe comment, qu'il y a des mots qui ont un sens, en dehors de la bien-pensance, comme "paternité" ou "responsabilité"... et que, comme disait le père d'Albert Camus : "un homme, ça s'empêche".

Elle démontre que tout n'est pas aussi simple que Gabriel Matzneff le prétend dans ses livres et dans ses carnets où il fait inlassablement l'apologie de la pédophilie, qu'une relation sexuelle avec un adulte ne rend pas les "moins de seize ans" forcément heureux, que ce n'est pas forcément une chance, de rencontrer, au fond d'une impasse, un loup ou un ogre. Qu'il y a de la souffrance, profonde, inguérissable parfois, que ça peut mener à la dépression et au suicide.

Par miracle, Vanessa Springora a échappé au suicide, mais n'a échappé ni à la dépression, ni à l'anorexie, ni aux psychotropes, ni à l'alcool, ni aux épisodes psychotiques.

Elle s'en est très lentement et très difficilement guérie par la thérapie dont Matzneff se moque, lui qui n'y a jamais recouru, en bon pervers narcissique pour lequel l'autre n'existe que comme objet de pouvoir et de plaisir, par un entourage aidant et des hommes "bien" qu'elle a fini par rencontrer... par l'écriture surtout. Retour à l'envoyeur !

Ce témoignage tantôt glaçant : les fausses lettres de dénonciation anonymes envoyés à la police par Matzneff pour relancer une relation qui s'étiole et justifier le déménagement de sa chambre de bonne financée par Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent dans une chambre d'hôtel près du collège de Vanessa Springora, le recours à la sodomie, l'opération gynécologique à laquelle la toute jeune fille est obligée de se soumettre, la déscolarisation, l'invraisemblable dysfonctionnement des institutions (Education nationale, brigade des mineurs, services sociaux...), l'indifférence ou la complicité de sa famille et de ses proches - tantôt bouleversant : l'épisode psychotique qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique, à Sainte-Anne - , dévoile le vrai visage d'un prédateur sexuel graphomane, mélange de Tartuffe et d'Arnolphe, le vieux barbon, geôlier de L'Ecole des Femmes.

Un livre sobre, digne et courageux, impeccablement écrit, que tout le monde devrait lire pour comprendre ce qu'est le prétendu "consentement" et la véritable emprise et cesser d'être complice par complaisance ou par ignorance.

 

 

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