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 Paul Klee : La genèse de la création
 Paul Klee : La genèse de la création

Le texte : 

"Je voudrais maintenant examiner la dimension de l'objet sous un jour nouveau, en lui-même, et essayer à ce propos de montrer comment l'artiste en arrive souvent à une "déformation" apparemment arbitraire des réalités naturelles.

Tout d'abord l'artiste n'accorde pas aux apparences de la nature la même importance contraignante que ses nombreux détracteurs réalistes. Il ne s'y sent pas tellement assujetti, les formes arrêtées ne représentant pas à ses yeux l’essence du processus créateur dans la nature. La nature naturante lui importe davantage que la nature naturée.

Peut-être est-il philosophe à son insu, et s'il ne tient pas, comme les optimistes, ce monde pour le meilleur des mondes possibles, ni ne veut affirmer non plus que celui qui nous entoure est trop mauvais pour qu'on puisse le prendre comme modèle, il se dit toutefois : sous cette forme reçue, il  n'est pas le seul monde possible.

L'artiste scrute alors d'un regard pénétrant les choses que la nature lui a mises toutes formées sous les yeux.

Plus loin plonge son regard et plus son horizon s'élargit du présent au passé. Et plus s'imprime en lui, au lieu d'une image finie de la nature, celle - la seule qui importe - de la création comme genèse.

Il s'autorise alors à penser aussi que la création ne peut guère être achevée à ce jour, et c'est vers le futur qu'il repousse maintenant les limites de cette oeuvre de création du monde, reconnaissant ainsi à la  genèse une durée continuée."

(Paul Klee, Théorie de l'art moderne, "De l'art moderne", Editions Gonthier, p. 28-29)

Explication du texte :

En mémoire de Monsieur Mikel Dufrenne... 

Dans ce texte, extrait d'une conférence publique prononcée à Iéna en 1924, paru dans Théorie de l'art moderne, Paul Klee qui fut l'un des trois pionniers de l'art moderne, avec Pablo Picasso et Vassili Kandinsky en expose les fondements théoriques.

Sa thèse est que l'art moderne ne reproduit pas les apparences du monde, mais traduit la genèse de la création.

Il propose les arguments suivants :

a) La déformation des réalités naturelles qu'opère l'art moderne n'est arbitraire qu'en apparence.

b) L'artiste moderne n'accorde pas une importance contraignante aux apparences de la nature.

c) Les formes arrêtées (visibles) ne représentent pas à ses yeux l'essence du processus créateur dans la nature.

d) Sous cette forme reçue, le monde n'est pas le seul monde possible.

e) L'artiste moderne intègre dans sa vision du monde (de la nature) la dimension du temps et la conception de la création comme genèse, durée continuée.

Dans ce passage, Paul Klee ne donne pas d'exemples à l'appui de ses arguments, mais on peut penser aux œuvres de Vassily Kandinsky, de Pablo Picasso ou de Paul Klee lui-même.

Les artistes modernes, rompent avec la conception traditionnelle de l'art comme "imitation de la nature" (Aristote). Dans ses œuvres, Paul Klee ne retient que des formes, des traits, des figures géométriques, des couleurs qui existent bien dans la nature. Ils sont le langage nouveau dont Théorie de l'art moderne est la grammaire, mais non les apparences (phénomènes) que nous percevons. 

Il peut aussi ajouter au monde des détails qui n'y sont pas ou qui appartiennent à d'autres fragments du réel. Par exemple, quand Paul Klee peint des ponts avec des pieds, il ne reproduit pas la réalité. En effet chacun sait (ou croit savoir) que dans la réalité, les ponts n'ont pas de pieds.  Mais le langage courant, lui, ne s'y trompe pas, quand il dit, par exemple, que le viaduc de Millau "enjambe" la vallée du Tarn.

Paul Klee ne  peint pas "comme un enfant", comme on le lui a souvent reproché, mais il porte sur le monde, avec toute la science et la maîtrise d'un artiste adulte en pleine possession de ses moyens, le regard transfigurant de l'imagination créatrice.

L'artiste moderne "déforme" la réalité naturelle et cette déformation paraît arbitraire aux yeux de ses détracteurs. Le terme "arbitraire" est péjoratif. "Arbitraire" s'oppose à "nécessaire". Une décision arbitraire est une décision qui ne se soumet pas à la raison, à la nécessité, qui exprime le caprice d'un seul homme. 

Paul Klee entend montrer que la déformation des réalités naturelles dans l'art moderne comme les arbres ou les visages, ou des réalités visibles en général, y compris les création humaines, comme les ponts , les routes ou les maisons, ne sont pas "arbitraires", mais relèvent au contraire d'une nécessité pertinente.

"L'artiste moderne n'accorde pas aux apparences de la nature la même importance contraignante que ses nombreux détracteurs réalistes". Les "détracteurs réalistes" de l'artiste moderne sont ceux qui estiment que l'artiste a, en tout lieu et en tout temps, une seule et même tâche (mission) : celle de représenter la réalité, de la reproduire aussi fidèlement que possible, autrement dit, comme l'écrit avec humour Paul Klee dans un autre passage, il est inadmissible, selon eux, que "le portrait de l'oncle Georges ne  ressemble pas à l'oncle Georges". 

L'artiste moderne ne se sent pas contraint par les apparences de la nature comme pouvaient l'être ses prédécesseurs.  

Pour illustrer cet idéal de l'artiste dont l'oeuvre est une parfaite imitation de la nature, la légende raconte que le peintre grec Zeuxis avait peint un "Enfant aux raisins" ; la grappe de raisin était représentée de façon tellement véridique, tellement réaliste que les oiseaux venaient la picorer. Cependant Zeuxis  déclara : « J'ai mieux peint les raisins que l'enfant ; car si j'avais aussi bien réussi pour celui-ci, l'oiseau aurait dû avoir peur ».

Le regret que l'on prête à Zeuxis montre que cet idéal de reproduction fidèle de la réalité n'est pas accessible. Il se montre aujourd'hui dans une forme particulière de création artistique que l'on appelle "l’hyperréalisme", qui est loin d'être une simple reproduction de la réalité. Même la photographie la plus banale, sans parler des photos d'art ne reproduit pas la réalité, mais la choisit et la redouble en la réduisant par un procédé technique.

En effet, les peintres du passé, y compris sans doute Zeuxis lui-même, dont les œuvres ne nous ont malheureusement pas été conservées ne reproduisaient pas le "réel", mais traduisaient une certaine vision personnelle, intérieure du réel, une vision du réel, transfiguré, comme dit Hegel, par l'esprit.

Selon Paul Klee, l'artiste moderne va plus loin. Il se libère le plus complètement possible des "formes arrêtées" pour coïncider avec le processus créateur à l'oeuvre dans la nature. 

Pour clarifier cette démarche, Klee se réfère à la distinction que font Spinoza dans L'Ethique et Kant dans la Critique du Jugement, entre "nature naturante" (natura naturans) et "nature naturée" (natura naturata) : nous voyons des arbres, des animaux, des êtres humains, mais nous ne voyons pas le "mystère insondable", comme dit Kant qui est à l'oeuvre dans la nature, la force invisible qui a produit ces formes visibles. Ce que nous voyons, la "nature naturée" est un résultat et non une cause.

Selon Paul Klee, la "nature naturante" importe davantage à l'artiste moderne que la "nature naturée" : c'est la cause invisible que l'artiste moderne cherche à rendre dans son oeuvre et non l'effet visible.

L'artiste moderne ne cherche pas à reproduire la "nature naturée", mais à coïncider avec l'élan créateur de la "nature naturante".

Note : "La force créatrice échappe à toute dénomination, elle reste en dernière analyse un mystère indicible, mais non point un mystère inaccessible incapable de nous ébranler jusqu'au tréfonds. Nous sommes chargés nous-mêmes de cette force jusqu'au dernier atome de moelle. Nous ne pouvons dire ce qu'elle est, mais nous pouvons nous rapprocher de sa source dans une mesure variable. Il nous faut de toute manière révéler cette force, la manifester dans ses fonctions tout comme elle se manifeste en nous. Elle est probablement matière elle-même, une forme de matière qui n'est pas perceptible aux mêmes sens que les autres espèces connues de matière. Mais il faut qu'elle se fasse reconnaître dans la matière connue. Incorporée à elle, elle doit fonctionner. Unie à la matière, elle doit prendre corps, devenir forme, réalité." (Paul Klee, "Philosophie de la création", in Théorie de l'art moderne, Denoël/Gonthier, p.57)

Selon Paul Klee, il y a trois manières d'envisager le monde dans son ensemble : les optimistes, comme Leibniz, estiment que ce monde est le meilleur des mondes possibles, que le bien l'emporte sur le mal, c'est la théorie de "l'harmonie préétablie". Les pessimistes estiment au contraire que le monde est foncièrement mauvais, que le mal l'emporte sur le bien. L'artiste moderne estime que ce monde, "sous sa forme reçue", n'est pas le seul monde possible.

C'est la raison pour laquelle son regard scrute le monde au-delà du visible, au-delà des choses que la nature lui a mises toutes formées devant les yeux. 

Paul Klee estime que l'artiste moderne doit tenir compte de tout ce que nous enseigne la science (la paléontologie, la géologie, les mathématiques, la physique quantique, la psychologie des profondeurs, etc.), sur le monde qui nous entoure et sur nous-mêmes. Le peintre doit tenir compte des autres arts comme la musique - Paul Klee était un excellent violoniste amateur - ou comme la poésie qui, comme le dit Paul Valéry, est une hésitation entre le son et le sens et tend vers la musique.

Klee nuance l'idée de Lessing selon qui la peinture serait un art de l'espace et la musique un art du temps. Certes, un tableau est donné d'emblée, contrairement à un morceau de musique, mais il faut du temps pour le regarder. Peinture et musique ont en commun la notion de "composition".

Il parlera plus loin de l'invention du microscope qui nous fait voir le monde d'une toute autre manière. Il fait référence ici à la théorie de l'évolution de Darwin. La nature n'a pas crée les espèces animales en une seule fois et une fois pour toutes, elles s'engendrent les unes les autres dans un processus qui dure des millions d'années, régi par les lois de l'évolution : l'adaptation au milieu et la sélection naturelle, dans lequel interviennent à la fois, comme le dit le titre d'un ouvrage de Jacques Monod,  le hasard et la nécessité.

De même, la nature n'a pas toujours existé comme le pensaient les Grecs, telle que nous la voyons aujourd'hui. Là où il y a une montagnes, il y avait il y a très longtemps une plaine et là où nous voyons un désert, il y avait la mer.

La théorie de l'évolution et l'idée que la nature a une histoire modifie la vision qu'en a l'artiste moderne. Il ne voit plus la nature sous la forme d'une image finie, mais celle d'une "création comme genèse".

Cette idée de "création comme genèse" implique que la création n'est pas achevée, qu'elle est une "durée continuée".

En d'autres termes, que la création a eu un aspect différent de celui que nous connaissons aujourd'hui, par exemple au temps de la préhistoire, quand l'homme n'était pas encore apparu, la faune et la flore étaient très différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui et le monde aura un aspect encore différent à l'avenir, un aspect que le peintre moderne se donne le droit d'imaginer et d'exprimer dans son oeuvre.

Selon Klee, il peut même aller jusqu'à imaginer, en visionnaire,  des formes de vie inconnues sur d'autres planètes que la Terre.

L'imagination créatrice dévoile l'au-delà du visible. Ce que Paul Klee a condensé dans une formule célèbre : "l'art ne reproduit pas le visible, il rend visible."

 

 

 

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