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En mémoire de Monsieur Emmanuel Lévinas (Université de Nanterre Paris X, 1971-72)

Ce texte de Kant, principal représentant du mouvement allemand des Lumières (Aufklärung) est extrait des Fondements de la métaphysique des mœurs, paru en 1785. La thèse de Kant est que l'on doit toujours traiter autrui comme une fin et non comme un moyen.

  • Il donne trois exemples à l'appui de cette thèse :  le fait de faire à autrui une fausse promesse ;
  • le fait de porter atteinte à la liberté d'autrui ;
  • Le fait de porter atteinte à la priorité d'autrui.

Ses arguments sont les suivants :

  • Faire une fausse promesse, c'est traiter autrui comme un moyen et non comme une fin.
  • Celui à qui l'on fait une fausse promesse ne peut pas accepter d'être trompé.
  • Les autres, étant des "êtres raisonnables", doivent être considérés comme des fins et non comme des moyens.
  • L'état de la société (les inégalités naturelles, les hiérarchies sociales) ne justifie pas le fait de traiter les autres comme de simples moyens.

Une promesse est un énoncé performatif, c'est-à-dire qu'il accomplit ce qu'il énonce ("dire, c'est faire"), par exemple : "Je te baptise", "Je vous déclare mari et femme", "Je te bénis", "Je te maudis", etc.

Une vraie promesse se vérifie dans le futur et non dans le présent. C'est la réalisation effective d'une promesse qui prouve sa vérité ou sa fausseté. En théorie, seul celui qui fait une promesse (et non celui à qui on la fait) peut savoir si elle est vraie ou fausse.

Lorsque Don Juan promet le mariage à Done Elvire, il lui fait une fausse promesse, car il n'a pas du tout l'intention de l'épouser.

Si un candidat à une élection municipale promet de ne pas augmenter les impôts, on ne peut pas savoir s'il s'agit d'une vraie ou d'une fausse promesse, jusqu'à ce qu'il ait ou n'ait pas tenu parole. 

Si des faits indépendants de sa volonté l'empêchent de le faire, on ne peut pas parler de "fausse promesse" car une promesse doit être vraie ou fausse, non seulement objectivement, mais aussi subjectivement.

C'est l'intention de tromper qui fait qu'une promesse est fausse.

Faire  une fausse promesse, c'est se servir d'autrui comme d'un moyen à son seul profit, dans le seul  but, par exemple, d'être élu et non comme une fin, "sans que ce dernier contienne la fin en lui-même".

Celui que je veux utiliser à mon profit, pour servir mes propres projets ("mes desseins") en faisant une fausse promesse ne peut absolument pas être d'accord ("adhérer à cette façon d'en user envers lui"), car personne ne peut, en le sachant, accepter d'être trompé.

Le principe d'humanité nous ordonne (inconditionnellement) de traiter autrui comme une fin et non comme un moyen. Or, en faisant une fausse promesse, je me sers d'autrui, je l'utilise comme un moyen, je nie son altérité, sa dignité d'homme, en ne le considérant  pas comme une fin en soi.

Kant donne deux autres exemples de violation du principe d'humanité : les atteintes portées à la liberté et les atteintes portées à la priorité d'autrui.

Kant fait ici allusion à l'esclavage. Réduire quelqu'un en esclavage, c'est le traiter comme un animal et non comme un "être raisonnable". 

Il est question aujourd'hui d'étendre aux animaux certains droits humains, mais le problème ne se posait pas de cette manière à l'époque de Kant. Pour ce dernier, faire souffrir un animal ou prendre plaisir à le voir souffrir (la corrida), c'est se placer en dessous de l'humanité, c'est ne pas mériter le nom d'homme. Mais pourvu qu'on les traite avec respect et humanité, on a le droit d'utiliser certains animaux comme des moyens. Mais il ne peut jamais en être de même pour autrui.

La figure d'autrui apparaît tardivement dans l'histoire de la philosophie chez Kant dans la Critique de la raison pratique et les Fondements de la métaphysique des mœurs et chez Hegel dans la Phénoménologie de l'esprit ("Dialectique du maître et de l'esclave").

Dans l'antiquité grecque, le but de la morale est le bonheur, la "vie bonne", mais même si le thème de l'amitié (la philia) est important, notamment chez les Épicuriens,  le "souci de soi" l'emporte sur le "souci de l'autre".

C'est avec le judéo-christianisme que la question d'autrui occupe le centre de l'éthique pour en devenir la valeur fondamentale ("Tu aimeras ton prochain comme toi-même"), tous les hommes étant égaux aux yeux de Dieu, quelle que soit leur condition sociale.

Le souci de soi comme désir de sentir, de dominer et de savoir (Saint Augustin, repris par Pascal) est profondément enraciné ; il est lié à l'instinct de conservation. Il relève de la persévérance dans l'Être, dont il faut, selon Emmanuel Lévinas "s'évader" pour découvrir le domaine de l'éthique car il n'est pas "naturel" de considérer autrui comme une fin et de lui donner la priorité.

Comme le dit Pascal dans les Pensées :  "Mien. tien : "ce chien est à moi" disaient ces pauvres enfants. "C'est ma place au soleil" Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre". Le souci de soi combat le souci de l'autre.

Pour Kant, le domaine de l'éthique commence là où finit celui de la nature, de l'intérêt, du besoin, du pouvoir et de la propriété. L'Ethique relève du devoir, de l'impératif catégorique ("Tu dois parce que tu dois") et non de l'impératif hypothétique qui nous conseille d'agir en fonction de nos intérêts.

Selon Emmanuel Lévinas, le langage courant porte la marque du souci de l'autre : "Après vous, je vous en prie..."

S'inspirant du principe kantien d'humanité qui appelle à traiter autrui comme une fin et non comme un moyen, Emmanuel Lévinas, dans Humanisme de l'autre homme, propose de réinventer l’humanisme, de retrouver le sens de l’humain. Et pour y parvenir, de redéfinir des notions simples : l’Autre, l’amour, la liberté, la responsabilité...  : « Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire, sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place. La présence du visage signifie ainsi un ordre irrécusable – un commandement – qui arrête la disponibilité de la conscience. » (Emmanuel Lévinas, Entretiens avec Philippe Nemo)

Prendre autrui en considération, c'est respecter sa liberté, mais aussi lui donner la priorité, accepter de s'effacer devant lui, lui céder la place, le préférer à soi, lui  donner la première place.

La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 stipule que les hommes naissent et demeurent égaux en droits (devant la Loi), bien qu'ils soient inégaux en fait.

Kant est bien conscient des inégalités naturelles entre les hommes, qu'elles soient physiques ou intellectuelles et du fait que le droit, à lui seul, n'efface pas ces inégalités. Il est conscient également du fait qu'outre les inégalités naturelles, il y a des inégalités sociales entre les hommes., "des hiérarchies sociales indispensables" au bon fonctionnement de la société.

Toutefois ni les inégalités naturelles, ni les différences sociales ne doivent justifier la violation du principe d'humanité qui interdit de "subordonner un être humain à un autre comme un simple moyen et de l'empêcher de réaliser, dans la mesure de ses moyens intellectuels et moraux, le plein épanouissement de ses facultés".

Autrement dit, les êtres humains, y compris et surtout les plus humbles, les plus fragiles et les plus démunis ne doivent jamais être considérés comme de simples moyens et la société doit s'efforcer de corriger les inégalités naturelles et les différences sociales par ce que nous appellerions aujourd'hui "l'égalité des chances". 

Il découle également du principe d'humanité que l'économie, l'argent, le profit, l'entreprise, l'organisation sociale dans son ensemble ne sont pas des fins en soi, mais des moyens au service de l'être humain qui en est la véritable fin.

A l'ère du profit à court terme, de l'efficacité managériale et du libéralisme triomphant, le "principe d'humanité" vaut plus que jamais la peine d'être défendu.

Note : "Lorsqu'on évoque le statut du vivant, il est d'usage - dans les colloques ou les comités d'éthique - de citer pieusement un texte d'Emmanuel Kant, la fameuse troisième formulation de l'impératif catégorique", définissant  le principe d'humanité. Le texte est ainsi rédigé : "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen." (Emmanuel Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Livre de Poche, 1993) La formule de Kant signifie que l'homme - dans son corps comme dans son être - ne peut pas être instrumentalisé. Il y va de son statut et de son identité. Il ne peut être ni approprié, ni vendu, ni utilisé comme matière première dans un autre but que lui-même. L'homme est sa propre fin ; il ne saurait être - seulement - un moyen. L'être humain, au demeurant, est unique et, à ce titre, ni échangeable ni remplaçable.

Notons que, si Kant définit avec une solennité particulière l'humanitas de l'homme, il le fait à une période historique bien particulière, en 1785, au moment où l'industrialisation naissante condamne certains hommes, femmes et enfants arrachés à leur appartenance villageoise, à être traités en objet, en force de travail. L'impératif catégorique a donc - aussi - valeur de mise en garde. C'est une formulation inspirée de ce même humanisme kantien qu'utilisera soixante ans plus tard Karl Marx pour dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme et la réification du travailleur (...)" (Jean-Claude Guillebaud, Le principe d'humanité, "L'homme réduit à la chose ?", Editions du Seuil, p.102)

 

 

 

 

 

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