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La désocialisation du travail  et de la sexualité dans la société néo-libérale

Dans l'un des derniers chapitre de son livre La tyrannie du plaisir : "L'atomisation de la société", Jean-Claude Guillebaud établi un parallèle entre la désocialisation de la sexualité et l'atomisation sociale en général. Il donne l'exemple de la désocialisation du travail au sein de l'Entreprise.

L'atomisation de la société

"Mais cette solitude anxieuse du plaisir, cette expulsion consentie de l'autre, cette désocialisation de la sexualité ne prennent leur véritable sens que si on les rapporte à un phénomène d'atomisation sociale beaucoup plus général. Il y a coïncidence et correspondance entre ce qui se passe sur le terrain de la sexualité et ailleurs.

La désocialisation progressive, l'affaiblissement des institutions et des liens d'appartenance, la précarisation des individus renvoyés à leur solitude : telles sont les dislocations les plus redoutables menaçant rien de moins que la cohésion de nos sociétés postindustrielles.

Le travail, pour ne citer que cet exemple, est lui aussi en voie de désocialisation en ce sens qu'il perd peu à peu sa fonction d'affiliation et d'intégration. De la même façon, la famille n'est pas la seule institution en perdition comme terrain d'affiliation. L'Entreprise l'est tout autant sur le terrain économique. L'évolution du libéralisme à la fin des années 80 a précipité ce déclin institutionnel. La préférence absolue donnée aux actionnaires par rapport à tous les autres partenaires de l'entreprise (salariés, cadres, managers, fournisseurs, etc.) a débouché sur une conception radicalement nouvelle et appauvrie de l'entreprise-institution. Les "valeurs" mises en avant ont changé de nature.

Les stakeholder values, d'avant-hier (le jeu) fondaient l'entreprise comme une institution communautaire dans laquelle les dirigeants étaient les inspirateurs de la communauté des partenaires sociaux entre lesquels se répartissaient les efforts et les bénéfices. Au contraire, selon les shareholder values (le partage), dont le succès devient hégémonique dans les pays occidentaux, l'entreprise n'est plus qu'une institution contractuelle dans laquelle les dirigeants sont de simples mandataires des actionnaires avec pour seul objectif celui de maximiser les rendements financiers à court terme. En pénalisant les autres partenaires s'il le faut, par exemple en licenciant massivement des salariés pour améliorer les profits. Le travail et le travailleur précarisés ne sont plus réellement constitutifs d'une institution. Ne reste plus, face à face que des actionnaires en quête de marché et des consommateurs en quête de produits. L'entreprise, quant à elle, n'est plus une communauté mais un paquet d'actions dont il s'agit de maximiser la rentabilité.

Note : Cette révolution fondamentale dans la conception de l'Entreprise (révolution trop peu décrite et insuffisamment critiquée) correspond à ce qu'on a appelé le corporate governance ou gouvernement des actionnaires. Elle a été amorcée, en 1989, aux Etats-Unis, mais n'a pris véritablement corps qu'après la publication, en 1992, à Londres, du fameux rapport rédigé par l'ancien président de Cadbury-Shweeps, sir Adrian Cadbury.

Il peut sembler saugrenu d'introduire des considérations micro-économiques dans une réflexion sur la morale sexuelle, la famille ou la filiation.Mais les processus en cours dans un cas comme dans l'autre sont bien de même nature. Il est d'ailleurs troublant de constater que les essayistes décrivant la ruine de la famille en tant qu'institution le font en réutilisant des concepts forgés sur d'autres terrains pour décrire des phénomènes équivalents. Ainsi, par exemple, la réutilisation explicite des concepts de précarisation et d'exclusion directement empruntés à Robert Castel, spécialiste du droit du travail. On s'était obstiné à penser l'exclusion comme une sorte d'exception faute de comprendre que c'était la société salariale elle-même qui était touchée en son centre ; de même, on s'obstine à penser la précarisation des liens familiaux comme une sorte d'exception croissante parce qu'on ne parvient pas à voir que l'institution familiale est touchée en son cœur.

Il est un fait que toute la réflexion contemporaine sur le salariat, le travail, les changements de valeur induits par la mondialisation économique et l'ultra-libéralisme tourne autour de questions qui concernent aussi bien la famille et, en dernière analyse, le nouveau discours amoureux : recul des institutions, rupture des liens d'appartenance, désaffiliation et émiettement progressif de nos sociétés en autant de solitudes individuelles fragilement juxtaposées.

Dans les sociétés industrialisées contemporaines, écrit Philippe Engelhard, "chaque personne ne se définit plus que par son aptitude à produire, à consommer et à épargner. Elle n'est plus que le neurone passif d'une machine économique et financière qui n'a d'autres fins qu'elle-même. La pression consumériste contribue évidemment à atomiser la société. Cette pression renforce non pas l'épanouissement d'un acteur libre de ses choix et responsable, mais l'éclosion d'un individualisme corrosif. La pression consumériste a, en outre, pour effet d'accroître le coût d'insertion dans le système social et donc de générer l'exclusion et les frustrations."

Notes : Robert Castel, Métamorphose de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, 1995 - Irène Théry, Différence des sexes et différences des générations. L'enjeu de l'institution) - Philippe Engelhard, L'Homme mondial

(Jean-Claude Guillebaud, Edition du Seuil, coll. Points, La tyrannie du plaisir, p.477 et suivantes)

 

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