Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Dans son petit livre sur la Raison (La Raison, PUF, 1993), Gilles-Gaston Granger met en parallèle "l'idéal de rationalité newtonienne" et la nouvelle rationalité de la physique quantique :

1° Les lois de la physique sont essentiellement de nature mécanique, c'est-à-dire qu'elles concernent des rapports de forces agissant sur des corps pourvus de figure, masse et grandeur.

2°) L'espace et le temps sont des cadres universels et absolus des phénomènes.

3°) Les propriétés physiques des objets sont indépendants de l'observateur, des moyens d'observation dont il dispose.

4°) Etant donné les conditions initiales d'un système physique, les lois de ce système permettent de prévoir exactement son évolution.

Or, explique l'auteur, un malaise profond s'est établi au début du XXème siècle dans les sciences physiques, qui a conduit à l'abandon de ce schéma rationnel. Abandon que certains savants veulent considérer comme provisoire, il est vrai, mais n'est-il pas assez significatif qu'il ait pu être accepté, fût-ce pour un temps et avec réticence ? Au reste, la question demeure pendante, et aucune découverte décisive n'a réussi, depuis un quart de siècle, à résoudre le dilemme où se trouvent encore les physiciens : ou bien modifier l'idéal ancien de rationalité en conservant les acquisitions positives de la science, ou bien rester attachés aux normes classiques, en laissant dans la pénombre une partie des savoirs acquis.

On peut dire, poursuit Gilles-Gaston Granger qu'en opposition aux exigences newtoniennes :

1°) L'objet de la physique (quantique) a perdu ses caractères d'identité, de discernabilité, de continuité.

2°) Les modèles explicatifs ne sont plus fondés sur une déterminabilité inconditionnelle des états physiques ;

3°) Les modèles explicatifs sont surdéterminés : il faut deux schémas apparemment incompatibles et superposés pour rendre compte des phénomènes (par exemple les schémas onde/particule).

Dans ces conditions, il est clair que la rationalité scientifique conçue à la façon classique se trouve en défaut. ce n'est pas de gaieté de cœur, sans doute, que beaucoup de physiciens se sont ralliés à des thèses aussi choquantes..."

Dans une de ses chroniques hebdomadaires sur France-Culture, le 31 janvier 2013 : "du bon usage des chats" (p.79 et suiv. dans Le monde selon Etienne Klein, Flammarion 2016), Etienne Klein reprend, à ce propos, le célèbre paradoxe du "chat de Schrödinger" :

"Vous vous souvenez du chat de Schrödinger, ce chat qui, selon la physique quantique et dans certains situations très particulières, se trouve être à la fois vivant et le contraire de vivant, c'est-à-dire mort. En fait, c'est Einstein qui avait eu l'idée de départ. Dans les années 1930, Schrödinger et Einstein avaient de plus en plus de mal à accepter l'interprétation de la physique quantique proposée par les autres physiciens, notamment Niels Bohr. Ils cherchaient donc le moyen de la prendre en défaut en inventant une expérience de pensée qui montreraient son absurdité.

Le 8 août 1935, Einstein écrit à Schrödinger : "Tu es la seule personne avec laquelle j'aime avoir des discussions. Les autres sont incapables de sortir du filet des concepts admis et ne savent qu'y frétiller de façon grotesque."

Puis il continue en décrivant un système macroscopique qui se trouverait dans une situation absurde si on lui appliquait brutalement les règles de la mécanique quantique orthodoxe : ce système est constitué d'un baril de poudre couplé à un atome radioactif, de telle sorte que la désintégration de l'atome libère une énergie suffisante pour déclencher l'explosion de la poudre. L'instant de la désintégration ne pouvant être prédit autrement que par une probabilité, l'état du baril de poudre à un instant donné est la superposition de l'état le baril a explosé et de l'état le baril n'a pas encore explosé. Or de telles situations ne s'observent jamais pour les barils de poudre : soit ils ont déjà explosé, soit ils n'ont pas encore explosé.

Le 19 août 1935, poursuit Etienne Klein, Schrödinger répond à Einstein, mais en remplaçant le baril de poudre par un malheureux chat qui deviendra "le chat de Schrödinger", qu'un dispositif diabolique place dans un état quantique superposé, comme le baril de poudre.

Personne ne se souvient de l'histoire du baril de poudre, mais tout le monde a entendu parler au chat de Schrödinger. Preuve qu'il ne faut pas se tromper quand on choisit l'objet ou l'animal par lequel on veut donner un corps aux paradoxes. Le baril d'Einstein a fait pschitt, alors que le chat de Schrödinger a fait boum !

Pourtant, en l'occurrence, n'importe quel autre animal, une poule ou une vache, aurait aussi bien fait l'affaire. Il y aurait donc pu y avoir un paradoxe de la poule de Schrödinger ou de la vache de Schrödinger qui aurait démontré exactement la même chose. mais c'est comme ça, quand on choisit un chat, ça fonctionne mieux, allez savoir pourquoi."

J'ai mis en lien une analyse du paradoxe du chat de Schrödinger par Claude Aslangul, dans laquelle le collègue d'Etienne Klein, professeur à l'université Pierre et Marie Curie, souligne l'importance des notions d'échelle (de temps, d'énergie, de longueur) en physique et montre que les incertitudes  de la physique quantique ne peuvent plus s'appliquer aux phénomènes macroscopiques... comme les chats, si on fait intervenir les mathématiques. Le chat de Schrödinger est une "métaphore" et comme chacun sait, "comparaison n'est pas raison".

Note :  Il est absurde de dire que le chat est à la fois mort et vivant (violation du principe d'identité : A ne peut pas être identique à non A), il serait plus juste de dire qu'on ne peut pas le savoir avant de regarder à l'intérieur de la boîte, mais du même coup, on va "fixer" le phénomène.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :