Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Johann Chapoutot, Libres d'obéir, le management du nazisme à aujourd'hui

Johann Chapoutot, Libres d'obéir, Le management du nazisme à aujourd'hui, NRF essais Gallimard, 2020

Table :

Prologue - Chapitre I : Penser l'administration du Grand Reich - Chapitre II : Faut-il en finir avec l'Etat ? - Chapitre III : La "liberté germanique" - Chapitre IV : Manager et ménager la "ressource humaine" - Chapitre V : De la SS au management : l'Akademie für Führungskräfte de Reinhard Höhn - Chapitre VI : L'art de la guerre (économique) - Chapitre VII : La méthode de Bad Harzburg : la liberté d'obéir, l'obligation de réussir - Chapitre VIII : Le crépuscule d'un dieu - Épilogue -  Appendices : Orientation bibliographique - Notes - Index.

Quatrième de couverture :

"Reinhard Höhn (1904-2000) est l'archétype de l'intellectuel technocrate au service du IIIème Reich. Juriste, il se distingue par la radicalité de ses réflexions sur la progressive disparition de l'Etat au profit de la "communauté" définie par la race et son "espace vital". Brillant fonctionnaire de la SS - il termine la guerre comme Oberfürher (général) -, il nourrit la réflexion nazie sur l'adaptation des institutions au Grand Reich à venir - quelles structures et quelles réformes ? Revenu à la vie civile, il crée bientôt à Bad Hartzburg un institut de formation au management qui accueille au fil des décennies l'élite économique et patronale de la république fédérale : quelque 600 000 cadres issus des principales sociétés allemandes, sans compter 100 000 inscrits en formation à distance, y ont appris, grâce à ses séminaires et à ses nombreux manuels à succès, la gestion des hommes. Ou plus exactement l'organisation hiérarchique du travail par définition d'objectifs, le producteur, pour y parvenir, demeurant libre de choisir les moyens à appliquer. ce qui fut très exactement la politique du Reich pour se réarmer, affamer les populations slaves des territoires de l'est, exterminer les Juifs.

Passé les années 1980, d'autres modèles prendront la relève (le japonais,par exemple, moins hiérarchisé). mais le nazisme aura été un grand moment managérial et une des matrices du management moderne."

Extraits :

"L'exemple - extrême - de Reinhard Höhn le montre : le "management" et son règne ne sont pas neutres, mais pleinement solidaires d'un âge des masses, de la production et de la destruction qui a connu ses plus belles décennies, en Europe et aux Etats-Unis, entre 1890 et 1970. Un premier coup lui a été porté par les chocs pétroliers de 1973 et 1979 et un second peut-être, depuis les années 2000 et la prise de conscience croissantes que notre civilisation thermo-industrielle, notre mode de vie et de production menacent à court terme notre vie même sur Terre.

La déconnexion à l'égard de la nature et de la réalité des productions, de la réalisation de l'homme par le travail, l'évaporation croissante du sens et du plaisir que chacun peut trouver à son occupation salariée, ne laissent à nos contemporains que cette curieuse abstraction de la "structure" et des problèmes qu'elle crée. La production traditionnelle, celle de l'agriculteur et de l'artisan, se heurtait aux difficultés concrètes et réelles de la terre et de la matière. A l'âge du tertiaire et du virtuel galopant, l'organisation du travail semble être devenue la seule réalité : décrocher un "job", puis être évalué et évaluer les autres est souvent devenu le seul horizon d'une "carrière" parfaitement auto-référentielle, qui n'a plus d'autre fin qu'elle-même, quand elle n'est pas tout simplement perçue par le salarié lui-même comme parfaitement inutile, comme un "bullshit job" qu'il faut bien exercer pour payer ses factures, passer le temps et satisfaire à certains impératifs de normalité sociale. Dans ce monde-là, le "management" est roi et les problèmes les plus douloureux que l'on rencontre (des douleurs physiques et psychiques allant jusqu'au suicide) sont ceux-là mêmes qu'il semble créer." (Epilogue, p.136-137)

"Discipliner les femmes et les hommes en les considérant comme de simples facteurs de production et dévaster la Terre vont de pair. En poussant la destruction de la nature et l'exploitation de la "force vitale" jusqu'à des niveaux inédits, les nazis apparaissent comme l'image déformée et révélatrice d'une modernité devenue folle - servie par les illusions (la victoire finale" ou la "reprise de la croissance") et par des mensonges ("liberté", "autonomie") dont des penseurs du management comme Reinhard Höhn ont été les habiles artisans.

Son destin personnel montre toutefois que les idées n'ont qu'un temps et que leurs auteurs ont leur époque. Höhn a pâti des révélations sur son passé et des critiques adressées à son modèle managérial - critiques internes, fourbies par d'autres modèles.

Les temps peuvent également changer sous l'effet des circonstances plus générales et plus pressantes : notre regard sur nous-mêmes, sur autrui et sur le monde, pétri de "gestion", de "lutte" et de "management" par quelques décennies d'économie hautement productiviste et de divertissements bien orientés (du "maillon faible" aux jeux concurrentiels de télé-réalité) changera peut-être en raison du caractère parfaitement irréaliste de notre organisation économique et de nos "valeurs".

Peut-être que nos enfants les considéreront aussi étranges et lointaines que nous apparaît désormais le jeune SS et vieux professeur de Bad Harzburg ruminant la défaite du Reich et tentant de la sublimer en faisant de son pays un géant économique." (Epilogue, p.141-142)

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :