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Introduction :

Choqué par le spectacle de plusieurs exécutions publiques à Paris, Victor Hugo, chef de file du mouvement romantique, écrit en quelques semaines Le dernier jour d'un condamné, plaidoyer indirect pour la réforme des pénalités comme le bagne et contre la peine de mort, qui paraît en février 1829.

Dans cet extrait situé au début du livre, un prisonnier dont on ignore le nom et la raison exacte pour laquelle il a été condamné, exprime sa nostalgie d'un passé où il était encore libre, décrit la réalité sordide qui l'entoure et crie son épouvante devant le destin qui l'attend : "Condamné à mort !"

Comment l'auteur suscite-t-il l'horreur et la pitié du lecteur ?

Après avoir précisé la situation d'énonciation, nous étudierons l'évocation de sa vie d'avant son emprisonnement par le condamné, puis celle de sa vie présente.

I. La situation d'énonciation 

1. "Condamné à mort !" :

Ce passage se situe au début du roman. Il évoque, sous la forme d'un discours narrativisé (récit de parole traité comme un récit d'événements), à la première personne du singulier, les pensées, les sentiments et les émotions d'un condamné à mort à la veille de son exécution. Il s'agit d'un incipit "in medias res".

On ignore et on ne saura jamais le nom du prisonnier et la raison exacte pour laquelle il a été condamné. On peut déduire du passage que le condamné est un homme ordinaire, qu'il  appartient à un milieu privilégié. Il sait lire et écrire, ce qui n'est pas si courant à l'époque et on apprendra plus tard qu'il est bien habillé et qu'il a une petite fille de quatre ans. 

Le point de point de vue ou focalisation est interne. Les choses sont vues à travers la subjectivité du condamné Ce point de vue, associé à l'emploi de la première personne, favorise l'identification du lecteur au narrateur.

Le condamné se trouve dans la prison de Bicêtre à Paris, dans la cellule des condamnés à mort. Il s'adresse à lui-même, aux lecteur éventuels et, de son propre aveu, aux juges.

Nous sommes en 1831, Dans la première moitié du XIXe siècle, à la fin de la Restauration, sous le règne du roi Charles X. Le condamné écrit son journal (sans dates) durant la dernière journée qui lui reste à vivre en remontant du présent au passé ; le chapitre suivant s'intitule "Le procès". 

Pour le condamné, l'écriture est un moyen de ne pas subir passivement son sort, une manière de ne pas sombrer dans la folie, une forme de résistance et de mise à distance d'une réalité qui, sans elle, serait encore plus insupportable. Elle est avant tout un moyen de crier qu'il est un être humain comme les autres.

2. Le combat contre la peine de mort :

Le passage est destiné à agir sur le lecteur, en vertu de la fonction "pragmatique" du langage, sa capacité de produire un effet sur le destinataire, à le persuader de l'inhumanité de la peine de mort.

Mais à aucun moment, contrairement au roman sur le même thème, Claude Gueux (1834),  ni l'auteur, ni le prisonnier ne prennent la parole pour exposer des arguments théoriques. il s'agit avant tout d'exprimer  l'expérience d'un homme et de dénoncer la mécanique inhumaine qui se cache derrière la Loi.

Hugo a 24 ans quand il écrit ce livre. A travers le condamné, c'est l'auteur, écrivain engagé contre la peine de mort, qui s'exprime. Comme le fait remarquer Agnès Spiquel, sa propre fille Léopoldine a le même âge que la fille du condamné auquel il prête certains de ses traits.

Deux voix se confondent, celle de l'auteur et celle du narrateur, l'auteur s'exprimant à travers la voix du narrateur. On ne peut pas vraiment parler de "polyphonie énonciative" (comme par exemple dans Madame Bovary de Flaubert ou Le rouge et le noir de Stendhal) dans la mesure où la voix de l'auteur est indiscernable de celle du narrateur.

Tout se passe comme si Hugo confiait qu'il aurait pu être cet homme. Dans la préface du 15 février 1832, il laisse planer le doute en proposant deux hypothèses pour rendre vraisemblable l'existence du texte : une liasse de feuillets laissés sur la table d'un condamné ou bien  l'oeuvre d'un poète.

II. L'évocation du passé : 

1. La nostalgie du bonheur

Le condamné évoque dans le registre lyrique des sentiments personnels à la première personne du singulier. Ce lyrisme est tantôt sombre, dysphorique, tantôt nostalgique, élégiaque.

Le texte est fondé sur une opposition entre le passé du condamné ("autrefois") et sa situation présente ("maintenant"). Alors que sa situation présente est décrite au présent d'énonciation, sa situation passée, évoquée dans le deuxième paragraphe, est rédigé à l'imparfait itératif (d'habitude). Les temps verbaux  du passé et du présent représentent la barrière infranchissable qui séparent ces deux époques.

Le second paragraphe s'appuie sur le champ lexical de la joie, du succès, de la richesse, du divertissement, de la liberté.  : "Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s’amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d’inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie." : le narrateur compare son esprit (son imagination) à un brodeur" et sa vie à un tissu.

Le paragraphe comporte également des énumérations : "C’étaient des jeunes filles, de splendides chapes d’évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers." 

Le champ lexical, la métaphore de la broderie, l' énumération, expriment le pouvoir perdu qu'avait l'imagination de transfigurer la réalité.

La personnification "larges bras des marronniers" évoque le thème romantique de la nature protectrice, désormais absente de l'environnement du condamné.

Le syntagme "théâtres pleins de bruit et de lumière" fait entendre la voix du dramaturge qu'est aussi Victor Hugo. La "bataille d'Hernani" a lieu en 1830, un an après la parution du livre.

Les assonances en "i" renforcent le caractère joyeux du passage : "Mon esprit jeune et riche était plein de fantaisie" ; les sonorités  en "ui", "o", "eu", "om", "ou" sa dimension mystérieuse et romanesque : "et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers".

2. Le contraste avec la situation présente du condamné :

L'extrait comporte une majorité de propositions indépendantes en asyndète (absence de coordination ou de subordination) ou coordonnées. La syntaxe traduit la succession désordonnée des pensées, des sentiments et des émotions du personnage au fur et à mesure qu'ils surgissent ", sans ordre et sans fin".

L'évocation du passé s'exprime sous la forme de la nostalgie (étymologiquement douleur du retour). Les broderies de l'imagination sur l'étoffe du réel sont réellement belles, mais le contraste avec la situation présente du prisonnier ne fait qu'aviver sa souffrance.

C'est moins sa situation proprement dite, que l'incapacité où se trouve son esprit, obsédé par une unique pensée "Condamné à mort !" d'imaginer autre chose. Le condamné est désormais incapable de "broder", d'embellir la réalité, de s'en évader par l'imagination, comme il le faisait auparavant. Il ne peut plus, comme dit le philosophe romantique Söeren Kierkegaard, respirer "l'oxygène de la possibilité".

La double incarcération du condamné, physique et mentale, s'exprime dans un parallélisme de construction : "Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée."

La ponctuation expressive traduit la violence désespérée des sentiments et des émotions du condamné.

Le condamné, et, à travers lui, l'auteur, sont intensément présents dans l'énoncé sous la forme de jugements mélioratifs et dépréciatifs, euphoriques et dysphoriques et d'exagérations rhétoriques (hyperboles) qui sonnent juste.

L'évocation de son passé par le condamné n'atténue pas la dimension pathétique et tragique du texte. Au contraire, elle les renforce.

III. La situation présente du condamné

1. La dimension réaliste du texte :

La situation du condamné : "Condamné à mort !" - est exprimée sous la forme d'une description réaliste : cette fatale pensée écrite dans l’horrible réalité qui m’entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot..."

Les noms sont précisés par des adjectifs et des compléments de détermination afin de représenter la réalité de la façon la plus précise possible.

Le passage s'appuie sur les champs lexicaux de l'humidité, de la misère, du clair-obscur et de l'emprisonnement. Un terme technique "giberne" renforce l'effet de réel.

Note 1 : Une giberne est une boîte portée en bandoulière par les soldats dans laquelle ces derniers conservaient généralement leurs cartouches et les outils nécessaires à l'entretien de leur arme. 

Note 2 : Une potence (du latin potentia = puissance, appui) ou un gibet est une structure, généralement en bois, utilisée pour les exécutions par pendaison. Le terme de « gibet » étant souvent utilisé aussi pour désigner les fourches patibulaires destinées à exposer les cadavres des condamnés à mort dans un but de dissuasion.

"Giberne" est un paronyme de "gibet". Tout, y compris la giberne du soldat, "qui reluit à travers la grille du cachot", rappelle au condamné son destin.

Associé au registre réaliste, le registre tragique met en effet en avant le thème du destin, de l'anankè, du fatum. Le sort du personnage est pour ainsi dire écrit d'avance dans la mesure où le roi n'a pas répondu à sa demande de grâce. Il a la certitude qu'il va être exécuté. Il y a unité de temps : 24 heures, de lieu : un cachot et d'action : l'attente de l'exécution, comme dans la tragédie classique.

Nous sommes tous condamnés à mort et nous le savons, mais à la différence du condamné qui s'exprime dans ce texte, nous ne savons, comme dit l’Évangile, "ni le jour, ni l'heure".

Nous savons que nous allons mourir, disait Jacques Lacan, mais nous n'en sommes pas sûrs. C'est moins la mort elle-même que de savoir où et quand elle va abattre sa faux qui plonge le condamné dans la déréliction. C'est dans cette certitude que réside toute l'horreur de la peine de mort.

Le registre réaliste se mélange également  au registre fantastique de l'épouvante dont il renforce l'effet dysphorique, le fantastique n'étant pas de l'ordre du surnaturel (fantastique objectif = le spectre n'est pas présenté comme réel), mais résidant dans l'imagination du prisonnier (fantastique subjectif), sous la forme du cauchemar et de l'hallucination.

2. La dimension fantastique

Associée au fantastique, la figure de la personnification (allégorie) parcourt la totalité du passage (métaphore filée) qui s'ouvre et se clôt sur le syntagme nominal : "Condamné à mort !". Cette unique pensée emprisonne son esprit comme elle borne le début et la fin du texte.

Le condamné l'extériorise et lui prête des traits humains :  "Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu’on m’adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m’obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d’un couteau."

Le spectre de la mort ressemble au personnage mythologique de Protée, qui a donné l'adjectif "protéiforme". Elle est capable, comme Protée, de prendre toutes sortes de formes, y compris les plus monstrueuses : "me secouant de ses deux mains de glace".

Elle apparaît dans les cauchemars du prisonnier sous la forme d'un "couteau" qui figure la lame de la guillotine.

Il n'y a pas d'hésitation herméneutique possible (Todorov). Le "spectre" n'existe que dans l'imagination du personnage sous la forme d'un cauchemar quand il dort ou d'une hallucination quand il est éveillé.

La dimension fantastique s'appuie également sur des figures de style comme la comparaison : "Cette pensée infernale comme un spectre de plomb", la gradation : "une horrible, une sanglante, une implacable idée !" - "Je n'ai qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude..." et l'anaphore : "condamné à mort !" (3 fois) - "toujours seul avec elle, toujours glacé par sa présence, toujours courbé sous son poids" - "chaque jour, chaque heure, chaque minute"...

Aux champs lexicaux de la folie, du malheur et de la fatalité, s'ajoutent celui du harcèlement, de la persécution : le spectre de la mort persécute, harcèle le prisonnier, aussi bien dans le temps et l'espace que dans son esprit, ne le lâche pas une seule seconde, que ce soit dans son sommeil ou dans sa vie éveillée.

L'emploi d'un verbe au conditionnel présent modal au paragraphe quatre, "voudrait" - le conditionnel modal évoquant une action dont les conditions de réalisation sont exclues - souligne l'impossibilité de se soustraire à cette persécution : "Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir."

Conclusion :

Le condamné exprime dans cet extrait sa nostalgie d'un passé où il était encore libre, décrit la réalité sordide qui l'entoure et crie son épouvante devant le destin qui l'attend : 'Condamné à mort !". A travers lui, c'est l'auteur, écrivain engagé contre la peine de mort qui s'exprime.

Comme le dit Agnès Spiquel, l'écriture, pour Hugo, est une manière de dire cette horreur, mais aussi de dire l'humain, de faire exister une expérience humaine avec des mots, de montrer aussi qu'il y a encore de l'humain dans les marges et de l'inhumanité virtuelle dans l'humanité moyenne. 

Il partage ce souci avec Albert Camus dans L'étranger

Le combat de Hugo (Le dernier jour d'un condamné, Claude Gueux), de Camus (L'étranger, Réflexions sur la guillotine)  et d'écrivains engagés ou d'hommes politiques, comme le ministre de la Justice Robert Badinter, dont le discours pour l'abolition de la peine de mort le 17 septembre 1981, devant l'assemblée nationale est empreint d'accents hugoliens, finira par aboutir. La peine de mort sera définitivement abolie en France le 9 octobre de la même année.

 

 



 

 

 

 

 

 

 

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