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La conception de la nature dans "Le dormeur du Val" d'Arthur Rimbaud

                Le Dormeur du Val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

( Arthur Rimbaud)

rimbaud1

Le poète évoque un décor idyllique, une nature heureuse où domine la luminosité (haillons d’argent, soleil, luit) et une sorte d’intimité heureuse (« trou de verdure »), paradisiaque. « petit val » s’oppose à « montagne fière ». On remarque l’inventivité verbale "follement", "haillons d'argent", bien que le mot "haillon" qui désigne un vêtement déchiré ait une connotation négative ;  la rivière est personnifiée, elle chante et sa « folie » est joyeuse ; « qui mousse de rayons » ; le verbe « mousser » veut dire « déborder » et joue sur la polysémie du mot « mousse ». 

On est en présence d'une scène, d'un tableau vivant qui parle vivement à l'imagination, d'une "hypotypose" (le présent de l'indicatif a une valeur descriptive). L'hypotypose, du grec "upothuposis" (ébauche, modèle), est une figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l'instant de son expression.

Il convient également de remarquer la multiplication des notations sensorielles : la vue ("dans le frais cresson bleu", "haillons d'argent", "lit vert", "trous rouges"), l'ouïe (" où chante une rivière"), le toucher ("le nuque baignant dans le frais cresson bleu", "les pieds dans les glaïeuls", "la main sur sa poitrine"). La couleur rouge et la couleur verte dominent et évoquent respectivement le pantalon de l'uniforme français (rouge garance) et une pièce de l'uniforme prussien.

Il s'agit d'une évocation riche, complexe, originale, extrêmement vivante  - on parle "d'animation" (du latin "anima" = âme) et l'animation tend vers la personnification ("chante" une rivière", "montagne "fière") - (remarquez les deux subordonnées de lieu : "Où chante une rivière", "où le soleil de la montagne fière luit" et les deux verbes d'action "luire" et "chanter". Les groupements de syllabes et les changements de rythme : "d'argent" (2) - "où le soleil (4) - de la montagne fière" (6) - contribuent à la vivacité de la scène. Cette surabondance exubérante de vie et de mouvements contraste singulièrement avec le deuxième quatrain qui présente un personnage immobile.

La nature est-elle indifférente aux souffrances et aux tragédies humaines ? Est-elle une "mère" aimante ? Le poète semble reprendre l'idée romantique d'une nature consolatrice et accueillante où le jeune soldat trouve finalement une sépulture, une place et un séjour.

Paul Claudel parlait d'Arthur Rimbaud comme d'un "mystique à l'état sauvage" ; on pourrait effectivement rapprocher sa conception de la nature de celle de Jacob Boehme : "L'image de la nature entièrement qualitative de Boehme constitue en quelque sorte un pôle diamétralement opposé aux sciences naturelles mathématiques telles que les concevaient Galilée et Newton (...) Boehme remonte - bien que souvent sous une forme étrangement anachronique et anthropomorphe - à l'aspect pré-bourgeois de la nature, où tout est jaillissement et qualité ; elle est conçue spéculativement, comme un devenir dialectique fait d'ombre et de lumière."

"Parmi toutes les qualités inhérentes à la matière, le mouvement est sans doute la première et la plus insigne, mais pas seulement comme mouvement mécanique et mathématique, mais plus encore comme pulsion, esprit de vie, dynamisme, comme tourment ("Qual") de la matière, pour employer un terme de Jakob Boehme. Les formes primitives de ces derniers sont des forces essentielles, vivantes, individualisantes, produisant des différences spécifiques. Chez Bacon, son premier créateur, le matérialisme recèle encore d'une manière naïve les germes d'une évolution universelle. La matière sourit à l'homme dans son éclat poétique et sensuel..." (Karl Marx, La Sainte famille, cité par Ernst Bloch, "La Philosophie de la Renaissance", Petite bibliothèque Payot, chap. 6 : Jakob Boehme, pg. 81-82)

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