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Günther Anders, "La maxime secrète de la bombe"

"Le double visage de la formule "Tout est un" est la clé du nihilisme. celui-ci a été un monisme en acte ou, plus exactement, la vengeance de l'homme sur le monisme.

Quel rapport y a-t-il entre cette formule ambiguë et la bombe ? Le lecteur aura sans doute déjà deviné la réponse à cette question. Il faut cependant la formuler expressément. La voici : la maxime secrète de la bombe est identique à celle du monisme ou plutôt du nihilisme. La bombe se comporte en nihiliste, dans la mesure où elle considère tout - peu importe qu'il s'agisse d'hommes ou d'instruments, de pain ou de livres, de maisons ou de forêts, d'animaux ou de plantes - de la même manière et qu'elle traite tout comme de la nature, ce qui signifie, dans son cas, comme quelque chose que la radioactivité peut contaminer. Il n'existe rien d'autre pour elle. Si elle pouvait parler, elle dirait la même chose que le nihiliste : "Tout est un. Qu'il y ait un monde ou qu'il n'y en ait pas, tout est un. Pourquoi ne serait-il pas possible qu'il n'y ait plus de monde ?"

Voilà la maxime de la bombe. Puisque, comme nous le savons, celui qui possède une chose adopte la maxime de cette chose, c'est aussi le précepte de ceux qui possèdent la bombe. Qu'ils le veuillent ou non. Qu'ils le sachent ou non. C'est pourquoi, quand nous disons des seigneurs de la bombe qu'ils sont des "nihilistes", ce n'est pas une simple façon de parler mais la stricte vérité.

Confrontons l'un à l'autre le nihiliste d'aujourd'hui et son aïeul. Seuls ces deux Erostrates (personnage de l'antiquité qui mit le feu au temple d'Artémis à Éphèse, considéré comme la septième merveille du monde) peuvent être mise sur un pied d'égalité ; ils sont les seuls qui méritent d'être considérés comme les grandes figures du nihilisme. Entre ces deux antipodes du nihilisme, il y a eu ceux que l'histoire des idées appelle d'ordinaire les nihilistes, ceux qui n'anéantissent rien mais se contentent de refuser ou même simplement de décrire la "néantisation" ; il y a aussi ce grand homme qui s'appelait lui-même l'"Antéchrist" (Nietzsche) ; et enfin, ces êtres aux mains couvertes de sang qui se sont vraiment conduits comme on l'attendrait de l'Antéchrist. Si grands, ténébreux et profonds ou si horriblement minables qu'ils aient pu être, ils ne sont, comparés aux deux figures de l'aïeul et de son petit-fils, que des figures intermédiaires. Seuls l'aïeul et le petit-fils sont en rapport avec l'être ou le non-être du monde dans sa totalité.

L'aïeul, par la brutalité de son questionnement, d'abord (pourquoi ce qui est, s'il n'est pas l'expression d'un devoir être devrait-il donc être ? Pourquoi et à quoi bon devrait-il quant à lui devoir être ?) ; par le caractère désespéré de son désir qui réduisait d'avance à néant son envie d'anéantir le monde, ensuite ; par son infinie mélancolie enfin, s'est hissé à la hauteur d'une figure philosophique de premier rang. Mais il n'a pas disposé de la puissance nécessaire pour accomplir l'anéantissement qu'il appelait fébrilement de ses vœux, et semble ainsi ne pas avoir eu celle d'intervenir directement dans l'histoire.

Son petit-fils est un bonhomme philosophiquement inintéressant, aussi peu capable de cynisme que de mélancolie, une figure limitée. Il est inoffensif dans sa vie privée. L'anéantissement total lui est tombé entre les mains comme n'importe quelle autre innovation technique. C'est précisément ce qui fait de lui une figure historiquement considérable, une figure qui rejette dans l'ombre tout ce qu'on a tenu jusqu'à présent pour "historique", non seulement parce qu'il dispose de la puissance nécessaire pour accomplir l'anéantissement, mais aussi parce qu'il est peut-être incapable de ne pas utiliser cette puissance.

"les dieux de la peste, dit-on en molussien, sont des messieurs plutôt pacifiques et qui n'ont eux-mêmes pas la peste."

Les divinités actuelles de l'anéantissement leur ressemblent : rien dans leur apparence ne laisse soupçonner ce qu'ils pourraient déclencher ; leur sourire est aimable et exempt de fausseté. Mais rien n'est plus horrible que le sourire aimable et honnête des divinités du malheur..."

(Günther Anders, L'obsolescence de l'homme, sur l'âme de l'homme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, 1956, Paris 2002, Editions de l'encyclopédie des nuisances, Editions Ivrea)

 

 

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