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Günther Anders, "Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l'apocalypse"

Conclusion : 

"J'ai lu dans un journal : "Quelle bénédiction que la bombe ne soit pas aux mains de nihilistes."

Mais ce soupir de soulagement était celui d'un inconscient.

Sans doute est-il décisif de savoir entre les mains de qui elle se trouve ; surtout quand celui entre les mains duquel elle se trouve s'en sert vraiment. Mais s'il ne s'en sert pas, cela n'a en réalité aucune importance.

Car la bombe n'est pas seulement suspendue au-dessus de nos têtes à nous, hommes d'aujourd'hui. La menace n'aura jamais de fin. Elle ne pourra être que repoussée. Ce qui a pu être évité aujourd'hui ne le sera peut-être pas demain.

Demain, la bombe sera suspendue au-dessus de la tête de nos enfants. Personne ne pourra plus s'en débarrasser. Aussi loin dans le temps qu'iront les générations à venir, où qu'elles fuient pour lui échapper, elle les accompagnera dans leur fuite. Elle ouvrira la marche, comme si elle connaissait le chemin ; à moins qu'elle ne soit le nuage noir qu'ils traîneront derrière eux sous tous les cieux.

Et même si le pire ne devait pas se produire, même si elle devait rester perpétuellement suspendue au-dessus de notre tête sans jamais être larguée, il reste que nous sommes désormais des êtres condamnés à vivre à l'ombre de cette inévitable compagnie. Sans espoirs, sans projets, sans rien y pouvoir.

A moins que nous ne nous ressaisissions pour prendre une décision.

Le soupir de soulagement de l'auteur de cet article n'était pas seulement inconscient : il était absurde. Aussi absurde que s'il avait écrit : "Quelle bénédiction que la saleté ne soit pas entre des mains déjà sales !" Comme s'il était important de savoir comment étaient les mains avant d'être sales. Elles sont sales maintenant. A cause de la saleté. C'est la seule chose qui compte. Elles sont sales et elles le resteront.

A moins que nous ne nous ressaisissions pour prendre une décision.

A moins que des hommes ne commencent, tels des objecteurs de conscience, à s'engager publiquement, sous serment et en pleine conscience du danger possible, à ne jamais céder à la pression - qu'elle soit physique ou qu'il s'agisse seulement de la pression qu'exerce l'opinion publique - et à ne jamais collaborer à la moindre entreprise qui, aussi indirectement que ce soit, pourrait avoir un quelconque rapport avec la production, les essais et l'utilisation de la bombe ; à ne jamais parler  de la bombe que comme une malédiction ; à tenter de convaincre ceux qui s'y sont résignés et se contentent de hausser les épaules ; à prendre publiquement leurs distances avec ceux qui prennent la défense de la bombe.

A moins que l'on ne fasse ce premier pas, que d'autres hommes ne suivent ceux qui l'auront fait, et d'autres encore. Jusqu'à ce que ceux qui refusent de prêter serment se désignent eux-mêmes par là comme des traîtres à la lutte que mène l'humanité pour continuer à exister.

Car si la bombe a eu un effet, c'est d'avoir fait aujourd'hui une humanité en lutte. Elle a réussi là où les religions et les philosophies, les empires et les révolutions, avaient échoué : elle a vraiment réussi à faire de nous une humanité. Ce qui peut tous nous toucher nous concerne tous. Le toit qui s'effondre est devenu notre toit à tous. C'est en tant que morts en sursis que nous existons vraiment désormais. Et c'est vraiment la première fois.

Nous n'avons pas lieu d'être fiers qu'il ait fallu la bombe pour que nous y parvenions. Mais oublions cela. Maintenant nous sommes de fait des morts en sursis. Prouvons que nous pouvons l'être sans nous résigner, et vivons dans l'espoir du jour où nous compterons les peurs apocalyptiques d'aujourd'hui parmi les cauchemars du passé et où l'on pourra dire des propos que j'ai tenus ici :"Quel pathos inutile !"

(Gunther Anders, "Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l'apocalypse", p. 261 et suivantes, in L'obsolescence de l'homme, sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, 1956, Editions de l'encyclopédie des nuisances, Editions Ivrea, Paris, 2002)

 

 

 

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