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Etienne Klein, Le goût du vrai, Tracts Gallimard, n°17, 2020

"L'idée de l'avenir est plus féconde que l'avenir lui-même." (Henri Bergson)

"Il est urgent que nous cessions de nous raconter des histoires : nous allons devoir prendre vraiment  au sérieux ce que nous savons depuis longtemps, mais faisions jusqu'à aujourd'hui semblant de ne pas croire.

Il va notamment falloir prendre à bras-le-corps la question de l'environnement, en ouvrant nos oreilles aux discours des chercheurs qui tirent le signal d'alarme depuis des années. Tous les indicateurs sont au rouge, répètent-ils. Toutes les projections sont inquiétantes, qu'elles concernent le changement climatique d'origine anthropique, la diminution des espaces de vie, la raréfaction des ressources, l'effondrement de la biodiversité, la pollution des sols, de l'eau et de l'air, ou encore la déforestation. D'autant que tous ces phénomènes se révèlent interdépendants : la pollution atmosphérique aggrave le changement climatique, qui accélère la déforestation et réduit la biodiversité, etc.

Mon ami François Cassingena-Trévédy, moine bénédictin de l'abbaye de Ligugé, a mieux résumé la situation que quiconque :

"Les humeurs secrétées par l'ère industrielle ont atteint désormais une masse et une efficacité suffisante pour que l'homme se découvre, ahuri, comme un cinquième élément du monde capable de déconcerter le jeu - l'harmonie - des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables : l'homme, cette "quintessence", réalise sa faculté de conduire l'univers au chaos ; le conquérant, grisé par l'encens des thuriféraires qui lui prêtaient des attributs de monarque définitif, commence de concevoir que son épopée désinvolte puisse se réduire à un simple épisode dont des sédiments sans âge et sans âme conserveront à peine les fossiles." (François Cassingena-Trévedy, "Inferno", Etudes, octobre, n° 4253, pp. 89-90)

Nous savons désormais que nous ne pourrons pas nous abstraire du monde à notre guise. Non, l'humanité ne  constitue pas une bulle à part ; non, elle ne saurait s'émanciper de la nature, puisqu'elle en fait partie. La Covid-19 vient de nous le rappeler, les grandes pandémies récentes et à venir sont des "zoonoses", c'est-à-dire des infections virales brisant la barrière inter-espèces pour se propager de l'animal à l'homme, et dont les bouleversements écologiques induits par l'activité humaine favorisent la diffusion.

Au lieu de nous réfugier sans cesse derrière une forme de scepticisme systématique, le plus souvent paresseux et démagogique, qui a pour seul vertu de cautionner notre procrastination, nous allons devoir prendre acte qu'en matière de sciences, tous les discours ne se valent pas. Si imparfaits soient-ils, ceux du GIEC, par exemple, ont le mérite d'être étayés, contrairement aux élucubrations d'un Donald Trump ou d'un Jair Bolsonaro.

Le coronavirus, dont on voudra bien m'accorder qu'il n'est pas une pure "construction sociale", nous poussera-t-il à relativiser notre relativisme ? A nous convertir à une "sagesse au bord du précipice" qui soit réellement informée, éclairée, argumentée ? Allons-nous, grâce à lui, tordre le cou à l'idée que les connaissances scientifiques sont par définition superficielles et arbitraires, qu'il ne faut y voir que de simples opinions collectives émanant d'une communauté particulière, et dépourvue de lien avec la réalité ?

 

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