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Metin Arditi, Carnaval noir, Grasset et Fasquelle, 2018

L'auteur :

Ecrivain francophone d'origine turque, Metin Arditi est l'auteur de nombreux essais et romans maintes fois récompensés : La Confrérie des moines volants, Juliette dans son bain, L'enfant qui mesurait le monde et Mon père sur mes épaules (Editions Points)

Quatrième de couverture :

"1575, carnaval de Venise. Une série de crimes secoue la ville sans que l'on ne découvre ni les auteurs, ni les motifs. 2016, une jeune étudiante est retrouvée noyée dans la lagune. Son sujet de thèse : ce mystérieux carnaval noir... Cinq siècles plus tard, les coupables sont-ils les mêmes ? Professeur de latin à l'Université de Genève, Bénédict Hughes essaye de comprendre pourquoi l'Histoire semble se répéter."

Résumé :

Janvier 2016 : une jeune étudiante à l’université de Venise est retrouvée noyée dans la lagune. C’est le début d’une série d’assassinats dont on ne comprend pas le motif. Elle consacrait une thèse à l’une des principales confréries du XVIe siècle, qui avait été la cible d’une série de crimes durant le Carnaval de Venise en 1575, baptisé par les historiens « Carnaval noir »…

Cinq siècles plus tard, les mêmes obscurantistes qui croyaient faire le bien en semant la terreur seraient-ils toujours actifs ?

Bénédict Hugues, professeur de latin à l’université de Genève, parviendra-t-il à déjouer une machination ourdie par l’alliance contre-nature d’un groupuscule d’extrême droite de la Curie romaine et de mercenaires de Daech, visant à éliminer un pape jugé trop bienveillant à l’égard des migrants ?

À croire que l’Histoire se répète éternellement, que le combat entre le fanatisme et la raison n’en finit jamais, et que la folie des hommes est sans limite…

Dans ce roman riche de suspense, de passion et de savoir, Metin Arditi se révèle, une fois encore, un conteur exceptionnel." (source : babelio)

Extrait :

"Les trois hommes en découvrirent le premier mètre. Il s'agissait bel et bien d'un tableau. Il montrait un lac entouré de collines qui s'élevaient en pente douce. Sur la partie haute apparaissait un signe zodiacal, celui du Poisson.

- Le Christ aux douze doigts ! s'écria Elisabetta. Exactement comme le décrit Rivolta, le chroniqueur...

Le lac de Tibériade, les collines de Galilée chargées d'oliviers, un abreuvoir auquel un âne se désaltère, et près de l'âne un homme qui dort !

Elle se tourna vers Albertelli, incapable de retenir ses larmes :

- Vous vous rendez compte ? Le chef d'œuvre de Paolo il Nano ! Et regardez dans quelle condition il se trouve ! Il a à peine souffert.

Ils s'embrassèrent tous. Albertelli avait de la peine à contenir son émotion. Bénédict, les traits tirés, tenait Mado dans ses bras. Les trois marbriers se regardaient, désemparés d'être les acteurs d'une telle découverte. Carla, les yeux sur Elisabetta, une main sur la bouche, semblait perdue. 

- Allez, on continue, dit Albertelli.

- Les parties plus proches du mât auront un rayon de courbure plus faible, fit Bénédict. Elles auront sans doute subi des dégâts.

- Déroule, pour l'amour du ciel ! fit Albertelli à Luigi.

Ils s'y mirent à trois et, accroupis, roulèrent la toile sur le sol de marbre, par petits gestes, jusqu'à ce que le mât soit libéré.

La toile occupait presque toute la surface du grand salon. Ils se retrouvèrent tous les six debout, au bas du tableau, de façon à pouvoir le regarder dans une configuration naturelle, comme s'il était accroché devant eux.

Les signes zodiacaux occupaient la partie haute de la toile : Verseau, Capricorne, Sagittaire... Sur les deux ou trois derniers mètres, là où le Nano avait peint un groupe de jeunes femmes, les couleurs étaient plus sombres et les craquelures plus marquées.

Au premier plan, un couple de jeunes marié était assis devant une table richement chargée. A la droite de l'épouse se tenait Marie. A la gauche du marié, Paolo il Nano avait peint le Christ. Les bras en croix, il montrait ses mains. Chacune avait six doigts, d'où partaient des sarments de vigne qui entouraient les signes du Zodiac. Celui du Sagittaire paraissait plus grand que les autres, plus richement travaillé aussi, son arc et sa flèche chargés d'ornements.

Habillés en rabbins, les convives étaient vêtus de noir, la tête couverte de la calotte. Les femmes portaient des robes aux couleurs variées et des foulards brodés de fleurs. Sur la partie gauche de la toile, six serviteurs portaient chacun une jarre inclinée d'où se déversait un vin que recueillaient d'autres jarres plus petites.

Albertelli semblait incrédule :

- Je n'ai jamais rien vu de plus beau.

Une minute passa sans que personne ajoute un mot." (p.285-286)

Mon avis sur le livre :

Metin Arditi nous entraîne dans une intrigue passionnante et sans temps mort, entre Genève, Venise et Rome, le XXIème siècle et la Renaissance italienne,  où une petite équipe d'intellectuels, de chercheurs et de latinistes se révèle mille fois plus perspicace que le plus puissant des banquiers genevois.

L'enjeu : déjouer deux attentats terroristes et en comprendre les motivations, l'un contre le pape actuel à la Casa Santa-Maria et l'autre à la basilique Saint-Pierre de Rome, lors de la messe du matin grâce à élucidation du symbolisme d'un chef-d'œuvre que l'on croyait disparu, Les Noces de Cana de Paolo il Nano, contemporain de Grégoire XIII (1572-1585)

Metin Arditi est bien plus intéressant que Dan Brown et s'il fallait le comparer à un autre écrivain, ce serait plutôt à Umberto Eco, l'auteur du Nom de la rose. La clé du Da Vinci Code est l'hypothèse que le Christ aurait eu une liaison amoureuse avec Marie Madeleine, mais cette liaison supposée n'a  jamais préoccupé l'Eglise catholique, alors que la clé du roman de Metin Arditi,  la découverte  par Copernic de l'héliocentrisme, ou, pour élargir le débat le conflit entre les découvertes scientifiques et les Ecritures, l'opposition entre tradition et ouverture fut et reste encore aujourd'hui, fondamentale. C'est de ce conflit qu'il est question dans ce roman et c'est ce qui en fait la richesse et l'intérêt.

Citation : "La découverte de Copernic, si elle était dévoilée, aurait déclenché un tremblement de terre. Les divergences entre Réformateurs et Eglise romaine se retrouveraient légitimés. C'était la survie de l'Eglise qui se jouait."... "Pour l'Eglise, reprit Benedict, il y avait obligation d'engager une lutte à mort. Elle jouait son devenir. Après avoir été incapable de condamner Paolo il Nano pour sa représentation des Noces de Cana, Scanzani et ses amis ont choisi d'assassiner les dirigeants de la Scuela et de l'incendier, une façon radicale de décourager d'autres candidats à la remise en cause des Textes. Finalement, la révolution copernicienne n'éclatera qu'avec les procès de Galilée, qui n'étaient rien d'autre que ceux de Copernic. Scanzani et ses amis ont gagné quatre-vingts ans, il faut le reconnaître." (p.213)

Note : Nicolas Copernic est un astronome polonais, également chanoine, médecin et mathématicien, né le 19 février 1473 à Thorn (Toruń), Prusse royale (royaume de Pologne) et mort le 24 mai 1543 à Frauenburg (également en Prusse royale, royaume de Pologne, aujourd'hui Frombork). Il est célèbre pour avoir développé et défendu la théorie de l'héliocentrisme selon laquelle la Terre tourne autour du Soleil, supposé au centre de l'Univers, contre l'opinion alors admise, que la Terre était centrale et immobile. Les conséquences de cette théorie dans le changement profond des points de vue scientifique, philosophique et religieux qu'elle impose sont baptisées "révolution copernicienne". Le géocentrisme demeura la doctrine établie jusqu’à la fin de la Renaissance et ne fut totalement abandonnée par les savants et par l'Église que vers 1750. 

C'est le cardinal Fernandez-Diaz, "papabile" et membre éminent  de la curie romaine (il est renvoyé par le pape à la fin du roman), tête pensante du complot qui  tire les (bonnes) conclusions en exprimant le point de vue d'une traditionaliste intelligent, ce qui n'est pas forcément un oxymore et ce qu'il n'était pas au départ : "Mais leur erreur fondamentale était ailleurs. Leurs pensées s'étaient focalisées sur ce qui les opposait au pape et à sa ligne de gauchiste bien-pensant. Quelle idiotie ! Ils n'avaient fait que répéter les errements de Scanziani, Valsangiacomo, et de tous ceux qui s'étaient amusés à guerroyer au sein de la Curie. A monter une moitié de l'Eglise contre l'autre, ils ne pouvaient que perdre. S'ils voulaient avoir la moindre chance de jeter hors d'Europe ces voyous d'islamistes, ce n'était pas en se faisant la guerre. Catho contre Catho, c'était la bêtise suprême. Il fallait qu'ils s'unissent, et dans ce mouvement d'union, c'était à ceux qui croyaient en une Eglise forte de s'imposer. Une Eglise puissante. Radicale. Capable de prendre acte d'une découverte scientifique sans en faire une maladie ! La Terre n'était pas le centre de l'univers ? La belle affaire ! Elle tournait autour du soleil, Copernic avait raison, et alors ? Le monde entier s'en fichait. La Terre restait le centre spirituel de l'Univers, voilà tout. Une Eglise forte aurait réglé la question en affirmant son autorité spirituelle, au lieu de s'entre-déchirer." (p.349-350)

 

 

 

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