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Antoine Compagnon, Un été avec Pascal

L'auteur :

Ecrivain et professeur au Collège de France, Antoine Compagnon est l'auteur d'ouvrages consacrés à Montaigne, Baudelaire, Proust.

Un été avec Pascal est à l'origine une série d'émissions radiodiffusées pendant l'été 2019 sur France Inter.

Quatrième de couverture :

"Le roseau pensant, les deux infinis, le pari ou le nez de Cléopâtre : les Pensées renferment tant de formules et d'images inoubliables. Pascal fut un virtuose de la langue française, mais d'abord un mathématicien incomparable, et encore un philosophe et un théologien hors pair. Plusieurs de ses sentences sont inscrites dans le cerveau de tout Français : "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye" ; "Qui veut faire l'ange fait la bête"; "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point". Au moins depuis Chateaubriand, nous négligeons que les Pensées offrent les rudiments d'une "Apologie de la religion chrétienne", et Pascal représente pour nous l'homme moderne partagé entre la science et la foi, soumis au tragique du Dieu caché et à l'angoisse de la condition humaine.

On devrait "mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les... Pensées de Pascal", disait Swann de Proust. C'est un peu ce que nous avons tenté de faire dans cet Été avec Pascal.

Extrait de l'Avant-propos : 

Après Montaigne, qui inaugura la série "Un été avec" sur France Inter et aux Equateurs, comment ne pas en venir un jour à celui qui fut son meilleur lecteur ? Pascal fut son disciple le plus attentif, mais aussi son adversaire le plus ferme. Les Pensées naquirent d'un Contre Montaigne comme A la recherche du temps perdu d'un Contre Sainte-Beuve enfoui sous le roman de Proust. "Montaigne a tort" (454-525), proclame Pascal sur quasi tous les sujets auxquels il touche dans les Pensées : "il parlait trop de soi"(534-649), "il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre" (559-680), ses défauts sont "grands", en particulier "le sot projet qu'il eut de se peindre" (644-780). Montaigne transparaît partout dans les Pensées, car il fut le modèle des  honnêtes hommes que Pascal cherche à convertir. Pas de penseur plus opposé à Montaigne que Pascal, mais  les Pensées seraient inconcevables sans les Essais. Les deux écrivains forment l'un de ces couples indivisibles dont la littérature française tire sa grandeur.

Parler de Pascal, c'est donc aborder le partenaire d'un duo miraculeux, fondateur de notre modernité, c'est-à-dire de la liberté de l'esprit. L'un et l'autre traitent de tout et de rien indépendamment de tout préjugé: l'homme, la société, l'univers, le pouvoir, la foi, l'angoisse, la mort, le jeu...Et Pascal contredit Montaigne, condamne son scepticisme et sa nonchalance, mais il lui arrive aussi de le rencontrer après réflexion. Par exemple, leurs options politiques se ressemblent : ils se méfient tous deux des réformes, craignent le désordre ; le conservatisme éclairé les rapproche.

Pour Montaigne il y a quelques années, nous improvisions. Je rédigeais ma chronique comme un feuilleton; je l'enregistrais par petits paquets, sans savoir où j'irai par la suite. Pour Pascal, la série était rodée et plus de rigueur me fut demandée ; il aurait fallu tout enregistrer d'une traite. L'allure à sauts et à gambades convient sans doute mieux à Montaigne, mais je redoute tout de même cette liberté perdue qui risquait de rendre la chronique plus scolaire, puisque la fin serait déjà écrite, que je saurais où j'allais.

Or les circonstances en ont décidé autrement. Alors que je me replongeais dans Pascal avec impatience (ma fidélité remonte aux premiers cours que j'ai donnés à l'université il y a une quarantaine d'années), la santé d'une personne qui m'est chère se dégrada irrémédiablement. Je passais mon temps auprès d'elle, débrouillant les Provinciales et les Pensées à son chevet, prenant des notes, griffonnant. Elle lut une première liasse de chroniques, les commenta, me suggéra des retouches. Mais les enregistrements durent être décommandés. La suite, car la force lui manquait, ce fut moi qui la lui lus dans ce qu'on appelle une "maison de fin de vie". Je crois bien que la dernière chronique à laquelle elle réagit avec conviction fut "le cœur a ses raisons". Nous eûmes une discussion sur les affinités entre la pensée du cœur chez Pascal et la philosophie contemporaine des émotions, et je repris mon texte aussitôt. Dans les derniers jours, je lui lus encore "Qu'est-ce que le moi ?" et "Reine de village et fausses fenêtres", mais je sautai certaines citations de Pascal que je ne souhaitais pas qu'elle entende.

Cela semble un comble de l'exprimer ainsi, mais Pascal me servit - ou même nous servit - de divertissement. Je me récitais sans cesse ce fragment des Pensées qui me troublait énormément :

"Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d'où vient qu'à ce moment il n'est point triste et qu'on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes. Il ne faut pas s'en étonner, on vient de lui servir une balle et il faut qu'il la rejette à son compagnon." (453-522)

La balle après laquelle je courais et que je m'appliquais à relancer du mieux que je pouvais, c'était cette pensée même. Je jouais avec Pascal, et ce jeu me distrayait, il m'aidait à traverser les jours et les nuits.

Il n'y a pas de honte à le reconnaître, seulement un paradoxe de plus, figure dont les raisonnements de Pascal ne sont jamais avares. Et c'est bien le preuve de la profonde vérité humaine et de la terrible actualité des Pensées. Nous disputâmes sur le cœur et la raison jusqu'au dernier souffle, non pas pour nous dissimuler la réalité, nous voiler la vérité, mais parce que tout ce qu'écrit Pascal est si provocant que seule la mort parvient à nous faire taire, le silence infini (...)"

 

 

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