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Chrétien de Troyes, Cligès ou la Fausse Morte

L'auteur :

Chrétien de Troyes (né vers 1130 et mort entre 1180 et 1190) est un poète français, considéré comme le fondateur de la littérature arthurienne en ancien français et l'un des premiers auteurs de romans de chevalerie. Il est au service de la cour de Champagne, au temps d'Henri le Libéral et de son épouse Marie de France. Ses œuvres majeures sont : Érec et Énide, Cligès, Lancelot ou le Chevalier de la charrette écrit probablement en même temps que Yvain ou le Chevalier au lion, et Perceval ou le Conte du Graal, œuvre inachevée. Ses romans reflètent les idéaux politiques et culturels du milieu pour et dans lequel il écrit. Ils mettent en scène un idéal aristocratique mêlant l'aventure chevaleresque, l'amour courtois et les aspirations religieuses que symbolise l'esprit de croisade. (source : wikipedia)

L'oeuvre :

Cligès ou la Fausse Morte est le deuxième roman courtois de Chrétien de Troyes, écrit après Érec et Énide vers 1176. Cette œuvre rédigée en vers octosyllabiques nous est connue par sept manuscrits différents et des fragments. Chrétien de Troyes s'y écarte du modèle de l'épopée, pour fonder le principe du roman, récit focalisé sur la figure d'un héros. (même source)

Chrétien de Troyes, peintre de l'amour : 

Clerc rompu aux exercices de rhétorique et à la lecture des œuvres d’Ovide en particulier de L’Art d’Aimer, Chrétien de Troyes (1135-1185) dépeint avec habileté les différents moments de l’amour. D’un récit à l’autre des personnages sont placés dans des situations diverses : une jeune fille qui avait toujours dédaigné l’amour découvre ce sentiment telle Soredamor dans Cligès, une jeune femme, Fénice, refuse de se donner à son mari parce qu’elle en aime un autre, Laudine, l’épouse d’Yvain, est désespérée que son mari ait oublié de la rejoindre au terme d’un an, Énide se lamente que son mari, Érec, oublie ses devoirs guerriers pour rester avec celle par amour… Cette diversité romanesque correspond à des approches successives de la vérité humaine. Psychologue attentif aux mouvements des cœurs tout autant que peintre de caractères, Chrétien de Troyes donne toute la mesure de son talent d’écrivain lorsqu’il s’agit de décrire les différents moments de l’amour : la découverte du trouble amoureux, l’éclosion des sentiments, les aveux et les hésitations, les tourments et les espoirs, la joie ultime lorsque les amants peuvent enfin s’aimer. 

(Daniel Quéruel, BNF, La légende du roi Arthur)

Le texte : 

"Sur le navire dans lequel le roi fit la traversée, ne montèrent ni jeune fille ni jeune homme, en dehors d'Alexandre, mais, à la vérité, la reine y amena Soredamor qui dédaignait l'amour. Jamais elle n'avait entendu parler d'un homme qu'elle daignât aimer pour prouesse, noblesse, haut rang qu'il eût ; pourtant la demoiselle était si gracieuse et si belle qu'elle aurait rapidement fait l'apprentissage de l'amour si elle l'avait voulu ; mais elle n'avait jamais consenti à y porter attention.

Maintenant Amour va la faire souffrir car il saura se venger du refus orgueilleux qu'elle lui a toujours opposé. Amour a visé juste, de sa flèche il l'a frappée au cœur. Elle ne cesse de pâlir, de transpirer ; contre son gré, il lui faut aimer. Elle a bien de la peine à se retenir de regarder Alexandre, mais il lui faut prendre garde à Gauvain, son frère. Elle paie chèrement son orgueilleux dédain. Amour lui a chauffé un bain brûlant qui la fait suffoquer. Il lui est tantôt doux, tantôt insupportable ; tantôt elle le recherche, tantôt elle le refuse. Elle accuse ses yeux de trahison et s'écrie : "Mes yeux, vous m'avez trahie ! Mon cœur, à cause de vous, m'a prise en haine, lui qui m'avait toujours été fidèle. A présent ce que je vois me blesse, n'ai-je pas tout pouvoir sur mes yeux ? J'aurais donc perdu toute force et je devrais m'estimer bien peu si je ne puis commander à mes yeux et les diriger ailleurs. Ainsi je serai en mesure de me défendre contre Amour qui veut me tenir en son pouvoir. Loin des yeux, loin du cœur et finie la douleur. Si je ne le vois, il ne me sera rien."

(Chrétien de Troyes, Cligès ou la fausse morte)

Préparation du commentaire :

1. Quels sont les personnages ? Quels sont les procédés de mise en valeur de l'héroïne ? Montrez qu'il s'agit d'une femme idéalisée.

Les personnages sont Soredamor, Alexandre, Amour, Gauvin, le roi et la reine. Le personnage hostile est Amour. Les procédés de mise en valeur de l'héroïne sont les adjectifs qualificatifs attributs du sujet "si gracieuse et si belle" et le fait que Soredamor dédaigne tous les hommes, aussi beaux, aussi courageux, aussi nobles soient-ils.

"Sore" en ancien français veut dire blonde. L'onomastique chez Chrétien de Troyes est généralement symbolique. Alexandre est le nom d'un empereur grec (Macédonien), le nom de l'héroïne suggère que ses cheveux d'or inspirent l'amour. Soredamor est un archétype, une femme idéalisée plutôt qu'une femme réelle.

On ne sait pas grand chose d'elle, sinon qu'elle est "gracieuse et belle". On retrouve la même imprécision dans le portrait Mademoiselle de Chartres, la future princesse de Clèves, au début du roman éponyme de Madame de la Fayette.

Alexandre n'est pas décrit physiquement, mais étant donné que Soredamor s'en éprend, alors qu'elle a dédaigné jusqu'alors les hommes les plus beaux, les plus nobles et les plus courageux, on en déduit qu'il est encore plus beau, plus courageux et plus noble que les autres. Mais son portrait est tout aussi vague que celui de Soredamor.

2. Dans la première partie du texte, quels sont les procédés et les expressions qui montrent que l'héroïne fuit l'amour ?

Les expressions et les procédés qui montrent que l'héroïne fuit l'amour sont :

a) "dédaignait (méprisait) l'amour" et "daignât (acceptât) aimer": "jamais elle n'avait entendu parler d'un homme qu'elle daignât aimer pour prouesse, noblesse, haut rang qu'il eût". 

b) L'emploi anaphorique (deux fois) de l'adverbe "jamais" (deux fois).

c) L'emploi du conditionnel passé première forme dans les subordonnées : "qu'elle aurait daigné aimé", "qu'elle aurait rapidement fait l'apprentissage de l'amour", qui évoquent une action passée soumise à une condition non réalisée.

d) L'emploi d'une subordonnée circonstancielle de condition : "si elle l'avait voulu (plus-que-parfait)"

3. Combien de parties le texte comporte-t-il ? Quel est le rôle de l'adverbe "maintenant" ?

Le connecteur logique (et temporel)  "Maintenant" fait basculer le texte dans les conséquences du comportement de refus de l'amour. "Maintenant est suivi des verbes faire et savoir au futur de l'indicatif : "Maintenant Amour va la faire souffrir car il saura se venger du refus orgueilleux qu'elle lui a toujours opposé."

L'adverbe "maintenant" exprime l'opposition entre le passé, avant que l'Amour ait frappé Soredamor au cœur de sa flèche et le futur. L'Amour va désormais se venger de l'orgueil de l'héroïne en la faisant souffrir.

4. Dans la deuxième partie du texte, pourquoi le mot "Amour" est-il employé avec une majuscule ?

Le passage se réfère à la mythologie grecque et latine et en particulier au mythe d'Eros (Cupidon), fils d'Aphrodite (Vénus), dieu de l'amour, traditionnellement représenté sous les traits d'un enfant ou d'un jeune adolescent aux yeux parfois bandés, avec des ailes, un arc, un carquois et des flèches.

La référence à la mythologie grecque et le prénom du héros (Alexandre) indiquent le déplacement du contexte géographique et culturel du roman de la Bretagne à la Grèce.

Dans le texte Amour est employé avec une majuscule ; il s'agit d'une allégorie (idée personnifiée) : "Amour a visé juste, de sa flèche il l'a frappée au cœur."

Note : On retrouve des points communs avec le mythe de Tristan et Iseut (dont Chrétien de Troyes s'est inspiré dans un roman qui ne nous est malheureusement pas parvenu) : la rencontre entre Alexandre et Soredamor se passe sur un bateau, comme celle de Tristan et Iseut, leur amour est subi plutôt que voulu ; Tristan et Iseut boivent par erreur un philtre d'amour, Soredamor est frappée au cœur par l'Amour. 

5. Montrez que l'héroïne éprouve des sentiments contradictoires.

L'héroïne éprouve des sentiments contradictoires : "Tantôt il lui est agréable, tantôt il lui fait mal ; tantôt elle le désire, tantôt elle le refuse". Elle accuse ses yeux de trahison : "Mes yeux, vous m'avez trahie ! Mon cœur, à cause de vous, m'a prise en haine, lui qui m'avait toujours été fidèle."

Les procédés qui expriment cette dualité sont l'anaphore de l'adverbe "tantôt", des antithèses : "il lui est tantôt doux"/"tantôt insupportable" ; "tantôt elle le recherche" /"tantôt elle le refuse".

Ainsi que l'opposition entre les métonymies "mes yeux/"mon cœur" et les groupe verbaux "prendre en haine/"être fidèle"

6. Comparez le personnage de Soredamor avec celui de la princesse de Clèves.

L'influence des romans de Chrétien de Troyes et en particulier Cligès se fait sentir dans La princesse de Clèves de Madame de la Fayette. Comme Soredamor, Mademoiselle de Chartres refusait l'amour (la passion amoureuse) avant de devenir princesse de Clèves et de s'éprendre du duc de Nemours. Elles tombent amoureuses contre leur gré. Elles combattent toutes deux leur passion et éprouvent des sentiments contradictoires. Mais dans la Princesse de Clèves l'élément mythologique et magique, si l'on pense aussi à l'influence de la légende de Tristan et Iseut, a disparu au profit de la psychologie pure.

 

 

 

 

 

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