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Léon Tolstoï, La mort d'Ivan Ilitch
Léon Tolstoï, La mort d'Ivan Ilitch

Léon Tolstoï, La Mort d'Ivan Ilitch, nouvelles et récits (1851-1885), présentation Michel Cadot, Traductions par Madeleine et Michel Eristov, Louis Jousserandot, Jean Wladimir Bienstock et Pavel Birioukov, Marc Tougouchy, Michel Cadot, Bibliographie mise à jour en 2014 par Victoire Feuillebois, GF Flammarion, 1993.

L'auteur :

Né à Iasnaïa Poliana le 28 août 1828 et mort à Astapovo le 7 novembre 1910, Lev Nikolaïevitch Tolstoï (en russe : Лев Николаевич Толстой), dit Léon Tolstoï, est l'un des plus grands écrivains russes. Né dans une famille de la haute noblesse russe en 1828, il passe son enfance avec ses frères et sœurs à la campagne. A 15 ans, il lit Voltaire et Rousseau dont les idées le marquent, puis arrêtant ses études, il s'engage dans l'armée. Des combats qu'il a vécus, il écrit Les Cosaques, qui analysent la guerre à travers l'optique de la morale et de la population, et les Récits de SébastopolSes premiers livres publiés relèvent de l’auto-analyse et dévoilent l'obsession de Tolstoï pour le bien et la responsabilité de chacun, lui qui préfère mener une vie de paysan au lieu de jouir des mondanités que son succès lui offre. Ses chefs-d'œuvre littéraires sont La Guerre et la Paix (1865-69), fresque où se mêlent les affaires militaires et les affaires privées, sur fond de Russie de début de siècle, et Anna Karénine (1873-77), fresque sur la vie dans la société russe au XIXe siècle, où est notamment abordé le sujet de l'adultère, mais aussi, La Mort d'Ivan Ilitch (1886), bref récit d'une agonie, et encore La Sonate à Kreutzer, œuvre radicale où il pourfend le mariage et ses mensonges et prêche l'abstinence (1889). Il est également connu comme essayiste, dramaturge et réformateur. Son interprétation littérale des enseignements éthiques de Jésus, notamment du "Sermon sur la montagne", font de lui un chrétien anarcho-pacifiste. Ses idées sur la résistance non violente, exprimée dans des œuvres comme Le Royaume de Dieu est en vous (1893), ont un profond impact sur des figures centrales du XXe siècle telles que Mahatma Gandhi et Martin Luther King. Tolstoï est également un éminent pédagogue qui a développé son propre enseignement, notamment auprès des enfants de paysans. Il a laissé de nombreux essais comme "L'éducation religieuse" (1899) ou "La liberté dans l’école" (1862). L'œuvre à cet effet dont il est le plus fier est l'Abécédaire ou les Quatre livres de lecture qui sera publié en 1872. On ne peut pas ne pas évoquer la légende du couple Tolstoï qui a fait couler tellement d'encre et ne pas citer le nom de sa femme et collaboratrice, la grande dame Sophie Tolstoï. (source : Babelio)

Extrait de la préface de Michel Cadot :

"La structure de La Mort d'Ivan Ilitch, tout autant que son titre, amène à penser que la mort est bien le sujet principal de la nouvelle : elle commence par le faire-part annonçant le décès de ce magistrat, commenté par ses collègues, et s'achève, après un immense retour en arrière qui embrasse toute la carrière, toute la vie familiale d'Ivan Ilitch, sur ses derniers instants après une longue agonie. Mais cette mort, qui n'est ni un suicide comme celui d'Anna Karénine, ni une mort violente comme dans la Sonate à Kreutzer, présente une particularité par rapport aux premières fictions où Tolstoï décrit une mort : Ivan Ilitch, comme le prince Nicolas Bokonski dans Guerre et Paix, comme Nicolas Lévine dans Anna Karénine, se voit mourir et se trouve progressivement séparé des autres, les parents, les proches, les vivants. Ce processus, très long dans le cas d'Ivan Ilitch, s'accompagne d'un véritable retournement qui lui fait comprendre la vanité de tout ce qui, dans la vie qu'il avait menée jusque là, "facile, agréable, convenable", lui avait semblé justifier tous ses efforts, vie sociale, mondaine, familiale, ambitions professionnelles : à la lueur de la maladie destructive, un cancer de l'intestin, tout lui apparaissait comme un divertissement pascalien, ou plutôt, selon le terme employé avec prédilection par Tolstoï, comme un vaste mensonge. Certes, Tolstoï s'inscrit dans une longue lignée de moralistes, de prédicateurs, de philosophes de toutes les civilisations : il faut apprendre à mourir, Montaigne voyait là l'essence même de la philosophie. Mais ce qui surprend davantage le lecteur moderne, comme le soulignait Nikita Struve à propos d'Ivan Ilitch, c'est à quel point Tolstoï dépeint le passage de la vie à la mort, non pas seulement dans une délivrance et une découverte du vrai sens de la vie, mais comme l'accès à une vérité transcendante, ressentie comme une lumière brillante après un passage dans l'obscurité la plus complète. Le célèbre tableau de Jérôme Bosch au Palais des Doges, "L'Ascension vers la lumière éternelle", est la meilleure illustration de la fin d'Ivan Ilitch : on y voit un personnage qui s'apprête à s'engager dans une sorte de tunnel que la perspective présente comme un entonnoir, à l'extrémité duquel de petites silhouettes se détachent sur une lumière éclatante vers laquelle ils se dirigent. "La vraie vie commence et finit avec l'agonie". Mais E.M. Cioran oublie l'essentiel, à savoir que pour Tolstoï cet instant coïncide avec la révélation suprême, celle de l'amour du prochain, pour l'homme le seul accès à Dieu." (p.34-36)

Premier extrait :

"Il lui vint en tête que ce qui lui avait paru jusque là une impossibilité absolue, à savoir qu'il n'avait pas vécu comme il aurait dû, pouvait bien être la vérité. Il lui vint en tête que ces imperceptibles tentatives de lutte contre ce que les gens en place considéraient comme bon, que ces imperceptibles tentatives qu'il réprimait immédiatement étaient peut-être authentiques, et que tout le reste pouvait bien être faux. Son service, son système d'existence, sa famille, les intérêts de la société et du service - tout pouvait être faux. Il essaya de défendre tout cela à ses propres yeux. Et soudain il perçut la faiblesse de ce qu'il défendait. Il n'y avait rien à défendre.

"Mais si c'est ainsi, - se disait-il, si je quitte la vie avec la conscience d'avoir perdu tout ce qui m'a été donné, sans réparation possible, alors quoi ?" Etendu sur le dos, il se remit à dérouler sa vie entière. Et quand le matin il vit le laquais, puis sa femme, puis sa fille, puis le médecin, - chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles confirma pour lui l'affreuse vérité qui lui était apparue la nuit précédente. En eux il se voyait lui-même, il voyait sa façon de vivre, et constatait que tout cela était faux, que tout cela était une énorme et terrible illusion, qui dissimulait et la vie et la mort. C'est cette conscience qui décuplait ses souffrances physiques. Il gémissait, s'agitait, essayait d'ôter ses vêtements. Il lui semblait qu'ils l'oppressaient et l'étouffaient. Voilà pourquoi il détestait les siens." (p.391)

Deuxième extrait :

"Et tout à coup il perçut clairement que ce qui le tourmentait et ne voulait pas s'évacuer, que tout s'évacuait en même temps, de deux côtés, de dix côtés, de tous les côtés. Il avait pitié d'eux, il fallait qu'ils n'aient plus à souffrir. Les délivrer et se délivrer soi-même de ces souffrances. "Comme c'est bien et comme c'est simple, - pensa-t-il. - Mais la douleur ? - se demanda-t-il - Où est-elle allée ? Eh bien, douleur, où es-tu ?"

Il prêta l'oreille.

"Oui, la voilà. Soit, c'est la douleur, et puis ?

"Mais la mort ? Où est-elle ?"

Il chercha sa peur habituelle de la mort et ne la trouva pas. Où était-elle ? Quelle mort ? Il n'y avait plus de peur parce qu'il n'y avait plus de mort.

A la place de la mort il y avait la lumière.

- Voilà ce que c'est ! - dit-il soudain à voix haute. - Quelle joie !

Pour lui tout cela se produisit en un instant, et le sens de cet instant ne changea plus. Pour ceux qui assistaient à son agonie, cela dura encore deux heures. Dans sa poitrine on entendait un gargouillis ; son corps décharné tressaillait. Puis gargouillis et râles se firent de plus en plus espacés.

- Fini !" - dit quelqu'un au-dessus de lui.

Il entendit ces mots et les répéta dans son âme.

"Finie la mort, - se dit-il. - Elle n'existe plus."

Il aspira l'air au fond de lui, s'arrêta au milieu de son aspiration, se raidit et mourut." (p.394-395)

 

 

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