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Louise Labé, "Tant que mes yeux..."

L'auteur :

Louise Labé née vers 1524 à Lyon, morte le 25 avril 1566 à Parcieux-en-Dombes où elle fut enterrée, est une poétesse française surnommée « La Belle Cordière ». Elle fait partie des poètes en activité à Lyon pendant la Renaissance. Elle est présentée comme une cavalière accomplie, sachant aussi bien manier l'épée que jouer du luth, douée de tous les attraits de l'esprit et du corps, féministe avant l'heure. Des débats passionnés ont eu lieu sur sa biographie, sur l'attribution de son œuvre, sur les "clés" de ses poèmes, voire même sur la réalité de son existence !

L'œuvre : 

Dans l'œuvre de Louise Labé se trouvent 24 sonnets composés en quatre strophes de deux quatrains et deux tercets. Le sonnet I, rédigé en vers hendécasyllabes, est en langue italienne et les vingt-trois autres sont en décasyllabes, en langue française. Les Sonnets évoquent les divers états de l'amour au féminin. On y perçoit l'admiration que suscite la beauté de l'autre chez l'amante et à la fois le désir physique et spirituel. Le désir est accompagné d'une passion néfaste, comparée par endroits à un poison, à un feu dont la victime est une amante blessée, symboliquement criblée de flèches, brûlée ou noyée. Les thèmes de l'abandon et de la solitude reviennent souvent, de pair avec la déception et la résignation.

Le sonnet :

"Tant que mes yeux pourront larmes épandre
A l'heur passé avec toi regretter,
Et qu'aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante,
Prierai la mort noircir mon plus clair jour."

Notes : heur : bonheur - regretter : désirer que revienne - mignard : gracieux - contenter : s'appliquer - fors : sauf - mortel (des mortels) : terrestre

Le thème du poème : 

Délaissée par un jeune homme, une femme exprime son désir de vivre et de continuer à l'aimer, jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus.

Le genre du poème : 

Le poème est un sonnet en décasyllabes, composé de quatre strophes, les deux premières de quatre vers en rimes embrassées (a-b-b-a) et les deux autres de trois vers en rimes suivies (a-a) puis croisées (a-b-a-b)

Les registres : 

Lyrique : la femme exprime des sentiments personnels à la première personne du singulier.

Elégiaque : L’élégie (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant "chant de mort") fut une forme de poème dans l'Antiquité, avant de devenir un genre poétique à partir de la Renaissance. L’élégie est considérée comme un genre au sein de la poésie lyrique, en tant que poème de longueur et de forme variables caractérisé par un ton plaintif particulièrement adapté à l’évocation d’un mort ou, comme c'est le cas ici, à l’expression d’une souffrance due à un abandon ou à une absence.

Pathétique : la femme exprime sa souffrance, sa solitude et son délaissement.

Tragique : dans le dernier tercet apparaît le désir de mourir : "Prierai la Mort noircir mon plus clair jour".

Argumentatif : le sonnet est destiné à produire un effet sur le destinataire et sur le lecteur (susciter la compassion) ; il comporte deux parties articulées autour de la conjonction adversative "mais".

La situation d'énonciation :

La femme s'adresse à un jeune homme à la première personne du singulier ("mes yeux", "ma voix", "ma main", "Je ne souhaite encore point mourir", "mes yeux", "je sentirai tarir", "ma voix cassée", "ma main impuissante", "mon esprit", "mon plus clair jour"). Le destinataire du poème est désigné par des pronom  personnels ("toi") et un adjectif possessif à la deuxième personne du singulier ("tes grâces"). Le lieu et le temps ne sont pas précisés. La femme s'adresse au jeune homme pour lui exprimer son désir de continuer à vivre et à l'aimer jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. L'identité du destinataire n'est pas  vraiment connue.

Les champs lexicaux : 

Le corps : "mes yeux" (deux fois), "ma voix" (deux fois), "ma main", "ma voix".

La plainte : "larmes", "sanglots", "soupirs"

La mort : "mourir", "tarir", cassée", impuissante", "mortel", "plus", Mort", "noircir".

La musique : "voix", "cordes", "luth", "chanter"

Les figures de style : 

Métonymies (la partie pour le tout) : "mes yeux", "ma voix", "ma main", "l'esprit". Cette figure est répétée "en miroir" dans chacune des deux phrases composant le sonnet séparées par la conjonction adversative "mais". 

Personnification : "mignard (gracieux) luth"

Hypallage : "ma main impuissante" (ce n'est pas sa main qui est impuissante, mais la femme qui est impuissante à jouer du luth)

Périphrase : "mortel séjour" (séjour des mortels = la terre)

Métaphore : "mes yeux tarir" ; la femme compare ses yeux à une source.

Allégorie (personnification d'une idée) : "la Mort"

Antithèse : "noircir mon plus clair jour"

Anaphore : "tant que" (deux fois)

Hyperbate : la proposition principale "Je ne souhaite encore point mourir" est précédée et par conséquent retardée par quatre propositions subordonnées conjonctives. Même procédé dans la deuxième partie du poème (construction symétrique ou "en miroir"). La principale : "prierai la Mort noircir mon plus clair jour" est précédée (retardée) par une construction en polysyndète (emploi répété (trois fois) de la conjonction de coordination "et") et une subordonnée participiale. Le propos précède le thème. La double construction en hyperbate crée un effet d'attente. L'hyperbate peut figurer l'étirement de l'espace, ou, comme ici, l'étirement du temps.

Note : La polysyndète (substantif féminin), du grec poly ("plusieurs"), et syn ("ensemble") et dète ("lié") est une figure de style reposant sur un mode de liaison consistant à mettre une conjonction de coordination au début de chacun des membres de la (ou des) phrase(s) formant une énumération, le plus souvent alors qu'elle n'y est pas nécessaire. Il s'agit d'une figure de style qui permet de ralentir le rythme de la prosodie, de lui donner un air solennel ou encore de la rendre envoûtante, en poésie. Elle a également pour effet de mettre en relief chaque mot, substantifs et verbes, et est censée provoquer l'intérêt ou l'indignation du lecteur, de l'auditeur. Elle est l'inverse de l'asyndète (absence de liens de coordination).

Les temps et les modes : 

Futurs : "pourront", "pourra" (deux occurrences), "se voudra", "je sentirai", prierai"

Présent : "je ne souhaite"

Infinitifs : "épandre", "regretter", "résister", "entendre", "tendre", "chanter", "contenter", "vouloir", "comprendre", "mourir", "tarir", "noircir"

Le sonnet est fondé sur une tension entre le présent et l'avenir : ne pas souhaiter mourir/appeler la Mort. Les infinitifs insistent sur l'aspect intemporel (suspension indéfinie, étirement d'un procès), ils ont une valeur de souhait.

Les connecteurs :

Le sonnet s'articule autour de trois connecteurs, un connecteur temporel : "Tant que" et un connecteur argumentatif suivi d'un connecteur temporel : "Mais quand".

La modalisation :

"regretter", "résister", "pourra", "mignard", "grâces", "contenter", "rien", "fors que toi", "je ne souhaite", "mais", "cassée", "impuissante", "plus", "noircir", "clair". 

Introduction : 

Ce sonnet en décasyllabes paru en 1555 est caractéristique de l'inspiration lyrique et élégiaque de Louise Labé, célèbre poétesse lyonnaise de la Renaissance.

Les Sonnets relatent les divers états de l'amour au féminin. Les thèmes de l'abandon et de la solitude reviennent souvent, de pair avec la déception et la résignation.

Délaissée par un jeune homme, une femme exprime son désir de vivre et de continuer à l'aimer, jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus.

Comment la poétesse suscite-t-elle la compassion du lecteur ?

Nous étudierons dans une première partie la composition du poème, puis le passage du pathétique au tragique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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