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Les relations d'autorité au théâtre : V. Hugo, Ruy Blas, Acte III, scène 5 (extrait)

A quoi tient l'autorité d'une parole ? - Les positions ou codes sociaux imposent souvent l'autorité de la parole qui agit sur autrui. Quelles relations cette scène caractérise-t-elle ? Le théâtre permet-il d'illustrer efficacement les relations d'autorité entre les hommes ?

Banni de la cour par la Reine, Don Salluste espère se venger d'elle en la compromettant avec Ruy Blas, son valet qu'il a déguisé en don César de Bazan. Quelques mois après son exil forcé, don Salluste revient en cachette et découvre que Ruy Blas est devenu l'homme le plus puissant du royaume. Occupant en effet le poste de Premier ministre, celui-ci expose à don Salluste la situation politique et justifie ses actions.

Acte 4 scène 5 : Ruy Blas, don Salluste

Scène V - Ruy Blas, don Salluste.
Don Salluste, posant la main sur l'épaule de Ruy Blas.
Bonjour.
Ruy Blas, effaré.
À part.
Grand Dieu ! Je suis perdu ! Le marquis !
Don Salluste, souriant.
Je parie
Que vous ne pensiez pas à moi.
Ruy Blas.
Sa seigneurie,
En effet, me surprend.
À part.
Oh ! Mon malheur renaît.
J'étais tourné vers l'ange et le démon venait.
Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret et en ferme la petite porte au verrou ; puis il revient tout tremblant vers don Salluste.
Don Salluste.
Eh bien ! Comment cela va-t-il ?
Ruy Blas, l'œil fixé sur don Salluste impassible, et comme pouvant à peine rassembler ses idées.
Cette livrée ? ...
Don Salluste, souriant toujours.
Il fallait du palais me procurer l'entrée.
Avec cet habit-là l'on arrive partout.
J'ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.
Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.
Ruy Blas.
Mais j'ai peur pour vous...
Don Salluste.
Peur ! Quel est ce mot risible ?
Ruy Blas.
Vous êtes exilé !
Don Salluste.
Croyez-vous ? C'est possible.
Ruy Blas.
Si l'on vous reconnaît, au palais, en plein jour
Don Salluste.
1320 - Ah bah ! Des gens heureux, qui sont des gens de cour,
Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe,
À se ressouvenir d'un visage en disgrâce !
D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet ?
Il s'assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout.
À propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît ?
Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique,
Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,
Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands ?
Vous avez oublié que vous êtes parents.
Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable !
1330 - Sandoval porte d'or à la bande de sable.
Regardez vos blasons, don César. C'est fort clair.
Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.
Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres ?
Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres.
Chacun pour soi.
Ruy Blas, se rassurant un peu.
Pourtant, monsieur, permettez-moi,
Monsieur De Priego, comme noble du roi,
À grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne.
Or, il va falloir mettre une armée en campagne ;
Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut.
1340 - L'héritier bavarois penche à mourir bientôt.
Hier, le comte d'Harrach, que vous devez connaître,
Me le disait au nom de l'empereur son maître.
Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit,
La guerre éclatera...
Don Salluste.
L'air me semble un peu froid.
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment ; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, la ferme, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d'un air indifférent.
Ruy Blas, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.
Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
Que faire sans argent ? Excellence, écoutez.
Le salut de l'Espagne est dans nos probités.
Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prête,
1350 - Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais tête...
Don Salluste, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu'il a laissé tomber en entrant.
Pardon ! Ramassez-moi mon mouchoir.
Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.
Don Salluste, mettant le mouchoir dans sa poche.

– Vous disiez ? ...

Lire la suite: http://www.litterales.com/texte--82-_-Acte%204%20scene%205%20:%20Ruy%20Blas,%20don%20Salluste.html#ixzz6gW9omiCq

 

I. Dès le début, Don Salluste affirme son pouvoir (son autorité) sur Ruy Blas en posant sa main sur son épaule (didascalie initiale) dans un geste de familiarité et de possession ; Ruy Blas est "effaré" par le retour imprévu de Don Salluste et s'exclame qu'il est perdu car les courtisans le prennent pour Don César de Bazan et non pour celui qu'il est vraiment, Ruy Blas, valet de Don Salluste.

Ce dernier a le pouvoir de révéler l'imposture (de la dénoncer) au roi et Ruy Blas est donc entièrement sous sa coupe (en son pouvoir). Don Salluste s'adresse à Ruy Blas sur un ton ironique : "Je parie que vous ne pensiez pas à moi". Ruy Blas est obligé de l'appeler par son titre de noblesse : "Sa Seigneurie", de fermer à clé en hâte le cabinet secret, par peur d'être surpris : la didascalie précise qu'il revient "tout tremblant".

Don Salluste a emprunté la livrée de Ruy Blas, mais montre bien à ce dernier qu'il est bien son maître en se couvrant, alors que Ruy Blas reste tête nue. Seuls les grands d'Espagne avaient le droit de rester couverts devant le roi et Don Salluste affirme ainsi sa supériorité sociale.

Il parle des valets en général et de Ruy Blas en particulier sur un ton de mépris : "D'ailleurs regarde-t-on le profil d'un valet ?"

Il signifie son statut de maître et il rappelle à nouveau qui il est en s'asseyant, alors que Ruy Blas reste debout, ce qu'il ne ferait pas s'il était l'égal de Don Salluste.

Ce dernier fait la leçon à Ruy Blas en tournant en dérision son "zèle hyperbolique pour la caisse publique" et lui rappelle que Don César de Bazan est censé être parent avec Priego, l'un des grands d'Espagne que Ruy Blas a exilés.

Ruy Blas reprend confiance ("se rassemblant un peu") et tente de justifier la raison pour laquelle il a exilé Priego (de lui expliquer sa politique). Don Salluste fait semblant de ne pas l'écouter et lui rappelle à nouveau son rang en lui ordonnant d'aller "fermer la croisée" (la fenêtre). Ruy Blas est obligé de s'exécuter.

Il reprend ensuite son discours, mais Don Salluste l'interrompt à nouveau en lui donnant l'ordre d'aller ramasser son mouchoir, ce qui est particulièrement humiliant et Ruy Blas est obligé de lui obéir, bien qu'à regret. Don Salluste signifie à travers la dernière réplique de l'extrait son indifférence envers ses propos par une question désinvolte : "Vous disiez ?"

II. Peut-être mieux que le roman, le théâtre permet d'illustrer les relations d'autorité entre les hommes car il montre directement et visuellement, soit par des gestes et les positions dans l'espace scénique : "posant sa main sur l'épaule de Ruy Blas", "Il s'assied sur un fauteuil et Ruy Blas reste debout", soit par des paroles : "L'air me semble un peu froid/Faites-moi le plaisir de fermer la croisée ; "Vous disiez ?" ; soit par les deux (geste accompagné d'une parole) : "Don Salluste, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu'il a laissé tomber en entrant : "Pardon ! ramassez ce mouchoir". Le théâtre permet également d'illustrer les relations d'autorité entre les hommes par les costumes et les accessoires. Il y a dans cette scène une inversion puisque le maître Don Salluste porte la livrée de valet de Ruy Blas, alors que Ruy Blas est vêtu comme un grand d'Espagne et porte le collier de la Toison d'Or.

Les relations d'autorité peuvent être étudiées à la lumière des trois axes du schéma actantiel : l'axe du pouvoir, l'axe du savoir et l'axe de la volonté (du désir). Par exemple dans Ruy Blas, Don Salluste a autorité sur Ruy Blas dans la mesure où il est le seul à savoir qui il est vraiment (c'est le savoir qui lui confère l'autorité).

 

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