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Un souvenir d'enfance de Martin Buber
Un souvenir d'enfance de Martin Buber

"A l'âge de onze ans, lorsque je passais l'été dans la ferme de mes grands-parents, j'avais coutume de me glisser dans l'écurie, chaque fois que je pouvais le faire sans être observé, et de caresser la nuque de mon favori, un cheval gris pommelé à forte encolure. Ce n'était pas pour moi un simple petit amusement, c'était un grand événement ; un bon et agréable événement, certes, mais qui me causait aussi une profonde émotion. Si je devais l'interpréter aujourd'hui en partant du souvenir très vivace qu'en a gardé ma main, voici ce que je dirais : la bête me faisait éprouver l'Autre, l'énorme altérité de l'Autre, mais une altérité qui ne demeurait pas étrangère, comme chez le bœuf et le bélier ; qui souffrait au contraire, que je m'en approche, que je la touche. Quand je passais ma main sur la puissante crinière, parfois curieusement lissée au peigne, d'autres fois tout aussi étonnamment échevelée, et que je sentais vivre sous mes doigts la chose vivante, c'était comme si l'élément de vitalité lui-même était continu à ma peau, quelque chose qui n'était pas moi, pas moi du tout, pas familier du tout à mon Je : c'était précisément, et bien palpablement, l'Autre, et non pas simplement quelque autre, mais réellement l'Autre lui-même ; et il me permettait néanmoins de m'approcher de lui, et se confiait à moi et se tutoyait élémentairement avec moi. Très calmement, même si je n'avais pas encore commencé à lui verser de l'avoine dans sa mangeoire, le cheval levait sa tête pesante, les oreilles bougeant de leur propre mouvement, puis il soufflait doucement, comme un conjuré donne à ses camarades un signal qu'ils devront être seuls à percevoir. J'étais confirmé. Mais une fois - qu'avait-il, le petit garçon ? Je n'en sais rien, c'était en tout cas bien enfantin - j'ai songé pendant ma caresse au plaisir que je prenais, et tout à coup, j'ai senti ma main. Le jeu continuait comme d'habitude, mais quelque chose avait changé, ce n'était plus Cela. Et lorsque, le lendemain, après avoir donné abondamment à manger à mon ami, je lui grattai la nuque, il ne leva pas la tête."

(Martin Buber, La vie en dialogue, trad. Loewenson-Lavi, Paris Aubier, Editions Montaigne, 1959, p. 129-130)

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