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John Stuart Mill distingue la contrainte que la société peut exercer "par la force physique" d'une autre forme de contrainte, la contrainte "morale exercée par l'opinion publique".

La contrainte et le contrôle exercée par la force physique sont associées aux "sanctions pénales" et non la contrainte "morale exercée par l'opinion publique".

Il y a deux manières de nous obliger à faire ou à ne pas faire quelque chose : la contrainte exercée par l'opinion publique, la coutume, les usages qui n'est pas forcément assortie de sanctions pénales et la contrainte et le contrôle exercée par la force physique qui est en général assortie de sanctions pénales.

Si nous transgressons la loi, le code pénal, nous risquons une amende ou une peine de prison ; il existe toute une gamme de sanctions en fonction du degré de gravité du délit. 

Et comme "nul n'est censé ignorer la Loi", nous devons savoir ce que nous avons ou non le droit de faire et à quelle sanction nous nous exposons en cas de délit. L'ignorance, dans ce domaine, ne saurait constituer une excuse. 

L'application des sanctions en cas de délit est du domaine des forces de l'ordre qui détient le "monopole de la violence". Personne ne peut se substituer aux forces de l'ordre en exerçant ce monopole à sa place. 

Autrement dit, seul un policier ou un gendarme peut m'arrêter et m'infliger une sanction en fonction au délit que j'ai commis. Seul un policier ou un gendarme peut m'obliger à payer une amende, me priver de ma liberté, me mettre en "garde à vue", me déférer devant le tribunal compétent.

Il n'en est pas de même de l'idée de "contrainte morale". Les contraintes morales, comme leur nom l'indiquent, n'ont pas d'effet sur les corps, elles ne peuvent pas nous priver de notre liberté de mouvement, mais uniquement sur les esprits. Les contraintes morales sont exercées par l'opinion publique, explique John Stuart Mill, qui n'a pas le "monopole de la violence" et non par les forces de l'ordre, les gendarmes et les policiers. La contrainte physique relève du droit, la contrainte morale relève de la coutume, des habitudes, du conformisme social. 

Il est très important de distinguer entre ces deux formes de contraintes, contrainte physique et contrainte morale, contrainte sur les corps et contrainte sur les esprits, car elles n'ont pas le même degré de légitimité et surtout la première peut user de la force, mais non la seconde.

Selon John Stuart Mill, seule la contrainte physique par le biais des sanctions pénales appliqués par des fonctionnaires habilités et dans des conditions déterminées par la loi, est légitime. La contrainte morale exercée par l'opinion publique ne l'autorise pas à employer la force.

L'opinion publique pense qu'il est légitime de "contraindre quelqu'un pour son propre bien", par exemple si l'opinion publique estime que "pour le salut de son âme", elle a le doit d'obliger quelqu'un à adopter telle ou telle religion, ou tel ou tel régime alimentaire, ou telle ou telle façon de s'habiller, selon John Stuart Mill, c'est un abus.

J'ai le droit de lui faire des reproches, de le raisonner, le persuader ou le supplier, mais je n'ai pas le droit de le contraindre en employant la force, car ce serait lui "causer du tort". Autrement dit, je peux éclairer sa liberté, mais je n'ai pas le droit de le contraindre en l'obligeant à agir de telle ou telle façon, même si c'est "pour son bien". John Stuart Mill considère donc que dans un Etat de droit,  la liberté individuelle est la valeur suprême. Je ne peux pas y attenter, même si une personne se nuit à elle-même.

Selon John Stuart Mill, il y a une limite à ce principe : la contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre". Tant qu'une personne ne nuit qu'à elle-même, je n'ai le droit que de lui faire des reproches, mais si elle risque de nuire à quelqu'un d'autre, la communauté a le droit d'utiliser la contrainte.

Par exemple, j'ai le droit de me défendre contre quelqu'un qui veut attenter à ma vie (légitime défense).

L'objet de l'essai de John Stuart Mill est de poser un principe qu'il qualifie de "très simple" : "les hommes ne sont autorisés, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d'action de quiconque que pour assurer leur propre protection" ou formulé autrement : "La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres."

Ses arguments sont les suivants :

a) Contraindre quelqu'un pour son propre bien, physique ou moral n'est pas une justification suffisante.

b) On peut lui faire des reproches, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non le contraindre ou lui causer du tort s'il agit autrement.

c) Le seul aspect de la conduite d'un individu qui dépende de la société est celui qui concerne les autres. 

d) L'individu est souverain sur son corps et sur son esprit.

John Stuart Mill limite donc la contrainte exercée par la société par rapport aux droits qu'on reconnaît aux individus. Les individus ont des droits nombreux : se déplacer librement, s'informer, se réunir, s'habiller, se nourrir comme ils l'entendent, adopter ou ne pas adopter telle ou telle religion, etc.

La contrainte exercée par la société doit se réduire au minimum, les individus doivent avoir un maximum de droits et un minimum de contraintes. La seule contrainte aux droits des individus, à leur indépendance et à leur souveraineté, la seule limite à la liberté individuelle est l'interdiction de nuire à autrui et la protection de soi-même.

Dans les sociétés d'Ancien Régime, théocratiques ou totalitaires, il n'y a pas d'individus libres, mais des sujets soumis à l'autorité d'un souverain, d'un chef religieux ou d'un parti unique. Les sujets ont peu de droits et beaucoup de devoirs. La société exerce une contrainte morale considérable sur les sujets en matière de mœurs et de religion. C'est cette contrainte que John Stuart Mill, à la suite de John Locke veut supprimer pour n'en garder que le strict nécessaire : "la contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner quelqu'un risque de nuire à quelqu'un d'autre. Le seul aspect de la conduite d'un individu qui dépende de la société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain." En affirmant la souveraineté de l'individu sur lui-même, et non sur les autres, ma liberté s'arrêtant à celle des autres, John Stuart Mill énonce le principe de la liberté politique moderne au sein de l'Etat libéral. 

Note : Les modernes (Léo Strauss fait remonter la modernité à Machiavel et Hobbes), à la recherche d'un commun dénominateur qui permettrait de rendre les hommes égaux, ont trouvé ce qui était le plus bas et effectivement le plus commun : le désir de conservation et l'amour de soi. Cette passion sert de socle à l'égalité politique. Bien plus, cet égoïsme détermine la figure de l'individualité propre à la modernité. Le souci de conservation est souci de conservation du corps d'un individu particulier. Ce corps est le tout premier et aussi le tout dernier, puisque c'est toujours au nom de la survie du corps que l'individu se joindra à d'autres touts pour former la société politique. Menacé par la mort, l'homme découvre son individualité : cette solitude du corps face à la mort détermine avec précision le tout auquel il a véritablement accès. La solitude radicale de l'individu moderne modèle la théorie du droit : le tout premier et le tout dernier qu'est l'individu est le détenteur ultime du droit. La reconnaissance du droit des autres vient dans un second temps et la limitation imposée par la liberté des autres est limitation du "pouvoir-droit" de l'individu. Le droit naturel moderne et les droits de l'homme sont l'expression achevée de cette mise en valeur radicale de l'individu devant un tout autre ordre. Cette révolution anthropologico-politique fut accompagnée par un bouleversement dans les rapports de l'homme et de la nature ; désormais, le cogito qui appartient à l'Ego, voire qui est l'Ego, sera l'étalon de mesure de toute connaissance."

(Daniel Tanguay, Léo Strauss, Une biographie intellectuelle, p. 208-209)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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