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Aristote définit l'intelligence par la capacité de fabriquer et d'utiliser des outils. Il explique que c'est l'homme qui est le plus intelligent des êtres vivants parce qu'il a des mains.

L'homme est un animal comme les autres, mais c'est un animal doué de raison, de langage. Les animaux aussi sont capables de fabriquer des objets artificiels, mais ils le font par instinct plutôt que par raison. Les abeilles, par exemples, fabriquent des ruches qui sont un modèle de perfection, mais, comme le dit Marx : « Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »

L'abeille agit par instinct. Il n'y a pas d'histoire de l'architecture chez les abeilles, elles ont toujours construit les ruches de la même façon. Les abeilles ne se servent pas d'outils pour fabriquer leur ruche, elles les fabriquent en quelque sorte directement, instinctivement en se servant de leur corps sans la médiation d'outils. Les animaux sont mus par l'instinct, les hommes par la raison qui nécessite l'apprentissage, la transmission par le langage.

Ce jugement d'Aristote demande à être nuancé. On sait que certains chimpanzés sont capables de se servir d'outils, de monter sur une caisse pour attraper un fruit ou d'utiliser une pierre pour casser une noix. La représentation de l'utilisation d'un moyen en vue d'une fin qu'est l'outil n'est pas étrangère à certains d'entre eux.

Note 1 : : l'homme appartient à l'ordre des primates. Il possède des caractéristiques qui lui sont propres telles la bipédie (à 99%), des mains préhensibles avec un pouce opposable aux autres doigts, des ongles plats à l'extrémité des doigts, un appareil visuel développé, un langage articulé, un cerveau volumineux. Certains de ces caractères sont partagés avec les singes. (source : maxicours)

Note 2 : Le pouce humain est opposable aux autres. Particulièrement adroit, il permet par exemple de fabriquer des outils, de coudre des vêtements ou encore d’ouvrir facilement un pot de confiture. Mais la façon dont ce doigt a évolué et la période à laquelle il est apparu demeure assez mystérieuse. Une étude parue dans Current Biology suggère que nos ancêtres ont développé ce puissant appendice il y a environ 2 millions d'années, ce qui n’a pas été le cas chez d’autres espèces cousines.(source : Courrier international)

On doit considérer l'intelligence humaine non comme un signe de supériorité, mais comme une stratégie adaptative de l'évolution. D'autres animaux, comme les dauphins n'ont pas de mains et ne fabriquent pas d'outils, mais sont capables de communiquer et de faire preuve d'une intelligence étonnante. Le fait d'avoir des mains et d'être capable de fabriquer des outils n'est donc pas la seule forme d'intelligence. 

Aristote se demande, comme aujourd'hui, où se situent les frontières entre l'humain et l'animal. Le philosophe Jacques Ricot (Qui sauver ? L'homme ou le chien ? Sur la dissolution des frontières entre l'homme et l'animal) met en garde contre le risque d'accorder trop de place à l'animal en rabaissant le statut de l'homme, comme le fait Peter Singer.

Aristote ne dit pas que l'être le plus intelligent est celui qui est capable d'utiliser des outils, mais qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d'outils. Il pense aux artisans de son temps, aux potiers, aux charpentiers, aux architectes, aux sculpteurs, aux peintre qui se servent d'outils très divers et très nombreux adaptés à leurs différentes tâche. L'animal est spécialisé dans une tâche, l'homme est polyvalent.

Le chimpanzé sera capable d'utiliser un bâton ou une pierre, mais pour accomplir une tâche bien définie.

La main est un "outil pour des outils" car elle n'est pas vraiment elle-même un outil. Je ne peux pas me servir directement de ma main pour enfoncer un clou ou pour scier une planche, j'ai besoin de me servir d'un marteau ou d'une scie. 

C'est dans le mythe de Prométhée et Epiméthée que  le sophiste Protagoras dans le dialogue de Platon qui porte son nom, affirme que l'être humain "n'est pas constitué correctement" :

Les dieux ordonnent à Prométhée et à Épiméthée de distribuer aux "races mortelles" des qualités différentes les unes des autres. Épiméthée "équipe" les animaux, mais oublie l'homme ; Prométhée répare l'oubli de son frère en lui donnant le feu et les techniques, c'est-à-dire la faculté de fabriquer des outils.

Épiméthée ne donne pas les mêmes qualités aux animaux, il donne aux uns la rapidité (les lièvres par exemple), la force (les éléphants), des griffes (les lions et les tigres), une carapace, du venin etc.

Son principal souci est de maintenir l'équilibre entre les "races mortelles", qu'aucune ne puisse l'emporter sur l'autre. 

L'homme se distingue des autres espèces par le fait qu'il n'a aucune qualité naturelle particulière : il n'est ni particulièrement agile, ni particulièrement fort, ni particulièrement armé. L'homme est le plus démuni, le plus faible, le moins favorisé de tous les animaux. Constater que l'homme est "nu", ce n'est pas seulement constater sa faiblesse, c'est aussi constater son inachèvement.

D'un point de vue éthologique, on sait effectivement que les animaux sont immédiatement adaptés à leur milieu, contrairement à l'homme, qui naît immature, dont le cerveau continue à se développer ex utero (les fontanelles ne sont pas soudées), qui doit tout apprendre, y compris à marcher et qui dépend entièrement et durablement des soins de ses géniteurs.

Cependant, pour Aristote, cet inachèvement de l'homme, le fait qu'il n'ait aucune qualité particulière, qu'il est le plus démuni, le plus faible et le moins favorisé de tous les animaux, est paradoxalement un atout : par l'invention et l'usage des outils et des techniques, les hommes se libèrent de la dépendance par rapport à la nature, ainsi que de la crainte.

La question à laquelle le texte tente de répondre est la suivante : en quoi l'homme est-il les plus intelligent de tous les animaux ?

Les arguments d'Aristote sont les suivants :

a) l'homme est capable de bien utiliser un plus grand nombre d'outils.

b) La main n'est pas un outil, mais un outil pour des outils.

c) C'est à l'être capable d'acquérir le plus grand nombre de techniques que la nature a donné celui des outils qui est le plus largement utile, la main.

d) Ceux qui disent que l'être humain n'est pas constitué correctement, ont tort.

e) Les autres animaux n'ont chacun qu'un seul moyen de se protéger et il ne leur est pas possible de le changer.

f) L'être humain, en revanche a la possibilité d'avoir plusieurs moyens de défense et d'en changer.

L'idée principale du texte est donc qu'il existe un lien de causalité entre l'intelligence et l'anatomie humaine, en particulier la main.

Les armes sont des sortes d'outils, celles dont disposent les animaux sont inséparables de leur corps : le crabe dort avec ses pinces, le lion avec ses griffes, la chèvre avec ses cornes, la tortue avec sa carapace.

Ils ne peuvent pas s'en séparer, ils ne peuvent pas non plus changer l'arme dont ils ont été pourvus dit Aristote, alors que l'être humain a plusieurs moyens de défense et peut en changer.

La lance est indépendante de son corps, il peut en changer contre un bâton, une épée, un javelot, etc. L'animal n'a qu'un seul moyen de défense, inséparable de son corps, alors que la main de l'homme peut tenir toutes sortes d'armes, comme elle peut tenir toutes sortes d'outils. La main humaine peut tout saisir et tout tenir, alors que l'animal en est incapable.

Aristote établit donc un lien de cause à effet entre la main et la raison, sans que l'on puisse distinguer l'effet de la cause. L'homme est un animal doué de raison parce qu'il a des mains et il a des mains parce qu'il est doué de raison. 

L'intelligence c'est la faculté d'inventer des moyens pour arriver à une fin, sa démarche est de fabriquer des outils. L'invention, la fabrication, l'utilisation d'outils sont donc autant d'éléments de la démarche première propre à l'intelligence. L'homme a d'abord été un fabricateur d'outils avant de philosopher ou de faire de mathématiques il a été un "homo faber" dit Bergson avant de devenir un "homo sapiens".

Pour Aristote, la nature est sage : il serait insensé de donner un outil à quelqu'un qui n'aurait pas l'intelligence pour s'en servir. A l'homme, parce qu'il est l'être le plus intelligent de la nature, la nature a donné un organe dont il est capable de se servir : la main, non pas comme un outil, mais comme une multiplicité d'outils en puissance, un outil pour des outils.

L’anthropologie moderne ne retient pas le finalisme d'Aristote (l'idée que la nature est douée d'intentions a été écartée par la théorie darwinienne de l'évolution). Mais l’image de la main, outil pour des outils, reste belle et forte.

Note : Selon André Leroi-Gourhan, l’humain est essentiellement et dès l’origine un être technique, dont le rapport au milieu est médiatisé par des organes artificiels, et les grandes étapes de l’hominisation peuvent être globalement associées à des phases successives d’ « externalisation », d’abord du squelette (silex taillés, leviers, etc.), puis de la force musculaire et thermique (machines motrices), enfin du système nerveux (informatique, réseau, numérique). Ainsi l’homme est cette espèce dont la voie évolutive originale consiste à s’articuler toujours davantage à des dispositifs techniques extérieurs, au travers desquels se configurent et se prolongent ses fonctions internes ou propres : il est donc depuis toujours un être « augmenté » par son extériorisation artificielle. Sur le plan plus spécifiquement cognitif, c’est l’histoire du langage qui peut être également interprétée selon un processus d’externalisations successives, qui détermine en profondeur l’évolution de la pensée : dès le départ, la cognition humaine se constitue dans et par le langage oral, qui représente la première extériorisation, originaire et constituante, de la pensée ; la pensée humaine est ensuite profondément transformée par le passage de l’oralité à l’écriture, deuxième phase décisive de l’extériorisation de la mémoire et de l’activité symbolique, que l’anthropologue Jack Goody avait associée à l’apparition d’une nouvelle raison « graphique » ; vient ensuite le développement de l’imprimerie, qui approfondit et démultiplie les possibilités ouvertes par l’écriture manuscrite, inaugurant les transformations profondes de l’époque moderne (humanisme, science moderne, etc.) ; la fin du XXe siècle apparaît enfin comme l’époque de la numérisation généralisée de la mémoire humaine, et le réseau Internet peut être ainsi conçu analogiquement comme une sorte de système nerveux mondial extériorisé.

 

 

 

 

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