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Selon Simone Weil, la notion de "respect de la personne humaine" est inadaptée pour désigner ce qui, chez les autres êtres humains, nous interdit de leur faire du mal.

Elle illustre cette idée par un exemple, soit un passant, un inconnu, qu'est-ce qui m'empêche de lui faire du mal ? Elle explique que ce n'est pas la personne qui est sacrée, mais lui tout entier, corps et âme. La personne humaine est un concept insuffisant pour fonder ce que l'on appelle le "droit naturel" car, poursuit-elle, si la personne humaine était en elle ce qu'il y a de plus sacré pour moi, je pourrais facilement lui crever les yeux.

La personne humaine ne m'est pas sacrée "sous tous les rapport", ce ne sont pas ses particularités physiques qui sont sacrées : bras longs, yeux bleus, pensées plus ou moins médiocres, ni ses particularités sociales : duc ou chiffonnier.

Le droit naturel n'est, selon Simone Weil, fondé sur la notion de personne, ni sur un principe comme dans le Fondement de la métaphysique des mœurs de Kant : "Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen." (Emmanuel Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Livre de Poche, 1993).

La formule de Kant signifie que l'homme - dans son corps comme dans son être - ne peut pas être instrumentalisé. Il y va de son statut et de son identité. Il ne peut être ni approprié, ni vendu, ni utilisé comme matière première dans un autre but que lui-même. L'homme est sa propre fin ; il ne saurait être - seulement - un moyen. L'être humain, au demeurant, est unique et, à ce titre, ni échangeable ni remplaçable.

Pour Simone Weil la notion de personne est à la fois trop abstraite et trop limitée. Le respect d'autrui ne peut être une simple affaire de statut que la société lui attribue en tant que sujet politique disposant de droits, elle ne peut pas non plus se caractériser par des particularités physiques, intellectuelles ou sociales.

Simone Weil veut aller au plus simple, au plus concret, le fait que quelque chose "retiendrait ma main" : "savoir que si on lui crevait les yeux, il aurait l'âme déchirée par la pensée qu'on lui fait du mal". Autrement dit Simone Weil ne se place pas du point de vue de l'agresseur éventuel, mais du point de vue du passant, de l'Autre : "Ce qui retiendrait ma main, c'est de savoir que si quelqu'un lui crevait les yeux, il aurait l'âme déchirée par la pensée qu'on lui fait du mal. 

"Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées." (Pascal, Pensées, "Qu’est-ce que le moi ?" Laf. 688, Sel. 567.)

Pour Pascal, la personne se réduit à des "qualités d'emprunt" : particularités physiques, morales, intellectuelles ou sociales car si on enlève ces particularités : beauté, jugement, mémoire, si on procède à une réduction phénoménologique avant la lettre, il ne reste rien.

Mais pour Simone Weil, il reste quelque chose qui n'est pas une qualité intellectuelle, physique, morale ou sociale : "Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l'expérience des crimes commis, soufferts ou observés, s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal." C'est cela, ajoute-t-elle qui sacré en tout être humain.

Emmanuel Levinas s'est demandé lui aussi ce qui est le plus sacré en tout être humain et sa réponse est assez proche de celle de Simone Weil : ce qui est le plus sacré, c'est son visage. Le visage chez Levinas, excède toute description possible (couleur des yeux, forme du nez, etc.) Levinas décrit le visage comme une misère, une vulnérabilité et un dénuement qui, en soi, sans adjonction de paroles explicites, supplient le sujet. “Mais cette supplication est une exigence” de réponse, une exigence de soutien et d’aide : “Le visage s’impose à moi sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place“.

Pour Emmanuel Levinas, comme pour Simone Weil, la personne n'est pas totalisable ; on ne peut pas la réduite à ses qualités (ou à ses défauts) et elle ne relève que secondairement du droit dont elle dispose en tant que sujet politique.

La partie de l'âme qui demande : "Pourquoi me fait-on du mal ?" Ce qui est sacré chez tout être humain n'est donc pas un simple principe, aussi élevé soit-il, ni une qualité qui, à l'analyse se révèle n'être qu'une qualité d'emprunt, une particularité physique, intellectuelle, morale ou sociale, mais une question que pose la victime : "Pourquoi me fait-on du mal ?"

Il y a donc quelque chose de plus sacré que des qualités intellectuelles, morales, physiques ou sociales, beaucoup plus intime que le principe d'humanité et de tout aussi universel, c'est le sentiment d'injustice qu'éprouverait un enfant innocent, et l'enfant qui est censé demeurer en tout homme, devant une atteinte à l'intégrité de sa personne.

Ce qui amène Simone Weil a dire que "préserver la justice, protéger les hommes du mal, c'est d'abord empêcher qu'on leur fasse du mal".

Dans la deuxième partie du texte, Simone Weil s'interroge sur ce qui fait tomber certains hommes dans le crime en violant ce principe.

Simone Weil distingue entre ceux à qui on a fait du mal et ceux qui font du mal. Pour préserver la justice et non les protéger du mal puisque le mal est déjà fait, mais réparer le mal, l'injustice commise à l'égard de ceux à qui on a fait du mal, il faut "mettre les victimes dans une situation où la blessure, si elle n'est pas trop profonde, soit guérie naturellement par le bien-être", par exemple en écoutant leur parole, en les indemnisant, en leur témoignant l'affection et la bienveillance dont ils ont manqué.

Simone Weil considère que ceux qui font du mal sont aussi, à leur manière, des victimes. Il semblerait qu'elle adopte ici le point de vue "intellectualiste" de Socrate : "Nul ne fait le mal volontairement", ils font le mal parce qu'il prennent le mal pour le bien, en ignorant ce qu'est le bien. A ceux-là, il faut "donner à boire du bien parfaitement pur". Ceux qui font le mal ont en réalité soif du bien qu'ils ne trouvent pas. Le véritable but du châtiment n'est pas d'infliger le mal pour le mal, mais de susciter la soif du bien afin de la combler. 

Simone Weil évoque une troisième catégorie : ceux qui sont étrangers au bien au point de chercher à répandre le mal autour d'eux. Ils ne peuvent être réintégrés dans le bien que par l'infliction du mal. 

La société ne doit pas infliger le mal au criminel par esprit de vengeance ou même dans l'intention de proportionner le mal infligé au mal subi ("œil pour œil, dent pour dent"), mais dans le but de susciter chez le criminel le même étonnement douloureux que celui de la victime : "Pourquoi me faites-vous du mal ?" C'est la partie innocente de l'individu (innocent vient de in-nocere = qui est incapable nuire  à autrui, de lui faire du mal). La souffrance infligée a pour seul but de faire naître la prise de conscience, le remords et le pardon. L'opération de châtiment ne doit pas s'arrêter au châtiment, mais se poursuivre avec le remords et le pardon "qui réintègre solennellement le coupable dans la cité".

Simone Weil aborde ensuite la question de la peine de mort qui exclut la réintégration physique du coupable dans la cité.

"La fonction du châtiment est de fournir du bien pur à des hommes qui ne désirent pas". Bien que ces hommes ne désirent pas le bien, parce qu'ils ne savent pas ce qu'est le bien, la fonction du châtiment est d'éveiller le désir de ce bien par la douleur et même par la mort. On voit donc que Simone Weill justifie, dans une certaine mesure, la peine de mort. Mais la peine de mort est justifié, selon elle, si et seulement si elle éveille chez le criminel le désir du bien pur.

"Mais nous ne savons plus qu'il consiste à fournir du bien" ajoute Simone Weil. Nous croyons que le châtiment sert seulement à punir, à faire une opération mathématique : à une échanger une vie contre une vie ou à venger la victime ou la société, seulement à infliger le mal.

Pour Simone Weil, cette justice uniquement répressive est "encore plus hideuse que le crime". Les mots de "châtiment", de "punition", de "rétribution", de "justice" pour la plupart des hommes d'aujourd'hui ne sont pas synonymes de justice, mais "de la plus basse vengeance". Simone Weil rejoint ici les préoccupations d'Albert Camus dans son livre Réflexions sur la guillotine.

La justice répressive est encore plus hideuse que le crime car elle enfonce un malheureux qui n'a pas les moyens de se défendre et qui est déjà passablement abîmé par la vie. C'est pourquoi il faut lui préférer la justice réhabilitative. 

Dans un autre texte, Formes de l’amour implicite de Dieu, Weil écrit : « Une condamnation à mort pour une faute légère, infligée de cette manière [par un magistrat qui parlerait à l’accusé comme à un être humain digne d’attention et de respect], serait moins horrible qu’aujourd’hui une condamnation à six mois de prison. Rien n’est plus affreux que le spectacle si fréquent d’un accusé, n’ayant dans la situation où il se trouve aucune ressource au monde sinon sa parole, mais incapable de manier la parole à cause de son origine sociale et de son manque de culture, abattu par la culpabilité, le malheur et la peur, balbutiant devant des juges qui n’écoutent pas et qui l’interrompent en faisant ostentation d’un langage raffiné. »

Il existe deux sortes de critiques de la justice répressive : une critique de type utilitariste : les châtiments cruels ne sont pas raisonnables parce qu'ils sont inutiles et une attitude déontologistes, celle de Simone Weil : nous avons des obligations inconditionnelles envers nos semblables, y compris ceux qui sont tombés dans le crime.

Le texte tente de répondre à deux questions : a) qu'y a-t-il de vraiment sacré chez un être humain - b) comment doit-on traiter les criminels ? Une question qui devrait résumer ces deux aspects serait : Que devons-nous à autrui ?

La réponse de Simone Weil est que ce qu'il y a de plus sacré chez un être humain ne relève ni d'un principe abstrait, ni d'une qualité morale, intellectuelle, physique ou sociale, mais simplement de l'étonnement douloureux de la victime : "Pourquoi me faites-vous du mal ?"

Ce qui amène Simone Weil a dire que "préserver la justice, protéger les hommes du mal, c'est d'abord empêcher qu'on leur fasse du mal".

Elle ne répond pas à la question de savoir ce qui fait tomber certains hommes dans le crime. Est-ce l'hérédité, l'éducation ou le manque d'éducation ? Mais elle explique qu'une fois le mal accompli, le châtiment ne doit pas avoir pour but de venger la victime et la société, mais d'éveiller chez le coupable le même étonnement  douloureux que celui de la victime : Pourquoi me faites-vous du mal ?" Au fond, ce qui fait tomber certains hommes dans le crime, c'est qu'ils ne sont plus capables de se poser les questions : pourquoi vous ai-je fait du mal ? Pourquoi me faites-vous du mal ?

Alexis Dayon, dans son commentaire de ce texte insiste sur les connotations religieuses du vocabulaire employé par Simone Weil : "Tout au long du texte transparaît la foi chrétienne de l'auteure et imprègne sa vision de l'être humain. Le champ lexical de la rédemption est omniprésent : "sacré", "âme", "secours de la grâce", "pardon" et la croyance en l'immortalité de l'âme. Un lecteur athée serait disposé à rejeter les connotations religieuses du vocabulaire employé par Simone Weil, mais à la suivre dans son argumentation en faveur d'une justice réhabilitative plutôt que répressive."

Jacques Fesch, né le 6 avril 1930 à Saint-Germain-en-Laye et mort le 1er octobre 1957 à Paris, condamné à mort pour un vol à main armée suivi du meurtre d'un gardien de la paix, commis le 25 février 1954 à Paris. En prison, il devient un mystique chrétien ; depuis 1987, il est en instance de béatification.

Nous sommes en mesure à présent de dégager les différents moments de l'argumentation de l'auteure :

  • Qu'est-ce qui empêche quelqu'un de crever les yeux d'un passant inconnu ?
  • La notion de respect pour sa personne est inadaptée.
  • Ce qui le retiendrait, c'est de savoir que si quelqu'un lui crevait les yeux, il aurait l'âme déchirée par la pensée qu'on lui fait du mal.
  • Il y a, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui s'attend à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal.
  • Préserver la justice, c'est donc empêcher que l'on fasse du mal aux hommes.
  • Pour ceux à qui on a fait du mal, préserver la justice, c'est guérir la blessure par le bien-être.
  • Pour ceux qui sont devenus en partie étrangers au bien, il faut calmer leur soif en leur donnant du bien parfaitement pur.
  • Pour ceux qui sont devenus complètement étrangers au bien, il faut leur infliger la douleur jusqu'à ce qu'ils soient en état de demander : "Pourquoi me faites-vous du mal ?"
  • La douleur infligée a pour seul but de provoquer l'examen de conscience, le remords et le pardon.
  • L'opération du châtiment est alors achevée et le coupable réintégré dans le bien doit être publiquement et solennellement réintégré dans la cité.
  • La peine capitale, bien qu'elle exclue la réintégration dans la cité ne doit pas être chose.
  • Nous avons perdu jusqu'à la notion du châtiment.
  • Le châtiment ne consiste pas à infliger le mal, mais à fournir du bien.
  • Il y a une chose dans la société moderne plus hideuse que le crime, c'est la justice répressive.
  • Pour la justice répressive, les mots "châtiment", "punition", "rétribution", "justice au sens répressif" sont synonyme de basse vengeance.

L'auteure prend appui sur une conception rousseauiste de l'être humain : "L'homme naît bon, la société le corrompt", plutôt que sur celle de Hobbes : "Tout homme est un loup pour l'homme". Elle suppose qu'il y a chez tout être humain ce noyau d'innocence pure capable d'interroger : "Pourquoi me faites-vous du mal ?" ou encore "Pourquoi est-ce que je vous ai fait du mal ?" Cette conception est valable pour la victime et pour ceux qui ne sont pas complètement étrangers au bien, mais on peut se demander dans quelle mesure elle s'applique à ceux qui sont complètement étrangers au bien, qui font le mal par amour du mal ou qui font le mal en étant persuadés de faire le bien, comme les terroristes par exemple. "Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le faire par conscience", a dit Pascal.

Est-il raisonnable d'attendre de l'institution judiciaire qu'elle fasse le bien des criminels ? Selon Alexis Dayon, le portrait de la justice répressive que dépeint Simone Weil en 1943 n'est pas tout à fait d'actualité, mais il reste encore des transformations concrètes pour humaniser la justice, la rendre moins répressive, plus réhabilitatrice, par exemple veiller à la dignité des personnes en milieu carcéral, réfléchir à la place donnée, en prison, aux programmes de réinsertion, aux contacts sociaux, au travail. Mais si nous devons des égards aux criminels, nous avons aussi des devoirs vis-à-vis des victimes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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