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Explication d'un texte de Simone Weil (La personne et le sacré, texte + questions)
Explication d'un texte de Simone Weil (La personne et le sacré, texte + questions)

L'œuvre : 

« L’essai sur La personne et le sacré, qu’a écrit Simone Weil à Londres dans la dernière année de sa vie, ne cesse de nous interpeller pour au moins deux raisons. La première est la critique sans réserve du concept de personne, qui, à plus d’un demi-siècle de distance, n’a rien perdu de son actualité. La seconde – sans doute tout aussi actuelle – est la recherche acharnée et passionnée d’un principe qui se place au-delà des institutions, du droit et des libertés démocratiques, et sans lequel celles-ci perdent tout sens et toute utilité. Ces deux raisons – qu’illustrent en quelque sorte les deux termes du titre de l’essai – s’y trouvent aussi étroitement liées que la trame et la chaîne d’un tissu et, si nous tentons ici de les distinguer, le lecteur ne devra pas oublier que, dans la pensée profonde de Simone Weil, elles sont, en réalité, inséparables. » (Giorgio Agamben)

L'auteur :

Simone Adolphine Weil est une philosophe française, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943.

Le texte : 

« Voilà un passant dans la rue qui a de longs bras, des yeux bleus, un esprit où passent des pensées que j’ignore, mais qui peut-être sont médiocres. Ce n’est ni sa personne ni la personne humaine en lui qui m’est sacrée. C’est lui. Lui tout entier. Les bras, les yeux, les pensées, tout. Je ne porterais atteinte à rien de tout cela sans des scrupules (1) infinis.

Si la personne humaine était en lui ce qu’il y a de sacré pour moi, je pourrais facilement lui crever les yeux. Une fois aveugle, il sera une personne humaine exactement autant qu’avant. Je n’aurai pas du tout touché à la personne humaine en lui. Je n’aurai détruit que ses yeux. (…)

Qu’est-ce qui m’empêche au juste de crever les yeux à cet homme, si j’en ai la licence (2) et que cela m’amuse ? Quoiqu’il me soit sacré tout entier, il ne m’est pas sacré sous tous rapports, à tous égards. Il ne m’est pas sacré en tant que ses bras se trouvent être longs, en tant que ses yeux se trouvent être bleus, en tant que ses pensées sont peut-être médiocres. Ni, s’il est duc, en tant qu’il est duc. Ni, s’il est chiffonnier, en tant qu’il est chiffonnier.

Ce n’est rien de tout cela qui retiendrait ma main. Ce qui la retiendrait, c’est de savoir que si quelqu’un lui crevait les yeux, il aurait l’âme déchirée par la pensée qu’on lui fait du mal. Il y a depuis la petite enfance jusqu’à la tombe, au fond du cœur de tout être humain, quelque chose qui, malgré toute l’expérience des crimes commis, soufferts et observés, s’attend invinciblement à ce qu’on lui fasse du bien et non du mal.

C’est cela avant toute chose qui est sacré en tout être humain. (…) La partie de l’âme qui demande : « Pourquoi me fait-on du mal ? » est la partie profonde qui en tout être humain, même le plus souillé, est demeurée depuis la première enfance parfaitement intacte et parfaitement innocente.

Préserver la justice, protéger les hommes de tout mal, c’est d’abord empêcher qu’on leur fasse du mal. Pour ceux à qui on a fait du mal, c’est en effacer les conséquences matérielles, mettre les victimes dans une situation où la blessure, si elle n’a pas percé trop profondément, soit guérie naturellement par le bien-être.

Mais pour ceux chez qui la blessure a déchiré toute l’âme, c’est en plus et avant tout calmer la soif en leur donnant à boire du bien parfaitement pur.

Il peut y avoir obligation d’infliger du mal pour susciter cette soif afin de la combler. C’est en cela que consiste le châtiment. Ceux qui sont devenus étrangers au bien au point de chercher à répandre le mal autour d’eux ne peuvent être réintégrés dans le bien que par l’infliction du mal. Il faut leur en infliger jusqu’à ce que s’éveille au fond d’eux-mêmes la voix parfaitement innocente qui dit avec étonnement : « Pourquoi me fait-on du mal ? »

Cette partie innocente de l’âme du criminel, il faut qu’elle reçoive de la nourriture et qu’elle croisse, jusqu’à ce qu’elle se constitue elle-même en tribunal à l’intérieur de l’âme, pour juger les crimes passés, pour les condamner, et ensuite, avec le secours de la grâce (3) , pour les pardonner.

L’opération du châtiment est alors achevée ; le coupable est réintégré dans le bien, et doit être publiquement et solennellement réintégré dans la cité. Le châtiment n’est pas autre chose que cela. Même la peine capitale, bien qu’elle exclue la réintégration dans la cité au sens littéral, ne doit pas être autre chose. Le châtiment est uniquement un procédé pour fournir du bien pur à des hommes qui ne le désirent pas ; l’art de punir est l’art d’éveiller chez les criminels le désir du bien pur par la douleur ou même par la mort.

Mais nous avons tout à fait perdu jusqu’à la notion du châtiment. Nous ne savons plus qu’il consiste à fournir du bien. Pour nous il s’arrête à l’infliction du mal.

C’est pourquoi il y a une chose et une seule dans la société moderne plus hideuse encore que le crime, et c’est la justice répressive. (…) Toutes les fois qu’un homme d’aujourd’hui parle de châtiment, de punition, de rétribution, de justice au sens punitif, il s’agit seulement de la plus basse vengeance. »

Simone WEIL, La personne et le sacré (1943)

(1) Sentiments de honte par conscience d’avoir commis une mauvaise action.

(2) La liberté de le faire sans risquer de punition ni avoir à rendre de comptes.

(3) Assistance que Dieu porte aux hommes. Dans la philosophie de Simone Weil, la notion de grâce renvoie à un état où la volonté d’agir est momentanément suspendue, et où l’intelligence se rend attentive à la vérité, à la beauté, à l’amour et à la justice.

Éléments d’analyse

1) Pourquoi la notion de respect de la personne humaine est-elle, selon Simone Weil, inadaptée pour désigner ce qui, chez les autres êtres humains, nous interdit de leur faire du mal ?

2) Qu’est-ce qui, selon l’auteure, fait tomber certains hommes dans le crime ?

3) Que devrait, en théorie, chercher à accomplir un châtiment juste ?

4) Pourquoi Weil juge-t-elle la justice répressive « plus hideuse encore que le crime » ?

B – Éléments de synthèse

1) Quelle est la question à laquelle le texte tente de répondre ?

2) Dégagez les différents moments de l’argumentation présente dans ce texte, et expliquez pourquoi l’autrice procède dans cet ordre pour mener son argumentation.

3) En vous appuyant sur les éléments précédents, dégagez la thèse de l’auteure

C – Commentaire 1) Sur quelle conception de l’être humain l’auteure prend-elle appui ? Qu’en penser ? 2) Est-il raisonnable d’attendre de l’institution judiciaire qu’elle fasse le bien des criminels ?

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