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Leo Strauss, Lumières médiévales et Lumières modernes

"Strauss souligne avec vigueur l'une des principales différences entre les Lumières médiévales et les Lumières modernes. Les Lumières aussi bien médiévales que modernes partagent certes un point de vue commun : elles défendent la liberté de penser et la liberté de philosopher. Mais ce point d'entente se transforme en point de désaccord lorsqu'il s'agit de savoir jusqu'à quel point les Lumières devraient être répandues. Les Lumières modernes cherchent à répandre la connaissance, à éduquer les masses, autrement dit à diffuser les plus largement possible les Lumières de la raison. Les Lumières médiévales en revanche, gardent secrètes les vérités obtenues par la raison et évitent de  les transmettre à la masse. La philosophie a d'emblée pour elles un caractère ésotérique. La ligne de démarcation que trace Strauss entre les Lumières médiévales et les Lumières modernes est donc claire : les Lumières modernes sont par essence exotérique par leur volonté de propager les vérités philosophiques, alors que les Lumières médiévales sont ésotériques, puisqu'elles réservent l'accès des doctrines philosophiques à ceux qui sont en mesure de les comprendre. Cette caractérisation  des Lumières médiévales et modernes repose sur une évaluation différente du rôle attribué à la raison théorique et à la raison pratique. Pour Strauss, les Lumières médiévales, incarnées par Maïmonide, accordaient le primat à l'idéal théorétique. La vie la plus élevée est ainsi la contemplation, au sens défini par Aristote dans l'Ethique à Nicomaque. Les Lumières modernes ont par contre opté pour la raison pratique. C'est pourquoi selon Strauss, "le caractère exotérique des Lumières modernes se fonde sur la conviction que le primat revient à la raison pratique, conviction qui était déjà dominante longtemps avant que Kant ne la formule, ne la fonde et ne la radicalise dans La Critique de la Raison pratique". Ces vérités de la raison pratique doivent être diffusées, car elles libèrent l'homme de la superstition et de l'oppression. La philosophie contribue donc à l'émancipation de l'humanité. Ce credo des Lumières modernes se situe à l'opposé de celui des Lumières médiévales, pour qui toute vérité n'est pas bonne à dire. Les philosophes anciens et médiévaux avaient une vive conscience du danger que la philosophie pouvait représenter pour la cité.

Selon Strauss, la philosophie n'a jamais perdu le caractère dangereux qu'elle a eu depuis son origine. La philosophie étant l'effort de passer de l'opinion à la connaissance, elle tend en effet à dissoudre le monde des opinions en enquêtant sur les fondements de celle-ci ; la philosophie est "la tentative de dissoudre l'élément dans lequel vit la société, et ainsi, elle met en péril la société". L'activité philosophique étant par essence une activité transpolitique et privée, elle entre par son existence même en conflit avec les opinions de la cité. De là provient la nécessité pour le philosophe de dissimuler ses pensées au moyen d'un art d'écrire approprié. L'objectif poursuivi ici par le philosophe est double : il veut d'abord garantir sa sécurité en cherchant à convaincre ses concitoyens que les philosophes "ne sont pas des athées, qu'ils ne profanent pas tout ce que la cité tient pour sacré, qu'ils respectent ce que la cité respecte, qu'ils ne sont pas subversifs, enfin qu'ils ne sont pas des aventuriers irresponsables mais de bons citoyens et même les meilleurs d'entre eux" ; ensuite, il défend la moralité commune afin d'éviter que la cité ne sombre dans l'anarchie et la tyrannie." (Léo Strauss, une biographie intellectuelle, p. 117-119)

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