Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Bac philo 2021 : L'inconscient échappe-t-il à toute forme de connaissance ?

Introduction : 

Le mot "inconscient" et le mot "connaissance" semblent antinomiques. Ce qui est inconscient est ce qui échappe à la conscience et donc ce qui échappe à toute possibilité de connaissance. Mais la question, telle qu'elle est formulée suppose qu'on pourrait connaître l'inconscient, non pas directement, mais indirectement. Nous nous demanderons dans un premier temps ce qu'est l'inconscient, puis si l'on peut connaître l'inconscient et enfin quel intérêt il y a à connaître l'inconscient.

1. Qu'est-ce que l'inconscient ?

La notion d'inconscient remet  en cause la conception classique d'un homme maître de lui grâce à sa conscience. L’homme serait au contraire déterminé par des forces obscures, auxquelles il ne pourrait pas avoir accès.

Pour Descartes, l'esprit s'identifiait avec la conscience, avec la pensée claire et distincte. On pouvait avoir accès, par la conscience, à tout ce qui se passe en nous, sans possibilité d'erreur.

Dès le XVIIème siècle, bien avant Freud, un contemporain de Descartes, Leibniz, a répondu à Descartes que cette conception du psychisme humain est insuffisante. Pour Leibniz, contrairement à Descartes, on ne peut pas rendre compte du psychisme, et même du comportement en général, sans reconnaître l'existence de pensées inconscientes.

On n'a pas accès à tout ce qui se passe en nous. La pensée n'est pas toujours pensée consciente : nous pensons toujours mais nous n'avons pas conscience de toutes nos pensées.

Freud élabore le concept d’un inconscient, instance à la fois psychique et distincte de la conscience, qui a ses propres structures et ses propres lois de fonctionnement et d’action.

Dans ce qu'il appelle la "topique" (représentation spatiale du psychisme humain), Freud compare l'appareil psychique à une maison à trois étages. Ces trois parties (conscient, préconscient, inconscient dans la première topique/ moi, surmoi, ça dans la seconde) se distinguent l'une de l'autre et possèdent leurs propres contenus et lois de fonctionnement, le plus souvent en conflit.

Pour Freud, l'inconscient est l'ensemble des désirs les plus primitifs, souvent sexuels, qu'ils soient refoulés ou originaires, constitutifs de tout homme. En général, on dit que ce sont des désirs refoulés (dans l'enfance) qui le constituent.

Ce qui est nouveau, c'est que l'inconscient freudien est "agissant" (il est doté d'une énergie qui le pousse vers le haut, et de résistance formée par des conflits continus), et a un contenu propre (des désirs refoulés). C'est donc une entité réelle. Le concept d'inconscient s'enrichit donc : il n'est plus seulement un réservoir de "contenus" échappant à la conscience.

Ces contenus sont dotés d'une signification, ils sont acceptables ou non par la conscience, et donc, "refoulés" par la conscience dans l'inconscient. L'inconscient a donc acquis, par rapport à la tradition classique, un sens positif : lieu psychique qui a ses contenus représentatifs spécifiques, une énergie et un fonctionnement propre. Ce n'est pas latent, mais "interdit de cité" : c'est ce que la conscience ne veut pas savoir, et cela, parce que "ça" va contre nos valeurs morales. On ne peut donc pas y accéder facilement.

2. Peut-on connaître l'inconscient ?

L'inconscient n'est pas une chose, il n'est pas de l'ordre des phénomènes directement observable. On ne peut donc pas, à proprement parler le connaître à la manière des phénomènes qu'observent des sciences comme la physique, l'astronomie ou la biologie.

L'hystérie, les lapsus, les actes manqués, les rêves, tous ces comportements qui auparavant étaient considérés soit comme banals, soit comme absurdes (donc : sans signification) sont les moyens qu'a trouvés l'inconscient pour se faire entendre, pour s'exprimer. Par là, on satisfait en quelque sorte symboliquement nos désirs réprimés.

Mais là où l'inconscient se manifeste le plus, c'est la nuit pendant le sommeil. Alors, la censure laisse se manifester les contenus inconscients, qui font surface dans les rêves.

Comme le dit Freud dans Introduction à la psychanalyse, le rêve est la voie royale qui mène à l'inconscient. "le rêve est la satisfaction inconsciente et déguisée d’un désir refoulé" : satisfaction déguisée pour que justement la conscience en laisse émerger des fragments plus ou moins nombreux et cohérents, dans lesquels elle ne reconnaît pas ce qu’elle avait d’abord refoulé.

D’où cette satisfaction au réveil : satisfaction liée au sentiment, à l'impression, d'avoir réalisé un désir, et d’avoir pu tromper la conscience.

On peut donc connaître l'inconscient en analysant nos rêves, en cherchant sous le contenu apparent, le contenu latent (caché) du rêve. 

3. Quel intérêt y a-t-il à connaître l'inconscient ?

L'enjeu est de nous inciter à réfléchir honnêtement sur la nature de nos désirs et les véritables motifs de nos pensées et de nos actions pour cesser de nous mentir à nous-mêmes. Nous devons mettre de côté notre "amour propre" et abandonner "la bonne opinion que nous tenons à avoir de nous-mêmes" pour regarder nos désirs en face, non pas pour les assouvir systématiquement au dépens des autres, comme Gygès dans le mythe de Platon, mais pour faire en sorte que nos désirs inconscients deviennent conscients. 

La connaissance de soi-même, des souvenirs refoulés dans l'inconscient, la reconnaissance des pulsions inavouables du "ça" (l'inconscient) doivent nous aider en les nommant à exorciser nos désirs en éclairant leur provenance et à nous libérer des "monstres" qui sommeillent en nous.

Freud oppose les "arguments logiques" et les "intérêts affectifs" : les arguments logiques, ce sont les raisonnements conformes à la raison, au bon sens ; les intérêts affectifs, ce sont les désirs profonds, les émotions, les sentiments.

Selon Freud, les arguments logiques ne peuvent rien contre les intérêts affectifs. Ce point de vue rejoint celui de Spinoza dans l'Ethique : la raison ne peut rien contre le désir, mais seulement un désir plus fort. La défaite de la raison face aux passions et au désir vient de l'opposition entre le "principe de réalité" et le "principe de plaisir"... Le principe de plaisir a toujours tendance à l'emporter sur le principe de réalité.

On peut vérifier la justesse de ce point de vue dans le domaine de la passion amoureuse et dans celui des passions nationalistes évoquées par Freud dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, paru en 1915, durant la première Guerre mondiale. Comme chacun sait "l'amour rend aveugle" ("le cœur a ses raisons que la raison ignore", dit Pascal) et aucun raisonnement ne peut convaincre quelqu'un "qu'il a fait le mauvais choix" s'il est profondément amoureux, car nos "choix" amoureux -  on a tort de parler de "choix" quand c'est le désir qui choisit et non la raison - dépendent bien souvent d'intérêts inconscients sur lesquels les arguments logiques n'ont pas de prise.

Cette prépondérance de la vie affective sur l'intellect, le fait, comme le dit Freud que la vie intellectuelle est entièrement sous la dépendance de la vie affective justifie selon lui la pratique psychanalytique au niveau individuel pour dénouer les conflits entre le "moi" et le "ça" en aidant le patient à prendre conscience de ses motivations inconscientes. Mais Freud est également préoccupé par les "névroses collectives" comme les passions nationalistes qui sévissent autour de lui et dont il constate les effets destructeurs. A l'instar d'Emmanuel Kant dans son Projet de paix perpétuelle, Freud se demande s'il est possible d'éviter la guerre et d'empêcher les hommes de sombrer dans la barbarie.

Au cours de la cure psychanalytique, on donne le nom de résistance à tout ce qui, dans les actions et les paroles de l’analysé, s’oppose à l’accès de celui-ci à son inconscient. Par extension, Freud a parlé de résistance à la psychanalyse pour désigner une attitude d’opposition à ses découvertes en tant qu’elles révélaient les désirs inconscients et infligeaient à l’homme une « vexation psychologique » (vocabulaire de la psychanalyse).

Freud dit que les propriétés essentielles de l’inconscient sont le refoulement : opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l’inconscient des représentations (pensées, images, souvenirs, liées à une "pulsion") et la pulsion : processus dynamique consistant dans une poussée - charge énergétique, facteur de motricité qui fait tendre l’organisme vers un but.

Il y a des conflits entre conscience et inconscient, les contenus inconscients cherchant à sortir pour reparaître à la conscience, et la conscience y oppose la force de son refus.

Jacques Lacan, disciple de Freud et principal représentant de la psychanalyse en France, insiste sur la résistance de l'analyste et parle de la résistance comme d'un refus de jouer le jeu de l'analyse. La notion de "résistance" est fondamentale dans le processus psychanalytique, avec la notion de "transfert".

La résistance et le transfert ont d'abord été perçus de manière négative par Freud lui-même car ils semblaient empêcher la cure d'avancer ; Freud a compris par la suite que ces deux phénomènes étaient inévitables car liés au fonctionnement-même de la psyché et aux rapports entre le moi et le ça et pouvaient contribuer au processus de guérison, l'obstacle pouvant se muer en instrument thérapeutique : la résistance, ainsi que la dénégation (Verneinung) ou le déni qui est une forme de résistance particulière,  permet de cerner le complexe dont elle est le symptôme, au même titre que les rêves, les actes manqués et les lapsus.

Freud donne l'exemple d'un "homme intelligent" qui est sous l'emprise de la passion amoureuse ou nationaliste. L'amour est une force positive, un puissant auxiliaire au service de la vie, mais il peut aussi obscurcir notre jugement et se muer en passion destructrice. Il est bon  d'aimer son pays, mais non de détester les autres. Lors du déroulement de la cure psychanalytique, l'analyste va se heurter à la "résistance" de l'inconscient (les désirs refoulés) d'un homme intelligent qui souffre d'une passion de ce genre car il ne veut pas que soit mis au jour les "vraies raisons" qu'il a d'agir et de penser comme il le fait. En effet, notre inconscient est foncièrement conservateur et n'a pas envie de changer.

Cependant, le sujet peut réussir, avec l'aide de l'analyste, à lever la résistance, au bénéfice de son intelligence et de sa faculté de comprendre, en laissant parler l'inconscient par la méthode des "associations libres", par exemple en évoquant un souvenir d'enfance ou un rêve.

La dimension éthique de la psychanalyse

Freud n'a pas fait l'apologie de l'irrationnel, et des "forces obscures" de la libido et de l'instinct de mort dont il se méfiait comme de la peste et dont il avait prédit les ravages présents et à venir.

Héritière de la "Haskala" (judaïsme des Lumières), la psychanalyse est une volonté de faire émerger le sujet, ce n'est pas une descente à la cave, mais une montée vers la lumière : "Wo Es war, soll Ich werden." ("Là où c'était, je dois advenir") : "Partout où/ Chaque fois qu'/ il était inconscient, un élément doit parvenir à la conscience du Moi. "Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee."... "C'est un travail de civilisation, comme l'assèchement du Zuydersee.", ajoute Freud. La connaissance de soi-même, des souvenirs refoulés dans l'inconscient, la reconnaissance des pulsions inavouables du "ça" (l'inconscient) doivent nous aider en les nommant à exorciser nos désirs en éclairant leur provenance et à nous libérer des "monstres" qui sommeillent en nous.

Conclusion :

L'inconscient n'est pas un phénomène observable. On ne peut donc pas le connaître directement à la manière des phénomènes qu'observe (ou que crée) la science dans les laboratoires. Le type d'expériences que l'on peut faire n'est pas reproductible et on a pu dire que l'inconscient ne relevait pas du savoir, mais de l'interprétation. Pourtant, des phénomènes comme les rêves les lapsus, les actes manqués montrent qu'il y a en nous une dimension cachée qui échappe à notre conscience. Connaître cette dimension cachée et agissante qui influence notre vie affective est un enjeu majeur.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :