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Bac philo 2021 : Sommes-nous responsables de l'avenir ?

Introduction :

Etre responsable, c'est être capable de répondre et pour répondre, il faut être capable de parler. L'enfant (infans), c'est celui qui n'est pas capable de parler et qui n'est donc pas responsable. Nous est un pronom personnel à la première personne du pluriel. "Sommes-nous" n'est pas la même chose que "suis-je" et implique une responsabilité collective. Sommes-nous collectivement responsables de l'avenir ? Le sujet comporte un paradoxe. D'abord parce qu'en doit, il n'y pas de responsabilité collective, mais seulement une responsabilité individuelle : Suis-je responsable de l'avenir ? et ensuite parce que nous sommes responsables de ce que nous avons fait dans le passé (ce qui a été) et de ce que nous faisons dans le présent (ce qui est), mais on ne voit pas très bien en quoi nous pourrions être responsables de ce qui n'est pas encore. Sommes-nous responsables de l'avenir ? Pour que ce sujet ait un sens, il faudrait que ce que nous faisons collectivement aujourd'hui ait des conséquences sur le futur (à venir) qui n'est pas encore.

1. Nous ne sommes pas responsables de l'avenir, mais seulement de ce que nous faisons dans le présent et de ce que nous avons fait dans le passé.

Nous sommes responsables de ce que nous avons fait dans le passé. Nous pouvons éprouver des regrets ou des remords pour une action que nous avons accomplie et dont nous ne sommes pas très fiers. Cette action peut avoir des conséquences plus ou moins grave sur le présent. Par exemple, si j'ai provoqué involontairement un accident, cet accident a pu entraîner des dégâts matériels et/ou humains plus ou moins graves. Si quelqu'un a été blessé dans cet accident, je suis tenu de dédommager la personne si j'ai été considéré comme "responsable". 

Nous sommes responsables également de ce que nous faisons dans le présent. Même si les philosophes discutent de la réalité du libre-arbitre, la loi considère que je dois m'abstenir de créer les conditions favorisant un accident, par exemple de boire de l'alcool. Mais dans les deux cas, il s'agit de responsabilité individuelle. Personne d'autre que moi ne peut être tenu, en droit, pour responsable d'un accident que j'ai provoqué, ni de mon taux d'alcoolémie.

Dans le code d’Hammourabi (environ 2000 ans av. Jésus-Christ), le dommage infligé à la victime et la peine infligée au coupable doit être équivalente et la notion de responsabilité individuelle n'est pas encore fixée : « Un architecte a mal construit une maison.  Si c’est l’enfant du maître de la maison qui a été tué, on tuera l’enfant de l’architecte. Cette justice nous semble aujourd’hui absurde, intolérable.

Le code d'Hammourabi considère que l'architecte est responsable de l'avenir, c'est-à-dire des conséquences de ses erreurs dans la construction de la maison, mais non à titre personnel. Tout se passe comme si c'était son fils et non lui qui était tenu pour responsable de l'avenir si le fils du maître de la maison est tué. Cette conception de la justice est plus proche de la conception du Lévitique : "Œil pour œil, dent pour dent." 

2. L'avenir n'est pas coupé du passé et du présent :

Nous sommes responsables de l'avenir, mais chacun à notre niveau. Je suis responsable de la pollution que je produis à cause d'un réglage défectueux de ma voiture, je suis responsable du tri de mes déchets, mais je ne peux pas être tenu pour responsable de la pollution des océans, de la surpêche ou de la déforestation massive. La responsabilité est du niveau des sociétés forestières, des compagnies pétrolières, des armateurs et des Etats qui jouent ou qui ne jouent pas leur rôle de régulateurs.

Les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont très différents de ceux des hommes qui nous ont précédés : réchauffement climatique, armement atomique, manipulations génétiques, etc. Nous ne nous sentons pas pleinement responsables de ces problèmes parce que nous n'y avons part que dans une mesure infime. Par exemple, si je prend ma voiture pour aller travailler, je participe effectivement à la pollution de l'air et au réchauffement climatique, mais dans une infime mesure. Que je prenne ma voiture ou non ne fait pas beaucoup de différence.

Pourtant, si tout le monde pensait de même et ne faisait rien pour changer ses habitudes, les choses n'auraient pas de chances de s'améliorer. Bien sûr, je ne suis pas responsable individuellement de l'augmentation de la pollution et du réchauffement climatique, mais j'y participe et je peux au moins en avoir conscience et changer mes habitudes.

D'autre part, nous ne sommes peut-être pas responsables de tous les problèmes, mais nous avons le devoir de nous informer de l'évolution de la société dans laquelle nous vivons. Nous ne pouvons ignorer par exemple les problèmes de bioéthique et d'environnement.

Emmanuel Kant nous enjoint d'agir comme si la maxime de mon  action devait par ma volonté être érigée en loi de la nature. Chaque fois que nous agissons, nous devons nous demander : "Et si tout le monde en faisait autant ?" et non pas nous dire que tout le monde en fait autant et qu'une bouteille en pastique laissée sur la plage ne fera pas une grande différence. Je ne suis certes pas responsable de tout, mais je suis responsable de moi-même, de mon environnement et mes actes.

L'abstention est un phénomène très préoccupant. Les gens qui s'abstiennent ne se sentent pas vraiment responsables de l'avenir ou pensent à tort ou à raison que les élections n'ont pas de sens. Ce refus de participer à la vie politique, de ne plus se sentir responsables, risque dénaturer la démocratie. Il s'agit dans le cas d'espèce d'une responsabilité individuelle, celle de voter ou de ne pas voter, mais qui engage l'avenir de la collectivité.

Le présent n'est pas séparé de l'avenir. Aristote distinguait entre la gland et le chêne,  l'être en puissance et l'être en acte. L'être en acte est contenu dans l'être en puissance. Ce que nous serons dans cinq ou dix ans dépend de ce que nous sommes et de ce que nous faisons aujourd'hui. Si nous ne faisons pas attention à notre alimentation, si nous ne faisons pas de marche, si nous fumons, toutes ces mauvaises habitudes auront des répercussion sur notre avenir et sur notre santé.

De même les parents sont responsables aujourd'hui, par l'éducation qu'ils leur donnent, de ce que deviendront leurs enfants plus tard.

L'avenir, dit Bergson, n'est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire.

Ceci dit il y a des événements imprévisibles dont nous ne sommes pas responsables, par exemple une tempête, une éruption volcanique ou une pandémie. Les habitants de Pompéi et Herculanum ne furent pas responsables de leur disparition lors de l’éruption du Vésuve, sauf si l'on considère qu'ils n'eussent pas du construire leur ville aussi près d'un volcan, un propriétaire de magasin n'est pas responsable de la faillite si le gouvernement lui interdit d'ouvrir son magasin. Il y des choses qui dépendent de nous, comme disent les stoïciens dont nous sommes responsables et des choses qui ne dépendent pas de nous et dont nous ne sommes pas responsables.

Le principe responsabilité de Hans Jonas

Hans Jonas nous incite à prendre conscience de la fragilité de la nature, du "danger provenant de l'avenir" (il nomme cette prise de conscience "heuristique de la peur") et de nos responsabilités vis-à-vis des générations futures.

Note : L'heuristique (du grec ancien εὑρίσκω, eurisko, « je trouve », parfois orthographiée euristique, signifie « l'art d'inventer, de faire des découvertes ».

Ce que Sophocle évoquait avec émerveillement, mais non sans un certain effroi (la domination de l'homme sur la nature, "la plus ancienne des divinités") s'est entièrement réalisé et dans des proportions inouïes que les Anciens ne pouvaient pas imaginer. Ce qui caractérise le citoyen grec, ce n'est pas le rapport à la nature, mais le rapport à la Cité, c'est vis-à-vis d'elle qu'il a des droits et des devoirs. La nature n'était pas un objet de la responsabilité humaine.

L'éthique, tel que nous la concevons ne tient pas compte de la question de la technique ; elle est adapté à un certain état de la civilisation. Essentiellement liée au présent et au "prochain", elle ne peut suffire à faire face aux nouveaux enjeux engendrés par la technique ; la technique moderne engendre des responsabilités nouvelles.

L'éthique doit acquérir une dimension cognitive - nous n'avons pas le droit de refuser de savoir, par exemple au sujet du réchauffement climatique, des déchets nucléaires, de la déforestation, de l'utilisation des pesticides, de la condition animale dans l'industrie agro-alimentaire, des manipulations génétiques. Hans Jonas se pose la question de savoir si la nature a des droits, au même titre que l'homme. Il est étrange, bien qu'inévitable que cette question fasse scandale, au même titre que la question des "droits des animaux".

La transformation du monde et du rapport entre l'homme et la nature nous oblige par ailleurs à nous interroger sur la nature du "sujet". Dans un monde dominé par la technique, n'est-ce pas la technique elle-même qui est devenue le véritable "sujet" de la praxis ?

La domination de la technique et les effets collectifs et à long terme de l'action humaine a frappé la morale kantienne d'obsolescence : "Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que ta maxime devienne une loi universelle." (Emmanuel Kant, Fondement de la Métaphysique des mœurs). 

Hans Jonas propose de lui en substituer une autre : "Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre." 

L'éthique traditionnelle a pris en compte la dimension du futur, soit dans l'idée religieuse d'un accomplissement dans l'au-delà, soit dans l'idée d'une responsabilité des hommes politiques pour l'avenir ("gouverner, c'est prévoir."), soit enfin dans l'utopie marxiste.

Mais aucune de ces visées ne correspond aux enjeux de la technique planétaire, parce que l'éthique nous enjoint de préserver la survie du monde, plutôt que d'assurer notre salut individuel, parce qu'il est désormais impossible, comme du temps de la cité grecque  de ne s'occuper que des hommes, la survie de l'Humanité étant inséparable de celle de la biosphère et parce que la "solution" marxiste : le "développement des forces productives", est justement le fond du problème.

C'est à la fin des années soixante qu'Hans Jonas commence à donner forme à cette intuition philosophique, en tentant d'en faire la clé de voûte d'une nouvelle conception de l'éthique dont Le Principe Responsabilité constitue le sommet. Ce qu'il s'agit de préserver et de protéger, ce n'est pas notre propre vie, mais la vie de tout ce qui, à l'avenir apparaît comme essentiellement fragile et menacé, que ce soient les générations futures, non encore nées, ou la nature elle-même.

Pour Hans Jonas, être responsable de l'avenir signifie accepter d'être "pris en otage" par ce qu'il y a de plus fragile et de plus menacé. Que nous le voulions ou non, nous sommes les architectes de la société à venir, car il ne nous appartient déjà plus d'enrayer le progrès technologique, même si nous le voulions. Ce qui nous appartient, en revanche, c'est la conscience que nous sommes d'ores et déjà pris en otage par cet avenir que nous faisons exister.

"Le problème, explique le climatologue Jean Jouzel, c'est que nous n'acceptons la réalité du changement climatique que lorsqu'elle est là et non pas lorsque la communauté scientifique l'anticipe". Le cerveau évolutif humain a beaucoup de mal à réagir à un danger qui n'est pas immédiat. La prise de conscience viendra lorsque le changement climatique sera perceptible par tous. 

 

 

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