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Boris Cyrulnik et Edgar Morin, Dialogue sur notre nature humaine

Boris Cyrulnik et Edgar Morin, Dialogue sur notre nature humaine, L'unité dans la diversité, Edition de l'Aube, Marabout 2018

Les interlocuteurs :

"Boris Cyrulnik est neurologue, psychiatre, psychanalyste, mais aussi éthologue. Il aime à définir sa démarche comme une reprise de toutes nos idées reçues en matière de psychologie pour les repenser à partir de l'observation des animaux.

Edgar Morin, sociologue du contemporain, témoin politique, penseur des problèmes fondamentaux des sciences humaines, est soucieux d'une connaissance apte à saisir la complexité du réel."

Le livre :

"Passionnant et riche dialogue entre deux penseurs de notre temps dont le trait commun est l'interdisciplinarité : sociologie, psychiatrie et psychanalyse.
Morin et Cyrulnik constatent l'un et l'autre l'indissociabilité du cerveau et de l'esprit, l'interdépendance du culturel et du psychologique, du cérébral et du biologique. À la fragmentation du discours compartimenté, technoscientifique, ils opposent le discours du rassemblement, de la connexion, de la communication et de l'empathie..."

Extrait :

Boris Cyrulnik : - Vous écoutant parler d'émergence je pense à Paul Valéry qui, lui, parlait de la deuxième naissance de l'homme, la naissance parolière après - et rendue possible par - la naissance biologique. L'homme naît d'abord, puis il naît à la condition humaine. Le phénomène de coupure dont on nous parlait nous a joué le vilain tour de cliver notre représentation de l'homme dans son vivant. Biologiquement, l'une des caractéristiques humaines essentielles n'est pas l'inceste, car on sait maintenant que chez les animaux en milieu naturel (mais pas en zoo ou en milieu domestique), il y a une inhibition du comportement sexuel.

A mon avis, la principale caractéristique biologique de l'homme dans le vivant est la néoténie, une lenteur extrême dans le développement. En clair, l'homme peut devenir adulte et se reproduire alors que son cerveau est à l'état fœtal. On voit cela dans les maladies d'Alzheimer ; dans le cerveau qui fond, cesse de fonctionner ou disparaît, d'autres cellules continuent à bourgeonner.

Edgar Morin : - Certes, l'idée est classique de dire que les cellules du cerveau ne se renouvellent pas, mais ne dit-on pas que certains oiseaux comme les canaris ont des cellules cérébrales qui se renouvellent ? Enfin, je crois...

Boris Cyrulnik : - Les neurologues disent qu'à partir du stade fœtal, les cellules cérébrales commencent à disparaître alors que d'autres bourgeonnent et créent de nouvelles voies synaptiques, de nouveau circuits neuronaux. Cela est vrai dès lors qu'il y a un cerveau, qu'il s'agisse des 20 000 neurones de la limace de mer ou des milliards de neurones de l'homme. En somme, comme l'affirme Cioran, le drame n'est pas tellement de mourir, mais d'être né, puisque la mort commence à la naissance. Mais dans le monde vivant, l'avantage de la néoténie est que l'homme peut biologiquement continuer à façonner son cerveau, sous l'effet des pressions de l'environnement. Cela est-il génétique ou environnemental ? On ne peut répondre à cette question... ou alors seulement de manière idéologique (...)

En revanche, si l'on emploie le terme d'émergence, ou encore les termes de gradualité, de gradient, on peut raisonner différemment et proposer l'idée suivante : un petit d'homme qui arrive au monde ne peut devenir qu'un homme (puisqu'il a un programme génétique d'homme) et mille homme différents selon son façonnement affectif, maternel, familial et social. Même la société peut participer à la structuration du cerveau ! La preuve est évidente : vous avez parlé des animaux isolés - en expérience éthologique, on les appelle les Gaspar Hauser, du nom de la légende Gaspar Hauser en Allemagne au début du XIXème siècle. Eh bien, un petit singe en situation de Gaspar Hauser, privé de ses parents ou ayant subi un sentiment sensoriel accidentel, ne peut même pas développer son programme génétique. Il ne peut pas devenir singe s'il est privé d'un autre singe. Et un homme (dont le cerveau est capable de vivre dans un univers imperçu) qui se trouve privé d'altérité humaine ne peut développer ses promesses génétiques.

Edgar Morin : - Et il ne peut même pas développer son aptitude au langage, qui s'abolit au bout d'un certain nombre d'années...

Boris Cyrulnik : ... Et il ne peut en effet arriver à la deuxième naissance, qui est celle du langage. En fait, on en en revient à cette importance de raisonner en termes d'émergence ou de gradualité. A cet instant, on peut faire des découpes d'objet - puisqu'il faut faire des réductions scientifiques, didactiques, arbitraires -, mais il faut réintégrer ensuite nos petits fragments de vérité dans un discours, notre mot dans une phrase. C'est seulement là que tout peut prendre du sens..."

 

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