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"C'est un vieux précepte que l'art doit imiter la nature ; on le trouve déjà chez Aristote" : Dans la Poétique, Aristote reprend en effet le concept de mimesis exposé dans la République de Platon et présente lui aussi, l'art comme une imitation, mais alors que Platon critique l'imitation, Aristote la réhabilite.

Pour Platon, l'imitation est doublement éloignée de la vérité car l'artiste ne fait qu'imiter l'objet produit par l'artisan ou par la nature qui imitent eux-mêmes l'Idée (l'archétype) de l'objet, par exemple le peintre imite le lit fabriqué par l'artisan qui imite l'Idée, l'archétype du lit.

Hegel explique qu'on pouvait se contenter de l'idée de l'art comme imitation quand la réflexion n'en était qu'à ses débuts. Elle contient une part de vérité, mais seulement comme un moment du développement de l'Idée.

Pour Hegel, la vérité n'est pas intemporelle, elle se développe dialectiquement dans l'histoire en passant par des étapes successives. 

L'une de ces étapes, selon Hegel est la reproduction habile d'objets tels qu'ils existent dans la nature.

Pour défendre sa thèse, Hegel simplifie la conception aristotélicienne de l'art car pour Aristote, l'objet tel que le représente le poète ou l'artiste est plus beau qu'en réalité, par exemple la peinture d'une chose horrible peut être belle. En outre, les hommes accèdent à une certaine forme de connaissance car le poète ou l'artiste permettent de faire connaître l'essence des choses. L'imitation ressemble à l'objet imité mais n'est pas lui et peut être belle, même si le modèle n'est pas beau, ce qui procure du plaisir au spectateur.

La définition de l'art comme reproduction habile d'objets tels qu'ils existent dans la nature est purement formelle car l'artiste ne fait que reproduire l'apparence des objets et non leur essence en les redoublant de manière tautologique, comme le fait un miroir, par exemple en peignant une grappe de raisins qui existe déjà.

L'imitation de la nature est donc "oiseuse" et "superflue". Elle est inutile, elle fait perdre son temps et elle n'ajoute rien à ce que la nature nous offre déjà, bien au contraire.

Hegel présente cette démarche comme un "jeu présomptueux" car l'artiste présume de ses capacités en prétendant rivaliser avec la nature.

Il explique ensuite pourquoi il en est ainsi : l'art est limité dans ses moyens d'expression et ne peut produire que des illusions unilatérales, offrir l'apparence de la réalité à un seul de nos sens.

L'art, en l'occurrence la peinture, ne peut solliciter qu'un seul de nos sens : la vue, alors que la nature sollicite aussi le toucher (le relief), l'odorat, le goût, et l'ouïe. L'art ne peut pas nous offrir la vie réelle, mais seulement une caricature de vie, une vie incomplète, mutilée.

Hegel donne ensuite l'exemple de peintres célèbres dans l'antiquité grecque : Zeuxis et Praxeas.

La légende rapporte que Zeuxis peignait des raisins de façon si réaliste que les pigeons venaient les picorer et on raconte qu'un jour Praxeas avait reproduit un rideau qui trompa le peintre lui-même qui le prit pour un vrai rideau.

Pour les contemporains de Zeuxis et de Praxeas, ces illusions crées par l'art constituent le triomphe de l'art, le plus haut sommet que l'art puisse atteindre dans la mesure où l'art a été défini comme la représentation fidèle du réel, que ce soit de la nature (des raisins) ou d'un objet fabriqué par l'homme (un rideau).

Hegel ne partage pas l'enthousiasme des contemporains de Zeuxis et de Praxeas. La représentation fidèle du réel relève de l'habileté technique, en aucun cas de l'art véritable.

Pour exprimer la distance qui sépare l'art du trompe l'œil de l'art véritable, il le compare aux efforts d'un ver pour égaler un éléphant.

La récompense que mérite un tel art est celle que réserva, dit-on, l'empereur Alexandre à un homme habile à faire passer des lentilles par une fente : un boisseau de lentilles.

La critique hégélienne de l'imitation rejoint ce que dit Pascal dans Les Pensées : "Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire point les originaux !"

Hegel donne un autre exemple d'imitation inspiré par Emmanuel Kant, celle des hommes qui savent imiter à la perfection le chant du rossignol. Dès que nous nous apercevons, dit-il que c'est un homme qui chante ainsi et non un rossignol, nous trouvons aussitôt ce chant insipide.

Ce n'est pas la qualité du chant lui-même que nous trouvons insipide, puisque un homme peut imiter à la perfection le chant du rossignol,  mais le fait que nous nous apercevons que ce chant est celui d'un homme qui imite un rossignol et non le chant d'un vrai rossignol.

"Nous y voyons un simple artifice, non une production de la nature ou une œuvre d'art". Autant le chant du rossignol nous réjouit parce qu'il nous semble exprimer des sentiments humains comme la joie ou le ravissement, autant l'imitation d'un rossignol par un homme nous déçoit. 

Hegel aboutit donc à l'inverse de la thèse d'Aristote : ce qui nous réjouit n'est pas l'imitation de la nature par l'homme, mais l'imitation de l'homme par la nature.

Dans l'acte III, scène 5 de Roméo et Juliette de Shakespeare, Roméo associe le rossignol à la nuit d'amour qu'il vient de passer avec Juliette et  qu'il voudrait prolonger indéfiniment. Le chant du rossignol exprime les enchantements de la nuit, alors que Juliette associe le chant de l'alouette aux inquiétudes de l'aurore. 

Comme le dit Hegel, le chant du rossignol et celui de l'alouette sont  associés à l'expression de sentiments humains : le rossignol à la félicité, l'alouette à l'inquiétude.

Pour Hegel ce qui naît de l'esprit, même si c'était la chose la plus laide au monde, reste tout de même supérieur à la plus belle création de la nature, car ce qui naît de l'esprit est doublement né, d'abord de la nature, puis de l'esprit.

Et dès lors qu'il n'est plus tenu d'obéir au précepte d'imiter la nature, l'art pourra évoluer librement vers des formes d'expression de plus en plus éloignées de la représentation : l'impressionnisme qui, comme son nom le suggère, n'exprime pas la nature mais les impressions qu'elle produit, le cubisme, le fauvisme, le surréalisme, l'art brut et même s'affranchir de la représentation, en ne conservant de la nature que les couleurs et les formes, pour exprimer le monde intérieur de l'artiste dans l'art abstrait.

Les artistes modernes, rompent avec la conception aristotélicienne de l'art comme "imitation de la nature". Dans ses œuvres, Paul Klee ne retient que des formes, des traits, des figures géométriques, des couleurs. Ils sont le langage nouveau dont Théorie de l'art moderne est la grammaire, mais non les apparences que nous percevons. L'art ne reproduit pas le visible, dit Paul Klee, il rend visible".

 

 

 

 

 

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